Épris du Bauhaus

Herbert Bayer, Carte postale pour l’exposition Bauhaus, lithographie, 1923. Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Droits réservésEntre Roger Tallon et Jean Nouvel, les Arts Décoratifs font rebondir dans la nef centrale “L’esprit du Bauhaus”. Le designer et l’architecte pourraient être confrontés à ce mouvement artistique allemand mythique, mais ce n’est pas l’objectif de cette exposition, coproduite par le musée parisien et la Fondation Hermès. Elle ne prétend pas non plus embrasser totalement le Bauhaus qui glorifiait “l’oeuvre totale”(Gesamtkunstwerk). C’est l’angle de “l’école” qui est retenu, celle fondée en 1919 par l’architecte Walter Gropius (1883-1969). Il transforme alors l’Institut des arts décoratifs et industriels de Weimar en Staatliches Bauhaus. La présentation se concentre donc sur les ateliers d’art et d’artisanat  – les cours des maîtres de forme étaient pour tout élève des préliminaires à la création – et déroule les savoirs faire de l’imprimerie, de la publicité, du théâtre, de la photographie, du textile, du bois, du métal, du vitrail, de la peinture murale. L’architecture était le fil à plomb théorique et social de l’enseignement du Bauhaus mais un département ne lui sera consacré qu’en 1927.

L’exposition mise donc sur les œuvres, leurs matériaux et techniques, sur l’esthétique du quotidien et l’art de vivre qu’elles expriment, plus que sur les débats qui ont traversé ce creuset politique d’avant-garde où, selon Gropius, l’art et le peuple devaient former une unité. Est toutefois esquissée l’évolution des contextes politiques, de la période de l’immédiat après-guerre de 14 au nazisme quand la Gestapo ferme en 1933 l’école réfugiée à Berlin. Le Bauhaus se dissout alors. De Weimar, il était passé à Dessau en 1925, avec son bâtiment fleuron du modernisme et de son enseignement pluridisciplinaire. Deux directeurs ont succédé à Gropius, les architectes Hannes Meyer en 1928, et Mies Van der Rohe en 1930. Y ont joué des rôles déterminants des artistes célèbres comme Wassily Kandisky et Paul Klee, ou moins connus mais tout aussi décisifs, tels que Marcel Breuer, Joseph Albers, Oskar Schlemmer, Lazlo Moholy-Nagy, Marianne Brandt, Johannes Itten.

Tous ceux qui sont convaincus que les œuvres du Bauhaus ne sont que surfaces blanches, lignes épurées, le tout digne d’un hôpital, seront d’abord surpris par la richesse des influences qui ont fondé ce foyer créatif international. Dans la première salle, culmine la cathédrale gothique, non sans ésotérisme. Walter Gropius propose de s’inspirer de cette “unité spirituelle d’où surgit le miracle de la cathédrale gothique”, le travail commun permettant “de créer l’unité de l’architecture, de la sculpture et de la peinture”. Ajoutant “qu’il n’existe aucune différence, quant à l’essence, entre l’artiste et l’artisan”. Sans rejeter l’industrie. Ce nom de “Bauhaus” se réfère à Bauhütte, à la fois loge maçonnique et maison où se construit l’œuvre, pour recréer comme “un grand chantier médiéval” moderne.

© Luc Boegly

Se succèdent, s’enrichissent différentes filiations : le mouvement Arts & Crafts de l’époque victorienne anglaise, porté par l’artiste-entrepreneur socialiste William Morris, la Sécession viennoise marquée par l’architecte Josef Hoffmann et l’artiste Gustav Klimt et bien des influences asiatiques. Le visiteur découvrira aussi que ces artistes-artisans du Bauhaus – verriers, peintres, graphistes, designers – maniaient la couleur, la chaleur des matériaux. Et que ces théoriciens et élèves qui vivaient en communauté, expérimentaient des projets ensemble, étaient aussi de joyeux lurons. De nombreuses photographies et documents témoignent de leurs performances et fêtes, celle du métal, ou celle des barbes, des nez et des cœurs. L’humour se dégage d’une caricature d’Ernst Kallai (1930) où “une nourrice du Bauhaus administre l’esthétique Bauhaus au bébé du cours préliminaire”.

Mais ce qui séduit dans cette exposition, scènographiée par Laurence Fontaine comme autant d’ateliers-écrins reliés entre eux, c’est la force des pièces, 700 œuvres en tout sont sélectionnées. Les objets ont une âme, ici la formule-cliché reprend vie, et dépassent le style fonctionnaliste international dans lequel on voudrait les limiter, près de cent ans plus tard. Peuvent ainsi dialoguer la “Machine à moka constituée” en porcelaine de Theodor Bogler (1923), la “Sculpture de lumière” de Theo Emil Müller-Hummel en bois (1919), le “Fauteuil africain” de Marcel Breuer (1921), la carte postale pour l’exposition Bauhaus d’Herbert Bayer (1923), “Le ballet mécanique” de Kurt Schmidt (photo, 1923), la Bauhauslampe de Wilhelm Wagenfeld (1923), l’étude d’un panneau de fil métallique d’Elisabeth (Lis) Bosien, des Tables gigognes de Josef Albers (1927),  l’Atelier de Dessau se reflétant dans la boule, photo de Marianne Brandt (1928). Le bâtiment du Bauhaus de Dessau et les maisons de maîtres sont représentées par de nombreuses images. Il faut se plonger dans le catalogue pour visiter plus en profondeur chacun des ateliers.

Les membres du mouvement Bauhaus ont fui le nazisme, ont émigré, la plupart aux États-Unis, comme Mies Van der Rohe, Gropius… Dix-sept étudiants formés dans cette école ont œuvré à Tel Aviv créant ce bel ensemble de petits bâtiments géométriques, blancs et rationnels, rares témoins de l’architecture du Bauhaus. La transmission a été faite, les filiations ont continué, nous irriguent encore, les débats continuent.

Mathieu Mercier, Sans titre (Bougie/cercle chromatique de J. Itten), bougie, sublimation sur socle en Corian, vers 2011 © Mathieu Mercier et Mehdi Chouakri Berlin
© Mathieu Mercier et Mehdi Chouakri Berlin

C’est ce que l’exposition a tenté de montrer, en invitant l’artiste Mathieu Mercier à donner une suite possible à cette épopée. Pourquoi a-t-il rompu le thème de l’école, axe de cette rétrospective, en présentant des œuvres d’artistes et de designers contemporains, certes remarquables, mais individualisées ? Accréditant qu’il y aurait un “style” Bauhaus plutôt qu’une démarche d’atelier collectif  ? Oubliée l’œuvre totale ?

 Anne-Marie Fèvre

Musée des Arts Décoratifs, 107, rue de Rivoli, 75001. Jusqu’au 26 février 2017.
Jean Nouvel, Mes meubles d’architecte, jusqu’au 12 février.
Roger Tallon, Le design en mouvement, jusqu’au 8 janvier.

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