Le pont, les brutes et le traînant

“Saute, on n’a pas que ça à faire” , crient deux femmes à un suicidaire (CNN-Türk).

Deux automobilistes turques se sont retrouvées devant un tribunal d’Istanbul pour avoir houspillé un candidat au suicide trop hésitant. L’homme menaçait de sauter depuis l’un des deux ponts qui, à Istanbul, enjambent le détroit du Bosphore. Toutefois, comme ce genre de décision se réfléchit longuement, surtout quand on a 64 mètres de vide sous les pieds, la menace s’est faite de plus en plus vague et un embouteillage a fini par se former sur le pont. Si bien que les conductrices sont sorties de leur véhicule en hurlant : “On n’a pas que ça à faire. Nous sommes coincées ici depuis des heures à cause de toi. Mais saute à la fin !” L’injonction semble avoir été décisive puisque l’homme a plongé peu après. L’équipe de policiers qui parlementait avec le désespéré estimait avoir été sur le point de le persuader de rester parmi les vivants, elle a donc embarqué les deux femmes. Un juge les a inculpées et placées sous contrôle judiciaire jusqu’à leur procès.

Première passerelle jetée entre les rives asiatique et européenne en 1973, le Pont du Bosphore compte parmi les plus grands ponts au monde. Il offre une très jolie vue sur le détroit bien qu’il soit désormais interdit de s’y arrêter en raison d’un nombre élevé de suicides. Des chercheurs turcs ont étudié soixante-cinq cas survenus entre 1986 et 1995 pour aboutir à ces conclusions : 63% des sauts ont eu lieu du côté européen, le plus souvent l’hiver entre minuit et six heures du matin. Âge moyen du candidat : trente ans. Le taux de mortalité est de 96,9%, ce qui fait du Pont du Bosphore (et des autres ouvrages d’art de ce type) un vecteur de suicide extrêmement efficace. Pour de plus amples informations – par exemple pour connaître la proportion de suicidaires qui étaient arrivés sur les lieux en taxi (53 %) – reportez-vous à l’article “Suicides by jumping from Bosphorus Bridge in Istanbul” paru en 2001 dans la revue Forensic Science International.

Les petits ponts miteux attirent peu les candidats au suicide. Les ouvrages majestueux tiennent fermement le haut du pavé, avec en tête le Golden Gate Bridge, à San Francisco : près de 2000 victimes depuis sa construction, et 46 morts rien qu’en 2013, sans compter une centaine de tentatives stoppées in extremis. Au-dessus de la Seine, le rutilant Pont de Normandie fait beaucoup d’ombre au vieux pont de Tancarville, d’où l’on ne saute plus que très occasionnellement. Fin 2015, en l’espace de deux mois, cinq personnes se sont élancées depuis le premier quand le second restait vierge de toute tentative. Au site Normandie-actu, un représentant des forces de l’ordre a confié que plusieurs désespérés, sensibles au bel environnement du Pont de Normandie, avaient fait des selfies avec leur appareil portable, laissé sur le parapet avant le grand saut.

Pour mettre fin à ses jours, Paris reste une ville intéressante quoique les ponts y soient ridiculement peu élevés. Bien sûr il y a la tour Eiffel et les tours de Notre-Dame. Quand il fait beau, la vue y est sublime et les hésitants ne risquent pas de créer des embouteillages. Sauf s’il y a dix personnes derrière eux qui attendent leur tour.

Édouard Launet

Sciences du fait divers

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