Euphémismes

« Diogène en banlieue » : Heurs et malheurs d’un prof de philo aux confins du système scolaire.

Faut-il dire enseignant ou professeur ? Depuis un certain temps, les media ont pris l’habitude d’employer le mot d’enseignant pour désigner les professeurs du secondaire (collège et lycée), ils parlent d’instituteurs pour les maîtres des écoles maternelles et primaires et réservent le nom de professeur à ceux qui exercent dans le supérieur, prof de prépa ou prof de fac. Au mot enseignant fait parfois écho celui d’apprenant qui désigne un élève. Il faut, disait un ancien ministre de l’Éducation nationale, « recentrer nos efforts sur l’apprenant ».

La manie des néologismes n’est pas nouvelle en France. Elle n’est pas non plus cantonnée au seul domaine de l’éducation. Comme les sourds sont désormais des malentendants, les professeurs sont devenus des enseignants, les médecins généralistes ne seront bientôt plus sans doute que de simples soignants.

Ces néologismes sont souvent des euphémismes. Un mort est un défunt, un aveugle un non-voyant. Que signifie alors la métamorphose du professeur en enseignant ? Il me semble qu’elle enregistre le changement de statut mais aussi d’image de notre profession. Le mot de professeur était et reste associé à l’idée de maîtrise et d’excellence. En médecine, un professeur est un peu plus qu’un simple docteur. Le terme d’enseignant n’a pas cette prétention. D’abord le suffixe -ant déplaisant à l’oreille signe au niveau esthétique la dégradation de notre image. Dire que je suis enseignant et affirmer être professeur ne sonnent pas de la même manière. Avec ce suffixe, le tableau de notre profession s’est quelque peu obscurci. La langue a ses lois autrement coercitives que celles de notre République. Ensuite l’enseignant se voit pris dans une confusion peu flatteuse : on parle des enseignants sans préciser ce qu’ils professent, les maths ou les langues rares. Les parents vont rencontrer les enseignants une fois l’an. La presse titre sur les enseignants en grève. Ils se ressemblent tous. De fait, ils sont souvent, hommes ou femmes, habillés de la même façon, jean, polo, anorak s’il fait froid. Les tennis complètent cette panoplie qui trahit davantage un manque de moyens qu’un manque de goût, et les élèves ne s’y trompent pas d’ailleurs. Enfin, enseignant ravale notre métier au rang d’une simple transmission de courroie. Et c’est ce qu’il y a de plus gênant. Dans Le Banquet, Socrate explique à un jeune poète qui désire s’asseoir à ses côtés que la sagesse ne se transmet pas mécaniquement par un simple contact, contrairement à l’eau qui passe de la coupe la plus pleine à celle qui l’est moins par l’entremise d’un brin de laine. C’est pourtant ce que suggère le mot d’enseignant : faire passer le savoir d’une tête bien pleine à une tête très vide. Mais peut-être tout notre savoir n’est-il plus qu’un peu d’eau et nos écoles des brins de laine. Enfin la multiplication des pédagogues censés apprendre aux impétrants à enseigner sans se soucier de la spécificité de leur matière vient confirmer la dévalorisation de nos spécialités. Peu importe que vous soyez professeur de maths ou de philo car vous enseignerez selon la même méthode. Or je ne crois pas qu’il existe de méthode séparée de son objet. On ne peut enseigner la philosophie comme on enseigne les lettres ou les mathématiques. Et quelqu’un qui n’est ni mathématicien ni philosophe ne peut apprendre aux étudiants à enseigner leur discipline. C’est sans doute là un vieux débat mais que le mot d’enseignant a réactualisé. Peut-être y a-t-il aussi un cheval de Troie caché dans ce vilain substantif au succès surprenant. Car à force de nous considérer tous comme également enseignants, quelque soit notre spécialité, les gens ne seront pas surpris le jour où notre ministre nous demandera d’enseigner deux ou trois disciplines. Ce qui semble compter aujourd’hui, c’est en effet plus le statut d’enseignant que la discipline qu’il enseigne. L’enseignant est fondamentalement polyvalent.

Après le devoir de mathématiques, il y eut le contrôle de physique. Je tentai en vain d’en changer la date, rappelant que mes terminales ne pouvaient se payer le luxe de manquer à nouveau un cours de philosophie. Rien n’y fit. Mon collègue avait deux arguments très forts. Le premier m’était connu : ce devoir avait été prévu de longue date. Le repousser était impossible. Le second argument me porta un coup presque fatal : la semaine suivante avaient lieu les journées portes ouvertes du Salon de l’éducation. La présence des terminales n’y était pas obligatoire, mais souhaitable et semble-t-il utile. Deux jours n’étaient pas de trop pour réorienter cette flopée d’élèves perdus aussi bien dans la vie que dans le système scolaire. Je compris aussitôt que la date de mon prochain cours se trouvait repoussée à la première semaine de décembre. Noël approchait à grands pas.

Gilles Pétel
Diogène en banlieue