II. Jeunesse de Tigrovich

Résumé du premier épisode : Arraché à la quiétude de son enfance princière et artistique par un malencontreux accident de chasse, Tigrovich, tigre, prince et artiste, a dû quitter la Taïga orientale vers les rivages ostréicoles de la France occidentale, en compagnie d’un couple d’humains qui ont l’air plutôt sympathique…

Commença pour Tigrovich une heureuse période de sa jeunesse, sur les rives du Bassin d’A., non loin de la ville de B., en France occidentale. On a dit que son éducation princière lui avait donné quelques rudiments de français. Il sut les faire fructifier et n’eut pas de difficulté à trouver sa place dans sa nouvelle famille et dans le petit village du Bassin d’A. où elle résidait. Comme jadis dans la Taïga orientale, il devint vite le chef d’une bande de jeunes gens qu’il entraînait dans des équipées aussi sauvages que félines. Son état de tigre et sa condition d’artiste lui donnaient dans les exercices sportifs un avantage indéniable. Il était capable (les tigres nagent hardiment, les princes aussi) de passer, sans reprendre son souffle, sous l’étrave de cinq pinasses, comme on nomme certaines embarcations dans cette région du monde. Aux sauts il excellait, et, bon camarade, les enseignait à ses meilleurs amis qui y réussissaient parfois moins bien que lui. On les réprimandait sévèrement. On leur donnait en exemple Tigrovich qui ne se cassait jamais rien. On ne devinait pas que l’art du double salto est réservé à une élite et que, dans l’élan généreux que lui dictait son sang, le jeune prince, insouciant, entraînait ses camarades vers des sommets qu’ils ne pouvaient atteindre et des triples fractures dont le service pédiatrique de la ville de B. contemplait, au grand complet, l’inédite configuration.

Rien ne venait, en cette première époque, contrarier ses élans tigresques, artistiques et princiers. La Nature même accompagnait sa nature : les pins s’inclinaient pour qu’il puisse mieux planter ses griffes sur leur tronc rachitique ; les dunes de sable se rehaussaient pour qu’il puisse les dévaler, les courants de la baie résistaient aux efforts de ses quatre pattes pour qu’il puisse s’entraîner à la nage. Quant aux vagues de l’Océan, rivales et partenaires, elles mêlaient leurs cabrioles à ses doubles saltos. Le monde était Art, Tigre et Noblesse ; le ciel et la terre alternaient rugissements et applaudissements. Le soir, lorsque Tigrovich rentrait, glorieux, de ses aventures, la gentille femelle le maintenait fermement sous le jet d’un tuyau d’arrosage, afin de nettoyer son épiderme d’un odorant mélange de sable, coquillage, aiguilles de pins, plastique d’origine espagnole, poudre de cartouche, terre glaise, cambouis divers et excréments de sanglier. Alors même ses cris ressemblaient aux vivats de la foule et aux hululements des hiboux de la Taïga orientale. Mis en confiance par cet environnement favorable, Tigrovich laissa parler en lui l’instinct ; un soir, alors qu’il enlevait la très jolie salopette vert bouteille que lui avaient offerte ses parents adoptifs d’origine humaine, il vit avec fierté apparaître sur son pelage l’esquisse d’un réseau de rayures.

Mais il fallut travailler. Travailler beaucoup. Car les sympathiques humains qui avaient recueilli Tigrovich avaient pour caractéristique, quand ils ne chassaient pas, de travailler, et même de travailler énormément, et même de travailler, pour ainsi dire, nuit et jour et jours fériés itou. Ils travaillaient copieusement. Abondamment. Tigrovich aussi dut travailler. Travailler non pas seulement – qui ne l’aurait fait volontiers ? – au perfectionnement des saluts avant et arrières avec cabrioles latérales et réception vrillés. Travailler vraiment. C’est que le gentil couple d’humains avait coutume de diviser les diverses activités humaines en deux catégories distinctes : d’un côté, une assez grande partie de l’humanité se laissait aller à une douce torpeur, abusivement nommée travail ; de l’autre, une faible partie du genre humain se consacrait au commerce et à la culture des huîtres et travaillait (vraiment). Les tigres n’entraient dans aucune de ces deux catégories. Ce fut par défaut que l’on « mit le petit aux huîtres », comme le déclara un beau matin le grand mâle à la moustache, alors que Tigrovich, suivi d’assez loin par quelques camarades saignant du nez, revenait d’une séance d’entraînement : « Té, le drôle, je vais te mettre aux huîtres. » Et Tigrovich se mit aux huîtres, en souriant (comme un tigre). Au début cela fut plaisant et surtout assez compatible avec les exercices quotidiens de l’artiste. Il fallait, pour travailler aux huîtres, accompagner le grand mâle à la grande moustache sur un bateau plat de couleur grise. Depuis longtemps rompu aux secousses en tout genre que lui imposaient ses acrobaties, Tigrovich aima le balancement d’avant en arrière, de bâbord à tribord, et ainsi de suite, de l’embarcation. Il se plaçait à l’avant du pont, moustaches au vent, oreilles légèrement couchées vers l’arrière, fidèle image – mais il l’ignorait, n’ayant jamais eu l’occasion d’assister à ces spectacles – de ses cousins restés dans la Taïga orientale, quand ils courent l’antilope à travers la steppe aride. Moustache au vent sur la plaine liquide, bien protégé du froid par son abondante fourrure à peine émaillée de rayures, il se laissait aller aux plaisirs de l’art nautique, rêvant aux applaudissements que lui vaudrait un jour son talent. Toujours fidèle à l’ascèse que lui avait inculquée Tigrovna, il ne manquait pas de travailler sa musculature, nageant parfois aux côtés du bateau, sautant de la barge à la berge en position ramassée de double saut semi-périlleux vrillé, ou se suspendant entre la coque et l’eau à quelque cordage auquel il ne tenait que par la ténue mais puissante attache d’une griffe. Son spectacle aquatique, « Tigre en piscine », qui remporterait le succès que l’on sait, était déjà en train de naître. Tigrovich l’ignorait. Le grand mâle à la grande moustache n’en avait pas la moindre idée. Au début il ne dit rien. Il tenait la barre avec une négligence étudiée qui rappelait un peu celle de Tigrovich suspendu à son cordage. Il parut même à Tigrovich qu’il souriait sous sa moustache. Le jeune tigre vit dans ce sourire un encouragement. Mais, un jour, souriant toujours, le grand mâle dit d’un ton un peu trop égal : « Dis, le drôle, tu crois que pour faire les huîtres, ça suffit de faire le touriste, à te baigner comme ça ? ». Malencontreusement trompé par le sourire, Tigrovich répondit par l’affirmative et manifesta son enthousiasme. Le coup partit. Un coup rapide qui fit seulement frémir quelques poils du jeune tigre. Mais un coup cependant. Plus humiliant que douloureux. Juste assez cinglant pour que le plus benêt des jeunes tigres comprît que faire les huîtres, ce n’était pas cela. Tigrovich, sentit qu’il ferait bien d’écouter plus avant les instructions qu’on avait à lui donner. Ce soir-là, dans la petite chambre qu’il occupait dans la maison du grand mâle moustachu et de sa gentille femelle, il remarqua que les rayures naissantes avaient pâli sur son pelage.

Et il se mit aux huîtres. On triait, essaimait, ouvrait, bougeait les poches, tenait les tubes. On allait au Parc (à huîtres) à maline, on en revenait (du Parc) à maline. Et Tigrovich triait, essaimait, ouvrait, bougeait les poches, tenait les tubes, allait au Parc à maline, en revenait à maline. À peine osait-il penser que ces activités devaient malgré tout contribuer à la musculation de ses poignets et qu’un jour, sous la lumière des projecteurs et les roulements de l’orchestre, un trapèze viendrait à lui, qu’il tendrait la patte (ou la main ?) vers le bois et que ses muscles alors se gonfleraient sous la traction. L’image même du trapèze se ternissait peu à peu comme si, sur la piste imaginaire, on avait baissé les lumières. Et l’espoir d’une glorieuse représentation devenait dans les rêves déçus du jeune tigre la médiocre perspective d’une répétition, elle-même improbable, dans un pauvre cirque de province.

Puis il ne rêva plus du tout. Un jour, se présenta devant la maison des gentils humains une autre femelle humaine, habillée d’une jupe marron, d’une mise en plis conforme aux normes de la mise en plis et d’un fond de teint propre à cacher toute émotion. Tigrovich rentrait du parc (à huîtres). Un vocable, né sur les lèvres de la visiteuse et flottant vaguement entre le portail et le rivage, chatouilla désagréablement ses oreilles. « École ». Le mot était accompagné d’autres termes, qu’il n’avait jamais appris dans la Taïga orientale : « obligation, responsabilité, services sociaux, Dass, non merci pas de café, scolarité, dossier, oui mais avec le noroît la pluie va revenir, travail des enfants, sécurité, d’accord mais en vitesse alors, école primaire, carte, ramassage (car de), un sucre merci, test de niveau, carnet de santé, eh bien d’accord, dès demain, la directrice vous recevra, non vraiment, il faut que j’y aille ».

Le lendemain, la gentille femelle réveilla sans un mot Tigrovich. Elle l’appela Titi et, bien qu’il détestât ce terme, il comprit qu’elle l’employait comme pour le doter d’un talisman de tendresse. Elle l’habilla d’un pantalon long et d’une chemise qui couvrait toutes ses rayures. Elle lui coupa les griffes fort court et la petite houppe de poils qu’il portait entre les sourcils fut raccourcie itou, sans égards pour son origine aristocratique (tous les jeunes nobles de la famille de Tigrovich avaient la même houppe de naissance). Puis ils montèrent en voiture, sous la bruine de septembre qui engrisait le bassin d’A.

Dans la pièce où la gentille femelle entraîna Tigrovich, se tenait, derrière un bureau gris, un chignon. Sous le chignon, on voyait un nez, une bouche épaisse et derrière des lunettes ovales cerclées d’or, on devinait peut-être l’esquisse de deux yeux vert d’eau. La bouche se répandit en amabilités, remercia pour quelques bourriches d’huîtres qui avaient été envoyées, puis demanda si c’était bien l’enfant Tigrovich et pourquoi il ne disait pas bonjour.

– C’est qu’il est un peu sauvage, dit la gentille femelle.
– Un peu sauvage, un grand garçon comme ça ?, répartit la bouche sous le chignon
– C’est que ce n’est pas exactement un garçon, dit la gentille femelle
– Oh pardon, ma petite fille. De nos jours, avec ces coiffures, on ne sait plus, vous savez, s’agita le chignon.
– C’est que ce n’est pas exactement une petite fille, répondit patiemment la gentille femelle.
– Enfin Madame, s’énervèrent les lunettes, cet enfant doit bien être ou une petite fille ou un petit garçon.
– À vrai dire, expliqua pédagogiquement la gentille femelle, il s’agit plutôt d’un tigre.

Chignons, lunettes et bouches s’agitèrent en tous sens, changèrent même un instant de place sur le visage qui surplombait le bureau.

–  Bigre un tigre… fit le visage qui se recomposa directorialement.
– Nous l’appelons Titi, ajouta avec bonne volonté la gentille femelle.
– Titi ?
– Titi.
– Mais encore ?

Tigrovich, piqué, jugea utile de faire entendre sa voix :

– Tigrovich. Je suis Prince.
– Titi, tais-toi, allitéra la femelle.
– Mais non, laissez-le, fit le chignon (qui avait lu quelques livres de psychologie et, par ailleurs, regardait assez souvent à la télévision des émissions consacrées aux amis que nous comptons parmi les bêtes). Voyons, jeune homme, je veux dire jeune tigre, vous nous dites que vous êtes tigre et prince.
– Oui, et artiste, dit le prince.
– Mais c’est très bien, jeune fille, je veux dire jeune prince, dit Chignon, nous t’ouvrirons donc un dossier.

Elle se pencha vers un tiroir, et comme elle étirait le bras vers une pile de dossiers, Tigrovich aperçut, qui dépassait sous son chemisier parme, un très joli sous-vêtement, dont l’imprimé reproduisait le pelage d’un tigre adulte avec rayures. Peut-être après tout, le chignon avait-elle une certaine sensibilité aux choses de la steppe, se dit le jeune animal. De fait, comme autrefois Tigrovna dans la Taïga orientale, Madame la Directrice (tel était le nom du chignon) sembla ne plus se préoccuper du genre de Tigrovich. Elle décrocha un téléphone, demandant qu’on lui portât, et vite encore, un dossier de catégorie T. D’une démarche souple et pourtant guindée, l’assistante entra dans la pièce, déposa un dossier de couleur jaune devant madame la directrice et se retira en lançant un sourire qui aurait bien pu être un sourire de tigre, ou tout au moins c’est ce qu’il sembla à Tigrovich, dans l’émotion de l’instant.

Ainsi Tigrovich fut-il admis à l’école. Comme on s’en doute, il y remporta des lauriers en éducation physique et des succès dans la cour de récréation (il entraînait ses nouveaux camarades, malgré leur médiocrité, à réaliser quelques sauts élémentaires). Au réfectoire, il amusait parfois le puéril public que lui avait donné son malheureux destin, en dévorant quelques steaks crus (le service de gastro-entérologie pédiatrique de l’hôpital de B. connut à cette époque une activité statistiquement improbable, tandis que s’ouvrait, dans ces mêmes années, l’observatoire français du Sud-Ouest de traumatologie infantile, dont on sait l’importance qu’il eut dans l’évolution du traitement des membres postérieurs de l’enfant).

Mais il fallait lire, écrire et réciter de stupides récitations. Tigrovich avait joui dans la Taïga orientale des services des meilleurs précepteurs personnels. Il possédait déjà des éléments de grec, latin, hébreu, rhétorique et esthétique du cirque et maîtrisait évidemment toutes les subtilités de la langue russe dont il avait lu les meilleurs auteurs. En classe rien ne pouvait l’intéresser. Il rêvait, tout en souffrant de voir son corps superbe s’étioler sous l’effet néfaste de l’inaction. Les exégètes de son art ont mal mesuré combien certains de ses numéros exprimeraient l’épreuve intime que traversa alors le jeune artiste livré, sur des bancs sans âme, à une infâme grossièreté pédagogique.

L’ennui n’était rien à côté de cette question, douloureuse, naïve, acidulée, implacable, qui toujours revenait dans la bouche de ses compagnons de jeu : « Tigrovich, t’es une fille ou un tigre ? »

Les vieux tigres et les directrices peuvent parfois comprendre l’incompréhensible. Les enfants n’ont pas ce talent. Bien que prince et artiste, Tigrovich était aussi enfant. Il se résigna. Une petite fille. Pourquoi pas ? Il dit qu’il était une fille. Et à peine l’eut-il dit qu’il fut en effet une petite fille, tout en étant un tigre. Il est difficilement concevable qu’un jeune tigre fût en même temps une petite fille particulièrement douée en éducation physique. Ni vous ni moi ne perçons complètement ces mystères. Mais nous sommes humains. Et Tigrovich était un tigre. Un tigre particulièrement doué.

Pourtant souventes fois, à l’arrêt où il attendait le bus de ramassage scolaire qui le ramènerait au village de P. – après l’école, il devait encore trier quelques huîtres – quand, prenant le dernier bus, il se trouvait seul, alors, étirant ses pattes et contemplant ses griffes rongées, Tigrovich laissait couler une grosse larme le long d’une ombre de rayure, sur sa joue droite, puis sur sa patte droite. C’était une larme de tigre. Tout autour de lui le monde devenait implacablement humain. Tigrovich pensait à Tigrovna. De toute sa nature, car il était tigre, il aspirait à rugir. De toutes ses forces, car il était artiste, il aspirait à la beauté. De toute son âme, car il était prince, il aspirait à la noblesse. Il n’était pas si facile, en ces années, d’être un tigre sur le bassin d’A.

Or bientôt il rugirait de nouveau. La beauté n’était pas loin. La noblesse non plus.

Sophie Rabau
Les aventures de Tigrovich

   

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