Éric Pessan pour faire face aux roses bleues

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

Le nouveau slogan de campagne du FN est une rose bleue. Dépourvue d’épines, cela va sans dire. Encadrée par deux mots : « MARINE présidente ». Plus de nom de famille (le prénom seul, ça fait gentil, apaisé, pour reprendre l’élément de langage répété à l’envie en 2016 et imposé alors dans le slogan du FN, « La France apaisée »), plus de flamme, plus de bleu-blanc-rouge. Ravalement de façade chez les lepénistes.

Une rose bleue. Le parti autoproclamé antisystème reprend en réalité les signes distinctifs des deux plus grand partis du pays, la rose de la gauche et le bleu de la droite. Pas plus compliqué que ça. C’est dans les vieux pots qu’on fait la meilleure soupe.

La rose bleue, chacun le sait, est une aberration. Ça n’existe pas naturellement. Ça ne peut exister que suite à des manipulations humaines, des teintures, des arrangements. Ça vieillit mal (dans la famille Le Pen on en sait quelque chose) et ça ne rime pas forcément à grand-chose. Rudyard Kipling avait écrit là-dessus un poème :

Rouges et blanches pour mon aimée
J’ai cueilli des roses en bouquet.
Elle ne voulut point de mes vœux
M’envoyant quérir des roses bleues.

De la moitié du monde je fus l’explorateur,
Cherchant où poussaient de telles fleurs
Et la moitié du monde, à ma question
Répondit rires et dérision.

Peut-être au-delà du trépas,
Trouvera-t-elle ce qu’elle souhaita.
Oh ! Ce fut là un songe creux —
Roses blanches et rouges valent bien mieux.

Oui, bien sûr, les roses blanches (symboles de la résistance au nazisme) valent bien mieux, comme les rouges, comme les œillets, les tulipes, le jasmin ou même les tournesols. Les citoyens ont de tous temps brandi des fleurs, mais il a fallu que ces dernières soient bien maltraitées, et souvent par ceux-là mêmes qui les avaient adoptées, pour qu’ils en viennent à se tourner vers des teintures aberrantes, ces tristes contrefaçons. Et les roses devinrent bleues, suivant le triste exemple des cheveux des petites vieilles, si c’est pas malheureux.

Eric Pessan, La Nuit du second tour, Albin Michel, 2017. Une ordonnance littéraire de Nathalie PeyrebonneÉric Pessan, dans son dernier roman, remarque justement : « Ceux qui gouvernent comme ceux qui voulaient gouverner ont infantilisé le mécontentement, se sont amusés des grands élans donquichottesques de ceux qui voulaient changer le monde. » Ce roman, qui vient de paraître, s’intitule La Nuit du second tour (Albin Michel). Il raconte à quoi peut conduire cette façon pas si anodine que ça qu’ont eue les « partis traditionnels », au cours des dernières années, de se jouer de ceux qui voulaient encore rêver, de ceux qui voulaient encore avoir des idées, voire un véritable projet de société. Le roman met en scène l’errance de deux personnages lors d’une nuit décisive, celle du second tour des élections présidentielles en France. Et devinez qui a gagné.

« Demain, David sait que les éditorialistes déclareront d’un air grave que dorénavant il y aura un avant et un après et qu’il aura envie de leur fourrer ces phrases creuses au fond de la gorge. » Car cette nuit est celle où « un vote de colère ou de stupidité ou de résignation ou de désespoir ou de profonde connerie condamne un pays au garrot. »

Forcément, « il y en a […] ce soir qui font la fête. Statistiquement, ce sont les plus nombreux, mais ils n’ont aucune place dans ce livre. »

Non, Éric Pessan nous parle de ceux qui, comme Mina ou David, pensent qu’« il y a le feu sur terre ». Qui savent « que l’homme peut vivre dans n’importe quelles conditions, sous n’importe quel régime, amputé de tous ses espoirs ». Mais qui, tout de même, se demandent s’ils y arriveront.

Le roman est sombre, il ne vous aidera pas à sortir de votre déprime hivernale et pré-électorale. Il vous plongera brutalement dans une nuit qui « admet toutes les erreurs, tous les miracles, toutes les catastrophes, intimes comme politiques », où « éclate l’étonnement de vivre dans cette société invivable, de respirer cet air irrespirable ». Il pèsera sur vos rêves et vos réflexions dans les jours qui suivront sa lecture. Il vous alertera, aussi, contre la paralysie liée à cette propension, face aux périls, à se réfugier dans ses réflexions ou ses rêves, car, et c’est Henri Michaux, cité à la fin du récit, qui l’affirme : « Si un contemplatif se jette à l’eau, il n’essaiera pas de nager, il essaiera d’abord de comprendre l’eau. Et il se noiera. »

Alors ne restons pas là plantés face aux roses bleues, les amis, il n’y a là en réalité rien à contempler. Et gare, car, malgré ce que veulent faire croire les logos de campagne, elles sont bardées d’épines.

Nathalie Peyrebonne
Ordonnances littéraires

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