La marée et le déluge

Nouvelles d’un monde ancien. Qui rit ici ? Qui pleure là-bas ? Personne, tout le monde, vous peut-être ? Une semaine sur deux, une nouvelle pour en rire ou en pleurer.

Après être sortie en claquant la porte, Marie l’a rouverte aussitôt pour me crier qu’elle ne voulait plus jamais me revoir et que je ne devais même pas essayer de l’appeler, de toute façon elle allait changer de numéro. Puis elle a de nouveau claqué la porte, si violemment cette fois que le miroir accroché dans l’entrée est tombé de son clou dans un fracas de glace brisé. Ce fut ce qui s’appelle une sortie.

Entre le faux départ de Marie et son bref retour, je n’avais pas bougé d’un centimètre, figé dans une hébétude qui devait me donner l’air stupide. Après son vrai départ, j’ai ramassé les morceaux de la glace en sifflotant pour me donner une contenance. Puis j’ai éclaté en sanglots : cette fois, j’avais vraiment l’air idiot mais heureusement il n’y avait plus personne pour le constater.

La journée avait pourtant bien commencé. Dès son réveil, Marie avait décrété que nous irions passer la journée au bord de la mer. Excellent idée, avais-je dit en feignant l’enthousiasme : il pleuvait à verse et j’avais du travail. Je pensais que ma compagne renoncerait à son projet dès qu’elle aurait jeté un œil par la fenêtre. J’avais fait erreur. Tu ne trouves pas que les averses normandes ont un charme fou ? m’a-t-elle lancé sans que je ne parvienne à savoir si c’était là un sarcasme ou un cri du cœur. Marie est parisienne, tout ce qu’elle connaît de la pluie, ce sont les gouttes qui ruissellent le long des vitres du bus qu’elle prend chaque jour ou presque pour se rendre à la Bibliothèque nationale. Pour elle, la Normandie est un pays exotique, et son climat, contrasté pour le moins, un sujet d’étonnement permanent.

Pour moi, né à Rouen et doctorant en littérature, le temps est un sujet d’étude et de molle consternation. Le titre de ma thèse : Pluie et soleil dans le roman français du XVIIIe siècle à nos jours. Vaste sujet qui m’a transformé en baromètre de la littérature : je ne peux ouvrir un livre sans immédiatement analyser la couleur du ciel, du moins quand l’auteur daigne nous la donner. Flaubert utilise un vocabulaire plutôt restreint pour rendre compte des précipitations. Dans Madame Bovary, le mot pluie apparaît vingt-trois fois, mais jamais aucun des mots suivants : averse, ondée, bruine ou crachin. Chez Emma, quand ça tombe, ça tombe. En voisin, je confirme.

Nous sommes partis sur l’autoroute sans trop savoir si nous irions à Étretat, Dieppe ou Varengeville. Marie penchait pour Étretat, moi pour Varengeville. La pluie redoublait. Nous n’arrivions pas à nous mettre d’accord. J’ai fait alors la seule chose rationnelle en la circonstance : un demi-tour vers Rouen à la première bretelle qui s’est présentée. Marie s’est mise à bouder. Moi aussi. Nous sommes un couple d’entêtés.

Lorsque nous sommes rentrés à l’appartement, Marie est partie s’enfermer dans la chambre. La journée se présentait déjà moins bien. Au bout d’une demi-heure, j’ai frappé. Ça te dirait d’aller faire un tour au Muséum d’histoire naturelle, ils ont de jolis pingouins là-bas, ai-je crié à travers la porte. J’ai entendu une sorte de gloussement rauque de l’autre côté. Je n’ai pas insisté.

Je me suis remis au travail. Dans Du côté de chez Swann, fait extraordinaire, j’ai dénombré également vingt-trois occurrences du mot pluie, aucune d’ondée, averse ou crachin. Flaubert et Proust : match nul ! Mais qu’est-ce que j’allais bien pouvoir faire de cette découverte ? Une note de bas de page ? Un exercice d’intertextualité ? Marie est sortie de la chambre à l’heure du déjeuner, toujours de mauvaise humeur. Je lui ai parlé de ma trouvaille et tenté de lui exposer mon problème, mais elle a à peine levé un œil. Elle, son sujet de thèse, c’est Les visages de la République dans l’œuvre de Victor Hugo. Nous n’avons en commun qu’une part du XIXe siècle, le goût des classiques, six mois de vie commune par intermittence, ainsi qu’une douloureuse expérience de la ligne Rouen-Saint Lazare.

J’ai soliloqué pendant un bon quart d’heure au terme duquel Marie a grogné : mais on s’en fout de ce qu’ils écrivent sur la pluie, si c’est pour rester enfermés dans cet appartement. Puis elle est repartie se cloîtrer dans la chambre avant que j’aie eu le temps de formuler les quelques objections idiotes qui m’étaient venues en tête.

La pluie a cessé subitement vers 15 heures. Au moment où je m’apprêtais à frapper de nouveau à la porte de la chambre, celle-ci s’est ouverte brusquement, découvrant une Marie désormais radieuse. Et si on allait au musée des Beaux Arts ? a-t-elle proposé. Soulagé, j’ai accepté aussitôt. Il y avait alors une exposition sur la peinture anglaise et je rêvais d’y voir une toile de Richard Parkes Bonington, mon peintre préféré. Il n’y avait en fait que des œuvres contemporaines, Damien Hirst, Toby Ziegler, ce genre-là. Amère déception. De toute façon, Marie est vite allée se planter devant un Fragonard dans une autre salle et elle n’en a plus bougé. Je suis allé prendre un café en attendant la fin de cette extase incompréhensible — je donnerais mille Fragonard pour un Bonington.

C’est lors de notre nouveau retour à l’appartement que les choses se sont vraiment envenimées. Chacun s’était remis au travail, Marie déclamait des discours de Victor Hugo devant son ordinateur tandis que j’étais plongé dans la lecture de Georges Bataille en me demandant dans quel chapitre j’allais glisser sa phrase « L’érection et le soleil scandalisent de même que le cadavre et l’obscurité des caves ». Au chapitre Catastrophes Climatiques ? Et Marie qui scandait : « Deux grandes choses m’appellent. La première, la République. La seconde, le danger. Je viens ici faire mon devoir ». Ce à quoi j’ai répondu que son devoir, en l’occurrence, c’était de la mettre en sourdine.

J’avais commis là une grave erreur. Quoi, s’est-elle écriée, tu n’aimes pas Victor Hugo ? Tu es bien le seul dans ce pays. Hugo, c’est le souffle, la vision, l’obstination, le courage, le combat, le …. Je l’ai interrompue, autre erreur, pour lui dire que Hugo, c’était tout ce qu’elle voulait du moment qu’elle et lui me laissaient travailler. Marie s’est dressée comme une furie. Ah toi, mon pauvre ami, il n’y a que la pluie et le beau temps qui t’intéressent, c’est d’un lamentable, c’est d’une tristesse ! J’ai balbutié : le beau temps surtout … Mais c’était trop tard : ma compagne était lancée dans une diatribe émaillée de citations de Victor Hugo dont je n’ai retenu que celle-ci : « Il y a des gens qui ont une bibliothèque comme les eunuques un harem ». Oui, elle m’a dit ça, à moi qui étais plongé dans les érections de Georges Bataille !

Évidemment je l’ai mal pris et suis monté sur mes grands chevaux à mon tour. À vrai dire, je ne me souviens plus trop de ce que j’ai dit, je sais seulement que mes mots ont dépassé ma pensée. Marie est devenue livide. Elle a fait son sac sans un mot et est partie en claquant la porte. Deux fois, donc.

Je me suis coupé en ramassant les éclats de verre. J’ai regardé l’eau du robinet couler sur ma main sans penser à rien, ma tête était remarquablement vide. Si, tout de même, j’ai pensé fugitivement que cette querelle se terminait dans un bain de sang et que je le méritais bien.

Marie est revenue une demi-heure plus tard, trempée jusqu’aux os. Il s’était remis à pleuvoir à verse, elle n’avait même pas pu aller jusqu’à la gare. Après avoir jeté son sac dans l’entrée, elle a déclamé d’une voix lourde de ressentiment :

Dieu t’a dit : Ne va pas plus loin, ô flot amer !
Mais quoi ! tu m’engloutis ! au secours, Dieu ! la mer
Désobéit ! la mer envahit mon refuge !
Tu me crois la marée et je suis le déluge

J’ai immédiatement collé ces alexandrins de Hugo dans ma thèse, au chapitre Poésie Apocalyptique, puis j’ai préparé le dîner.

Édouard Launet
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