III. Vocation de Tigrovich

Résumé des épisodes précédents : Tigre, prince et artiste, Tigrovich a dû abandonner sa native Taïga pour vivre en France occidentale avec le couple d’humains ostréiculteurs originaires qui l’a adopté. Tout semble s’opposer à son artistique destin car il faut travailler l’huître et, pire, affronter l’école dure aux tigres sensibles… Mais la Beauté n’est jamais loin quand on est noble, tigre et artiste…

L’huître ! Bénédiction iodée des petites localités qui s’égrènent au long du bassin d’A. L’huître se collecte, se vend, s’achète, se déguste, s’admire. Les poules furent créées pour en picorer la coquille ; le Créateur inventa les citrons pour en agrémenter la dégustation.et les habitants de la ville de B. pour qu’ils vinssent sur les rivages caresser leurs papilles avides de la chair douce et glauque. Dans sa sagesse géologique, la Providence songea à rendre sablonneux les chemins du bassin d’A. pour que les coquilles que n’avaient pas dévorées les gallinacés y fussent déversées et que les pieds des promeneurs les transformassent en un solide pavé à force de piétinement. Pour les coquilles qui restaient encore, furent créés les fumeurs en mal de cendriers, les artistes du dimanche en quête de belles formes, les bagarreurs en manque de projectiles, les masochistes désireux de voir leurs pieds nus entaillés. Enfin naquit le peuple anglais pour qu’il inventât la recette de l’huître chaude. 

Même les tigres semblent avoir été conçus pour l’huître.

Ou les huîtres pour les tigres. Pour un tigre, plutôt. Le nôtre. Car on ne se contentait pas sur le bassin d’A. de récolter, trier, vendre, déguster, faire déguster, paver, écraser, picorer, collectionner, lancer les huîtres. Il arrivait aussi qu’on les fêtât à l’occasion de réjouissances qui s’étageaient sur les gradins des mois de juillet et d’août, d’une ostréicole localité à la suivante. On appelait cela des « Fêtes de l’huître ».

L’été qui suivit la rude année de Tigrovich à l’école, le petit village de P. se prépara à fêter l’huître. Certaines se frisèrent les cheveux, d’autres taillèrent leurs moustaches, tous mirent en place lampions et flonflons dont je décrirais volontiers l’éclat si le destin de Tigrovich n’était en train de piaffer à l’entrée de cette aventure.

Le grand humain à la grande moustache revêtit un pantalon rouge et une vareuse bleue. Tout en rectifiant les angles de sa moustache, il se dirigea, rythmant ses pas de quelques couillons bien placés, vers une construction en bois que l’on nommait le stand (à huîtres). La gentille épouse du grand humain repassa, puis passa une robe élégante et très chère dont elle avait fait l’acquisition dans la ville de B.

Puis elle chercha longuement Tigrovich (au parc, au bateau, au quai, au lac, à la forêt) afin de le revêtir d’une très jolie jupe jaune, assortie au pelage du jeune prince. Mais elle ne trouva ni prince, ni tigre, ni petite fille. Et ne trouverait rien de tel avant longtemps. Au diable les cheveux frisés, les pantalons rouges, les robes très chères, les jupes jaunes assorties, et même (que l’on me pardonne) les huîtres. Reprenons : qui dit fête (de l’huître) dit fête (foraine) et qui dit fête (foraine) dit, parfois, mais pas tous les ans, quand c’est possible et qu’il y a le budget, et de la place sur la place, dit, pourquoi attendre plus longtemps, cirque.

Oui, cirque. Et même Cirque. Depuis deux jours, le cirque se montait. Depuis deux jours, Tigrovich regardait le cirque se monter. Tout avait commencé le premier matin de la fête, alors que le grand humain mettait la dernière main à l’angle droit de sa moustache. Ce jour-là, comme il dormait encore, les narines de Tigrovich avaient frémi, ses oreilles s’étaient dressées. Cet éveil sensoriel devançant le réveil de la conscience est courant chez les grands fauves, surtout quand ils sont d’origine princière. L’aurore avait appelé la marée et chassé l’odeur de vase. Un fumet inédit ne s’élevait ni des flots couleurs d’huître, ni des huîtres couleurs de flots, mais de la place du village. Un très beau chapiteau rouge y était encore posé à terre semblable aux voiles flapies des plaisanciers de B. quand ils ont dégusté trop d’huîtres et qu’une douce torpeur les retient de chercher la brise. Tout autour de la toile dégonflée, des caravanes blanches paissaient tranquillement quelques coquilles égarées là. Tout était silencieux aux abords du chapiteau. Le parfum s’échappa, soulevant légèrement la toile affaissée, traversa sans hésiter la place, puis la route nationale, poussa le portail de la maison du grand humain à la moustache et de sa gentille épouse, déverrouilla la porte d’entrée, emprunta l’escalier, entra dans la petite chambre de Tigrovich endormi et se plaça juste sous ses narines en susurrant dans l’ineffable langage des fumets : « Narines frémissez, et toi, Prince, lève-toi : le cirque est là et ton destin avec. » Il nous serait difficile, à moi comme à toi, lecteur reniflant, de nous représenter la composition de cet agile parfum. C’était plus ou moins un mélange de sciure, de sueur, de fauve, de fouet, de praline et de cacahouète. Cela rappelait un peu l’odeur du cinéma « Le Majestic-Océan », où Tigrovich s’était parfois rendu pour assister à des documentaires sur la culture de l’huître, mais à condition d’ajouter à l’odeur d’enfants et de praline arachidée, le parfum plus racé de la sueur des hommes et des fauves. Avant tout cependant, le fumet exhalait l’odeur du Destin et de l’Art. L’odeur de la Beauté et de la Discipline. De la Noblesse fière. Du Courage et du Travail. Cette odeur-là, seul un tigre, prince et artiste pouvait la reconnaître. Et Tigrovich la reconnut. Bien qu’il ne souvînt pas du rêve odorifère qui l’avait à l’instant visité, il se leva d’un triple salto arrière. Sans seulement prendre la peine de revêtir sa jolie salopette verte, Il courut en petites foulées vers l’onde qu’avait ramenée la marée, se mira dans les reflets glauques et murmura dans sa moustache frémissante qu’il le savait bien. Dans le miroir iodée on voyait la marque bien nette, fermement dessinée de belles lignes couleur ébène sur un pelage jaune. Avec le cirque, des rayures étaient venues au fauve. Non que Tigrovich à cet instant ne ressemblât plus à la jeune fille qu’il était aussi en train de devenir. Il ressemblait très exactement à un superbe tigre et à une jolie jeune fille qui aurait aussi fait, si l’on y songe, un très joli jeune garçon. Courant à la fois sur ses quatre pattes de fauve et ses deux jambes humaines, dans les deux cas, à toute vitesse, Tigrovich se rua vers la place, freina in extremis devant le chapiteau encore à terre, dressa les oreilles, ouvrit les yeux et, aussi intransitivement qu’intensément, il contempla. Et pendant qu’il contemplait, à son insu, doucement mais avec insistance, sur son pelage de plus en plus jaune fauve, apparaissait l’empreinte de plus en plus noire et de plus en plus nette de rayures (de tigre). Tigrovich leva les yeux vers une des caravanes qui parsemaient la place. Il déchiffra lentement et à mi-voix une inscription en lettres d’or perlées d’incrustations lumineuses et clignotantes :

Ramones-Zavatta- Kemsinkich
Cirque Hispano-tchéco-Ukrainien

Les rayures constituaient un obstacle majeur à un retour chez les gentils humains (parce que nous croyons toujours que la vie s’attaque, personnellement si l’on peut dire, à nos entreprises propres, la gentille femelle aurait cru qu’il avait souillé sa tenue et lui en aurait fait grief, sans comprendre ce que le phénomène avait d’inexorablement logique). Tout poussait Tigrovich à ne pas regagner le foyer humain, tout l’attirait vers l’entrée du chapiteau enfin dressé où un peu de sciure jaune, épandue sur le sol, semblait l’inviter, lui indiquer le chemin. Tigrovich n’entendit pas la voix du grand mâle moustachu – non loin du cirque, sur le stand il vantait à grand voix le calibre de ses huîtres, tout en rêvant à celui de ses fusils (de chasse). Il n’entendit pas la voix d’un camarade qui l’invitait à une intrépide baignade. Aimanté par un appel si longtemps attendu, il pénétra souplement, mais sur ses deux pattes, sous la toile vermeil et entendit alors non pas une voix mais deux. La première, venue d’on ne sait où n’exista peut-être jamais que dans l’imagination de Tigrovich, mais elle clamait bien distinctement et sur un ton un peu ronflant, comme imitant le roulement d’un tambour : « Et maintenant applaudissons Tigrrrrrrrrrovich, Prince et artiste de cirque, dans son extraOOOOOOOrdinaire numéro unique au monde. » Une autre voix, beaucoup plus réelle, plus féminine aussi bien qu’assez grave, frappé d’un léger accent dont on n’aurait su dire l’origine, se fit entendre tout aussi clairement : « Tiens, un tigre. Et sur deux pattes. » Tigrovich aurait bien répondu à la voix qu’il n’était pas seulement tigre, mais aussi prince et artiste et que ces qualités lui conféraient bien le droit de marcher sur ses deux pattes si tel était son bon plaisir, mais il était trop occupé à comprendre d’où venait la voix. Devant lui et sur un cheval blanc demi-sang, qui trottait autour d’une piste faiblement éclairée, se trouvait ce qu’on aurait pu appeler un nœud de membres humains. Une main reposait sur l’échine du demi-sang d’où partait un avant-bras fin et musclé. Or l’avant-bras était barré en biais par une cuisse fuselée et entre la cuisse et le bras sortait vers le haut une deuxième jambe que retenait une main énergique et fine posée sur la cheville. Le pied de cette deuxième jambe n’était pas tendu comme la pointe d’une danseuse, mais, au contraire, rabattu à la perpendiculaire. Appuyé sur le talon, reposait un visage humain. Et sur ce visage brillaient les deux yeux les plus beaux que l’on eût jamais vus : vert mais d’un vert-gris qui à chaque mouvement de la cavale demi-sang devenaient bleu, tout en lançant des étincelles dorées, et fendus avec ça, s’étirant vers les oreilles (évidement fort jolies) sans pour autant les rejoindre jamais. Au-dessus de ses yeux se trouvait un nez juste assez courbé pour adoucir à la pureté de l’arrête, et au-dessus du nez, une bouche aux dents blanches et aux lèvres dessinées comme dans une fraise. Et c’était bien cette bouche qui venait, tandis que le cheval continuait à trotter en cercles rapides, de reconnaître au premier coup d’œil la féline origine de notre héros. Le héros en question ne regardait pas la bouche. Il regardait les yeux qui se fendaient vers les oreilles comme une amande odorante. Et tandis qu’il regardait, le cheval s’arrêta au milieu de la piste (le temps aussi).

Les yeux de l’écuyère regardèrent à leur tour les yeux de Tigrovich d’un beau jaune tigre.

Les yeux de Tigrovich s’enfoncèrent dans ceux de l’écuyère.

Leurs yeux s’arraisonnèrent.

Ils dialoguèrent :

Tigrovich : J’ai l’impression
L’écuyère : De te connaître
Tigrovich : Depuis toujours
L’écuyère : Ou en tout cas
Tigrovich : Vraiment longtemps
L’écuyère : Quand je te vois
Tigrovich : Mes yeux sourient
L’écuyère : Oui et mon âme
Les deux : Trésaille et tremble

Le cheval redémarra. Le temps aussi. Et Tigrovich qui venait à la fois de tomber éperdument amoureux et de reconnaître dans la posture de l’écuyère la figure de du triple nœud de chaise cavalin (avec talon haut) qu’avait parfois évoquée Tigrovna devant lui, voulut se montrer sous son meilleur jour (ce qui ne fut guère le cas).

Il s’était mis à courir en souples foulées et toujours sur deux pattes à côté du cheval, tout en essayant, malgré l’effort, de fournir un sourire (de tigre) :

– Je suis un tigre.
– Oui, j’avais vu, mais à deux pattes.
– Je suis Prince.
– C’est la moindre des choses.
– Et artiste.
– Si tu le dis. (Moue de la jolie bouche en fraise.)

Tigrovich piqué bien qu’amoureux réalisa une tripe vrille arrière avec retombée sur une griffe. Avant de retomber, il agrémenta la chose d’un double saut périlleux qui le mena de l’un des trapèzes pendu en haut du chapiteau jusqu’à la corde descendant vers la piste autour de laquelle il tourna trois fois, se cambrant en arrière tout en lançant l’un de ces cris de guerre typique de la Taïga orientale (oï, oï, oï).    Griffe en avant il préparait sa réception du saut quand une main se dégagea du cheval toujours au trot et c’est finalement sur cette main vigoureuse que rebondit le tigre, prince et artiste vers un trampoline abandonné là et par le même enchaînement de causes fut éjecté vers l’orchestre qui surplombait la piste, où l’accueillirent, non sans vacarme, des cymbales abandonnées (Zlim, bam, Zlim, boum).

–  C’est un peu daté, dit la même voix, mais cette fois l’écuyère, s’étant dénouée, chevauchait en amazone sa cavale.
– Un peu daté ? dit Tigrovich 
–  La vrille arrière. On ne le fait plus… 
– Et on fait quoi ? bouda l’artiste.
– Tu vas rester ? charma la femme.
– Évidemment, se surprit à répondre le Prince.
–  Tu apprendras, condescendit l’amazone

Et l’écuyère sautant de sa cavale avec la grâce attendue en ces circonstances, se dirigea vers Tigrovich et lui livra quelques renseignements indispensables à la poursuite de notre histoire, l’informant notamment qu’elle se nommait Emma Volkovitch, que le cirque où il se trouvait était le meilleur cirque du monde, le cirque Ramones-Zavatta-Kemsinkich, du nom de ses fondateurs, Dimitri Ramones, Volker Zavatta et Kamal Kemsinkich, que présentement le dirigeaient sa maman Concepción Volkovitch et son papa Iourgov Ramones, respectivement clown blanc et Auguste au nez rouge, que ses trois frères, (Ignacio, Ismaël et Irénée) présentaient un numéro de pyramide humaine souvent écroulée, qu’elle en était l’attraction principale, que oui bien sûr tout le monde y était prince et artiste, que l’on manquait de fauves, que le spectacle était ce soir et que nourri, logé mais pour l’instant pas de salaire, est-ce que ça irait et qu’elle allait lui montrer sa roulotte, mais avant…

Mais avant ?

Avant, dit Emma Ramones-Volkovitch, avant, nous allons faire l’amour.

Tigrovich oublia et les huîtres et les coquilles, et les gentils humains et même, un instant, Tigrovna.

Il suivit vers sa roulotte Emma Ramones-Volkovitch. Le reste, nul ne l’ignore. Qui ne connaît l’ardeur des tigres et des écuyères ?

Ainsi Tigrovich avait-il rencontré, avec l’amour, son destin. Comme il était loin le petit village de P., tandis qu’il goûtait avec Emma Volkovitch-Ramones le plaisir des sauts périlleux et la joie des entrelacements circassiens.

Et pourtant au village de P., l’absence du jeune tigre n’était pas passée inaperçue.

Sophie Rabau
Les aventures de Tigrovich

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