La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

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Rose Envy de Dominique de Rivaz pour les auto-dévorants : tous cannibales !
| 31 Oct 2016

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

Dominique de Rivaz, “Rose Envy”, éditions Zoé, 2012À ceux qui grignotent les bulbes de leurs cheveux, à ceux qui picorent les peaux mortes de leurs bouches et se régalent de leurs cuticules, à ceux qui se rongent tout ce qu’ils peuvent se ronger, aux friands de morve ou de cérumen, à ceux qui se lavent les mains jusqu’à s’en râper l’épiderme, à ceux qui tirent sur leurs cils à en garder les paupières distendues, bref : aux meurtriers victimes d’eux-mêmes, pris de troubles obsessionnels compulsifs des plus divers et des plus inavouables et particulièrement “du calvaire de l’auto-dévoration”, aux self-eaters et fiers de l’être, je prescrirais sans hésiter le merveilleux Rose Envy de la cinéaste et auteure suisse Dominique de Rivaz, édité chez ZOE en 2012, tout petit livre qui se lit très vite et très compulsivement, justement.

Aux obtus qui pensent qu’on peut difficilement faire du beau avec de l’apparent dégueulasse – je sais qu’ils existent puisque j’en ai fait longtemps partie –, lisez, lisez aussi Rose Envy.

Je ne résiste pas à vous retranscrire les premières lignes :

“Dans une maison rouge une femme découpe assemble épingle coud une robe de viande trois épingles entre ses lèvres. Elle surfile la viande crue prélevée dans de fines épaisseurs de bavette, steak, onglet, filet, elle découpe le surplus des emmanchures, le surplus de l’encolure, elle assemble les côtés du dos endroit contre endroit, et du devant, endroit contre endroit. Puis elle retourne avec précaution l’ensemble de la robe comme elle retournerait sur l’extérieur la peau de tout un corps. La robe de viande, amplitude d’une robe de soirée, donne corps à la chair. Le corps à la fois robe devient parure comestible. Et périssable. À ton image.”

Osez seulement m’affirmer qu’à la lecture vous ne trouvez pas cette robe magnifique.

L’histoire ? 
L’héroïne (puisque c’en est une), Smoothie de son surnom, se mange elle-même. Elle ronge depuis toujours, pour compenser ennui, honte ou angoisse, l’intérieur de sa bouche… Jusqu’à rencontrer Pierrot, dont la présence calme automatiquement cette fâcheuse tendance. Ensemble ils font cet enfant, Crotchon, qui meurt trop tôt et est fait poussière selon l’usage. Quand c’est au tour de Pierrot de mourir inopinément, Smoothie, inspirée par l’histoire similaire d’Artémisia, une reine grecque du IVe siècle avant Jésus-Christ, envisage de faire de son propre corps un tombeau de luxe en ingérant les cendres de feu son amour.
 Le tout ou presque en “tu”, s’adressant au lecteur de front et le prenant à parti et aux tripes quoi qu’il en souhaite.
 Par devers-toi tu réfléchis. Tu te demandes si absorber des cendres, même à dose infinitésimale chaque jour, peut être dangereux.

Elle demande, avec raison : pourquoi, au fond, ne goûte-t-on pas également à son prochain ? Tous cannibales !, elle ajoute. On acquiesce et on se joint au clan.

C’est pour la bonne cause.

Victoire de Changy
Ordonnances littéraires

Dominique de Rivaz, Rose Envy, éditions ZOE, 2012

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