Alice

Accrocher sur un mur des photographies peut s’apparenter au geste de l’entomologiste disposant les boîtes contenant les merveilles qu’il a rassemblées. Murs, murmures d’histoires, rencontres, filiation, autant de tentatives de parler de la photographie pour la photographie.

C’était il y trente ans, Alice, tu étais en haut de la pile. Une pile de tirages photographiques un peu jaunis, une pile d’images sans attrait, un lot de brocante que l’homme vulgaire avait posé là au milieu de couverts, d’assiettes et de bibelots. Trente ans, j’ai oublié où était cette brocante, peut-être à la Bastille, peut-être à la campagne. Mais Alice tu es maintenant sur mon mur. Au-dessus de la pile tu ne pouvais rester, à la merci de celui qui pouvait spéculer, rêver faire un bon coup en te fauchant, pour 5 francs. C’est ce que l’homme vulgaire demandait pour me confier que ta photographie sortait des archives de la police belge.

Mais, Alice, tu es là. Il doit tomber une pluie fine, la bruine du nord ? En témoigne une petite tache floue sur ta jambe gauche. Une tache sur l’objectif, laissée par une gouttelette d’eau. Mais celui qui a développé ta photographie a gravé le négatif. Cette inscription permet de conclure que le tirage a été réalisé par contact du négatif, 12,5×17,5 cm. 14060, un nombre extrait d’archives secrètes volées par un homme vulgaire. Vulgaire et pas malin, l’homme vulgaire n’a pas vu que ta photographie est un chef-d’œuvre. Malin quand même de t’avoir mis en haut de la pile, juste pour moi. Une date, 16 juin 27 ; 1927, le jour où le gendarme anonyme a pris sa chambre 13×18 cm, l’a posée sur un pied, pestant contre la bruine persistante. Peut-être ne pensait-il qu’à rentrer au plus vite près de ses enfants. Sous son voile noir, le verre dépoli de la chambre lui dévoile l’image d’Alice à l’endroit. Il nous la livre à l’envers. Alice, les blés sur lesquels tu reposes seront bientôt mûrs. La camarde t’a fauchée là, ta main droite serre très fort cet épi qui aurait pu te sauver, il bouge encore sous le vent du nord. Mais celui que le gendarme doit rechercher a serré trop fort. Ton cou porte ce morceau de ta robe. Alice, tu es très jolie dans cette robe, ces longs bas de laine, ces chaussures aux lacets bien serrés. Elles tiennent bien à tes pieds. Le gendarme t’a mis la tête en bas, il a pris soin de cadrer l’arbre. Il n’a pas pris garde à son collègue qui, de dos, veille sur le lieu du crime, là-haut , à droite, près du poteau télégraphique. De dos, on l’imagine scrutant un horizon qui nous est caché. Si tu n’avais cette estafilade sur la joue, Alice, nous te croirions dormant là, profitant d’un beau jour de juin, avant que cette bruine n’arrive et ce vent du nord que tu n’aimes pas. L’arbre non plus, il en penche par l’habitude qu’il a prise de ce vent.

Parmi toute cette multitude qui refuse d’être photographiée – atteinte à leur vie privée, disent-ils – personne n’accepterait de te voir ainsi, Alice. Privée, tu l’es de la vie. Ta photographie, si belle que nous ne pouvons douter que tu l’es aussi, c’est la dernière image de toi. Et moi, Alice, grâce à elle, je t’aime !

Gilles Walusinski
Entomologie photographique

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