Les choix de délibéré – 7 janvier 2019

Il Miracolo, une histoire du trouble

Dieu, ces derniers temps, visite souvent Arte et c’est tant mieux. Après Au nom du père, co-production avec le Danemark, et son ravageur pasteur, voici Il Miracolo, co-production avec l’Italie, avec sa vierge en plastoc qui pleure des litres de sang. Serait-ce un rien passéiste ? Parce que l’Italie, là, semble moins habitée par les miracles de la madone que par de bons vieux démons. Erreur.
Niccolò Ammaniti fait ses débuts en réalisation, il est jeune écrivain connu, traduit en France chez Grasset (par Myriam Bouzaher), a reçu le prix Strega (l’équivalent du Goncourt) et, pour expliquer son passage à l’image, ne dit que cela : cette vierge, qui lui est apparue au moment d’écrire, il n’avait pas envie de la céder à d’autres. Y a-t-il meilleure raison pour générer livre ou film, que quatre mots ou une image qui ne vous lâche pas ?
D’où ce formidable Short cuts à l’italienne qui, partant de la pleurante dame, fait entrer en scène un président du Conseil italien en campagne électorale à haut risque (Guido Caprino, tout en subtilité) : nous sommes en plein Italiaexit potentiel ; son épouse que l’on peut croire évaporée mais qui possède un vrai potentiel de nuisance politique, et regrette le militant sans petits arrangements qu’elle a aimé ; un prêtre dont la foi s’est bien effondrée et qui est devenu champion polyvalent du vice, jeu, sexe, escroquerie (Tommaso Ragno, prix d’interprétation au festival Séries Mania) ; une baby-sitter polonaise membre d’une improbable secte fredonnante (hommage sans doute à The Leftovers que Niccolò Ammaniti a bien aimé), un père et son fils en plein dilemme Abraham/Isaac quelque part en Calabre, une scientifique spécialiste de l’ADN chargée d’analyser le sang virginal, ce qui pourrait bien l’emmener vers l’extrême (impeccable Alba Rohrwacher qui magnifie ses rôles ici avec discrétion), une amoureuse éconduite trente ans plus tôt mais de nature entêtée, un général qui pense, et quelques autres.
   
Le miracle est bien là, y compris chez les plus rationnels des personnages (du moins en apparence) : directement ou indirectement la statuette sème le trouble dans les vies et les esprits mais la fragmentation permanente du réel est déjouée, portée par une narration qui d’éparse devient progressivement lumineuse. Et même parfois inspirée. DC

Il Miracolo, de Niccolò Ammaniti, sur Arte. L’intégralité de la série est en ligne depuis le 4 janvier, la diffusion sur la chaîne débutant le 11. Et prions pour que les spectateurs en Arte +7 télévisuel aient accès à la version originale, ce qui n’est pas toujours le cas.


Don Quichotte, roman picard

Le coup du manuscrit retrouvé au fond d’une malle marche toujours. En l’occurrence, le scénario inédit – et improbable – d’un film sur don Quichotte que Métilde Weyergans et Samuel Hercule, les animateurs de la Cordonnerie (c’est le nom de leur compagnie fondée en 1997) assurent avoir déniché dans un vide-grenier alors qu’ils étaient en panne d’inspiration pour un nouveau projet. Œuvrant à la lisière du cinéma et du théâtre, leur approche est clairement artisanale. On peut même les soupçonner d’en rajouter dans une forme de maladresse, leurs images (éclairages sommaires, cadrages tremblés…) renvoyant plus au Super 8 d’antan qu’à l’asepsie numérisée. Le résultat ne manque ni de charme ni d’humour, et la résurrection du chevalier errant en bibliothécaire fêlé arpentant les champs de pommes de terre de Picardie est fidèle à l’esprit du roman. RS

Dans la peau de don Quichotte, ciné-spectacle de Métilde Weyergans et Samuel Hercule (texte, réalisation, mise en scène) d‘après l’oeuvre de Cervantès. Musique originale Timothée Jolly et Mathieu Ogier. Avec Philippe Vincenot, Samuel Hercule, Métilde Weyergans, Timothée Jolly, Mathieu Ogier. 18-19 janvier à la Ferme du Buisson, Scène nationale de Marne-la-Vallée, Noisiel (77186) ; 23-24 janvier à l’Hippodrome, Scène nationale de Douai (59500) ; 8-9 février, Festival Momix à la Filature de Mulhouse (68100) ; 12-13 février, Espace des arts, Scène nationale de Chalon-sur-Saône (71100) ; 14-15 mars, Théâtre Anne de Bretagne, Vannes (56000)


De quoi L’Amie prodigieuse est-elle le nom ?

L'Amie prodigieuse (décor)

Ça ressemble à un film néoréaliste, mais ça n’en est pas un (même lorsqu’une scène sort tout droit de Rome ville ouverte). Ça à l’allure d’une vaste fresque sociale, mais n’en est pas tout à fait une (trop lissée). Tout comme les livres d’Elena Ferrante ont un air de chef d’œuvre mais n’en sont pas vraiment. Co-produite par HBO et la RAI, l’adaptation en série du premier tome de la tétralogie à succès, L’Amie prodigieuse, est arrivée sur Canal+ à la mi-décembre, et y restera pour un bon moment, tandis qu’en Italie, quinze jours plus tôt, elle rassemblait… 54 millions de spectateurs.
L'Amie prodigieuse (épisode 1): udovica Nasti (Lila), Elisa Del Genio (Elena)Eh oui, pas difficile de rester scotché devant son écran, à engloutir les huit épisodes jusqu’à deux heures du matin. À suivre les existences, de l’enfance à la fin de l’adolescence, de deux gamines mal nées dans une cité d’après-guerre construite aux confins de Naples. Béton vertical et bien gris, cours sans un atome de vert. Reconstruction inspirée – les couleurs en moins – du quartier de Rione Luzzatti à Naples, mais Naples, comme la mer, est d’abord absente. Lena et Lila, toutes deux, vont tenter de s’extraire de la cité, de ses « riches » dont le fascisme a fait la fortune, de sa camorra en composante obligée, et des règles oppressantes qui régissent la vie des filles. Et leur amitié, parfois défaite mais toujours recommencée, est le fil rouge des quatre romans. Avec cette curieuse impression, grandissante : tout est là, et quelque chose est dépeuplé. Presque rien…
L'Amie prodigieuse (épisode 1): Ludovica Nasti (Lila), Elisa Del Genio (Elena)L’adaptation à cet égard est fidèle, très. Elena Ferrante y a veillé, imposant par exemple le parler napolitain, qui même pour des oreilles françaises sonne différemment. Pas de trahison, mais au contraire une mise à nu des rouages du livre, à commencer par l’opposition entre les deux personnages principaux (et formidablement interprétés, avec mention spéciale pour Ludovica Nasti, dix ans) : Lena, intelligente, sage, poursuivant ses études mais ne brillant que grâce aux fulgurances de Lila, renvoyée travailler chez son cordonnier de père, mais rebelle surdouée, et surtout, créative. Même collée au ressemelage, elle dessine d’improbables stilettos. L’enjeu sous-jacent est moins le savoir que la capacité à s’emparer de celui-ci, du réel, des chaussures, des amours de Didon, de l’apprentissage du grec, pour inventer autre chose.
Le « je » de L’Amie prodigieuse est celui de Lena, qui trimballe un sentiment d’imposture au travers de son sans faute scolaire. On pense soudain à Goliarda Sapienza, née à Catane en Sicile, elle, rebelle assumée, dont l’œuvre majeure, L’Art de la joie, bien dépeigné, avec boiteries dans les agencements mais fort courant porteur, ne connut le succès qu’après 2005 (elle était morte en 1996). Il y a du Goliarda chez Lila, le versant sauvage, mais en amorti.
Elena Ferrante – on ne revient pas sur le fait qu’elle refuse d’apparaître et abhorre la promotion, toutes choses plutôt sympathiques quoique devenues avec le temps formidable machine de promotion inversée – accorde de rares interviews et se réfère volontiers à Elsa Morante, Virginia Woolf, Marguerite Duras, mais n’a jamais mentionné Goliarda Sapienza. Excellente écrivaine populaire, elle aimerait quand même mieux figurer au panthéon des très grandes. Les références, c’est à double tranchant : en pensant à Duras qui savait si bien brouiller les codes romanesques et « prendre le large de la littérature », on se dit que ce large est absent chez Elena Ferrante, comme dans la fidèle série qui nous la joue neo-réaliste, façon Reader’s Digest.
On notera qu’il n’y pas ici un seul spoiler, seulement de quoi troubler éventuellement une absorption placide, et encore… Finalement, on se fiche de savoir qui est Elena Ferrante, on sait qui est Lena, l’endurante étudiante qui sait agglomérer les éclairs intellectuels de Lila et les inscrire dans une dissertation acceptable et bien notée. Mais qui est Lila ? DC


L’Amie prodigieuse, saison 1, huit épisodes, Canal+.

Le quatrième et dernier tome de L’Amie prodigieuse, L’Enfant perdue, est publié ce mois-ci en poche chez Folio.
Ainsi que Frantumaglia, correspondances diverses, sous-titré L’écriture et ma vie, dans la collection Du monde entier, Gallimard, 2019.
Elena Ferrante, Frantumaglia. L'écriture et ma vie, Gallimard, Du monde entier, 2019