J5 – D’un Z qui veut dire…

“Footbologies” : les mythes et les représentations propres à un championnat de football analysés journée après journée de Ligue 1.

Avec le retour de Bafetimbi Gomis (qui n’a pas marqué cette semaine), la Ligue 1 retrouve une des formes les plus spectaculaires de célébration de but. Elle en manquait cruellement, depuis la polémique qui a fait abandonner à Edinson Cavani cette position du tireur qui illustrait ad hoc son surnom de Matador (le Tueur), l’effondrement de ce système de représentations symboliques n’étant peut-être pas pour rien dans la mauvaise passe de celui qui s’est contenté ce week-end de tomber quatre fois dans les bras de ses coéquipiers, sans savoir vraiment quoi faire des siens : privé de son coup de feu caractéristique, l’Uruguayen ne se sent plus si Matador, d’où son manque de précision devant le but. D’autant que cette célébration rappelait opportunément –quoique peut-être involontairement– les origines du football, qu’Édouard III avait dû interdire parce qu’il détournait les jeunes gens de la pratique du tir à l’arc sur laquelle l’Angleterre fondait sa supériorité militaire. Coupé des racines historiques de son sport, Cavani perdait sa légitimité de buteur. Peut-être son adresse au tir lui revint-elle en début de saison en voyant son coéquipier Layvin Kurzawa fêter son but contre Bastia en mimant le fusil à répétition d’un sniper sans provoquer cette fois la moindre réaction des moralistes, quoique son feu fût plus nourri : on s’habitue à tout, même à la violence…

On s’ennuyait donc en Ligue 1, où l’originalité fait défaut devant le but comme après, les joueurs se contentant désormais de célébrations conventionnelles : doigts en forme de cœur ou mains tendues vers le ciel, quelquefois une glissade dont Mathieu Valbuena a démontré la dangerosité sur terrain trop sec, et si souvent le geste de bercer un bébé qu’on en vient à se demander quand les joueurs ont le temps de faire autant d’enfants. La surmédiatisation fait des ravages, les sportifs ont compris qu’ils ne devaient prendre aucun risque de communication : alors, ils ont recours aux mêmes éléments de langages et aux mêmes célébrations. Ne rien dire ni ne rien faire de différent est la norme. La prudence est de mise. Déjà que les joueurs sont sélectionnés dans les centres de formation sur des critères physiques identiques –ce qui tend à stéréotyper le jeu– et qu’ils partagent en majorité les mêmes goûts –voitures de sports, PlayStation et coiffures similaires à force de vouloir se faire remarquer–, l’uniformisation guette le football.

Or, la célébration du but n’exprime pas seulement le bonheur de l’objectif atteint. La célébration, c’est l’affirmation de l’individu dans le sport collectif. Les censeurs moraux condamnent ce coup de force : en se mettant en scène, le buteur accapare le but, se l’approprie, nie sa dimension collective. Soit, mais d’autres concèderont que l’affirmation d’une personnalité propre manque dans ce sport aseptisé. La célébration du but, c’est un acte de rébellion. Le buteur marque sa différence, il retire son maillot pour rejeter le mot d’ordre du “tous semblables”, l’uniforme qui dit l’uniformisation. Dessous, il porte parfois un tee-shirt personnalisé, avec un message pour l’épouse, la mère, un ami ou un supporteur, preuve que le joueur possède une vie privée qui ne consiste pas qu’à s’entraîner et jouer à Fifa avec ses coéquipiers. La célébration du but, c’est la signature, le Z qui veut dire Zorro. Elle dit : “j’existe, je ne suis pas qu’un numéro sur un maillot, un produit que des agents achètent et vendent au plus offrant”. D’un club à l’autre, la répétition d’une célébration dit la survivance d’une personnalité qui résiste au grand lessivage des identités : des vies passées dans des chambres d’hôtel anonymes, des avions et des villas meublées louées par les clubs pour des joueurs à la chaîne, sans rien de particulier sur les murs nus.

La célébration du but, c’est l’un des rares moments de liberté dans une carrière de footballeur où tout est régulé, depuis les horaires de sommeil jusqu’à l’alimentation en passant par la fréquence des relations sexuelles. Un moment de folie où il n’est pas interdit de se rouler par terre, de s’embrasser entre hommes, de faire le petit train, la danse des canards ou d’imiter les animaux les plus variés. La célébration du but est à un match ce que le carnaval est à la vie sociale pour Mikhaïl Bakhtine : un renversement des hiérarchies, un retour à l’enfance, quelques secondes de liberté que rien ne parvient à annuler, pas même ces cartons jaunes despotiques que les arbitres infligent à ceux qui ont eu l’impudence de se croire libres et d’affirmer leur personnalité : le sport collectif ne pardonne pas aux individualistes.

Sans oublier la dimension spectaculaire de cette mise en scène imaginée et répétée à l’avance. Alors que le football moderne valorise l’efficacité, la célébration du but le ramène à sa dimension purement esthétique. Le football devient théâtre et le buteur cesse d’être un technicien pour redevenir acrobate, équilibriste, cascadeur. Ses pirouettes inutiles exaspèrent les entraîneurs mais cette recherche désintéressée du beau ravit le supporteur. Le joueur qui ne craint rien plus que la blessure le reste du temps prend à ce moment-là des risques inconsidérés à faire des cabrioles ou des roues. Son assureur se ronge les ongles devant son écran. Une telle gratuité touche au sublime : plus rien ne compte des contingences matérielles, seule la quête de ce fugace moment de grâce où le football retrouve enfin sa vocation de spectacle.

Sébastien Rutés
Footbologies