Agité du bocal

Insultologie Appliquée. La Terre se réchauffe, les esprits s’échauffent, les chefs d’État s’injurient : l’insulte est l’avenir d’un monde en décomposition. Chaque semaine, la preuve par l’exemple.

L’affaire Matzneff a réveillé un volcan que l’on croyait éteint : les querelles littéraires. Ces dernières ont ceci de particulier qu’elles usent de mots choisis et atteignent le point Godwin à la vitesse de l’éclair. C’est-à-dire que l’on commence par y parler livres avec moult circonlocutions et l’on finit par se jeter la Shoah à la figure.

Jean-Paul Sartre a établi un précédent célèbre en publiant en décembre 1945, dans la revue Les Temps Modernes, un Portrait d’un antisémite qui a fait bondir Céline. Dans sa réponse à “l’agité du bocal”, l’auteur du Voyage s’égosillait : “La petite fiente, il m’interloque ! Qu’ose-t-il écrire ? “Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis c’est qu’il était payé.” Textuel. Voici donc ce qu’écrivait ce petit bousier pendant que j’étais en prison en plein péril qu’on me pende. Satanée petite saloperie gavée de merde, tu me sors de l’entre-fesses pour me salir au-dehors!”.

On ne reviendra pas sur le fond de l’affaire, le temps a passé et jugé. Mais le passé a la peau dure et Josyane Savigneau, ancienne responsable du Monde des Livres, est récemment allée y puiser quelques références dans un tout autre but : s’indigner de la “chasse aux sorcières” dont était victime Gabriel Matzneff, écrivain qu’elle estime. Ainsi a-t-elle tweeté : “Quelqu’un à dénoncer ? En France c’est depuis longtemps un sport national. Mais ça s’aggrave, comme à la pire époque de la Deuxième guerre mondiale”.

Ce à quoi la critique Anne Rozenberg répondait vivement : “Vos propos me dégoûtent et je me suis désabonnée de vous [le fil tweeter]. Je n’ai pas attendu que vous le fassiez. Immonde”. Retour de Savigneau : “Tant mieux car j’allais le faire. Votre nom aurait dû vous inciter à plus de réflexion sur les dénonciations”.

 

Déguelasserie sidérale

C’est alors qu’entre en scène Pierre Jourde, écrivain et chroniqueur à l’Obs. Ce dernier commence lui aussi par quelques rappels historiques. “Certains se souviennent peut-être de Josyane Savigneau, qui jadis, in illo tempore, régnait sur le supplément littéraire du Monde avec toute la mansuétude et la gaîté primesautière du regretté Brejnev” et qui “mijotait coups tordus, copinage et réseaux, insultes et diffamation”. Il est vrai que Jourde et Savigneau ont eu quelques contentieux (entre autres, la seconde aurait dit un jour à l’éditeur du premier : “Dites bien à ce crétin des Alpes que si je le croise un jour, je lui mets d’emblée mon pied dans les couilles”).

BANGPuis Jourde en vient à l’objet de son billet, publié le 8 janvier. “La maison Savigneau ne recule devant rien. Toujours plus loin dans la bêtise et l’abjection, c’est sa marque de fabrique. Il fallait bien que le nazisme débarque dans cette affaire, on peut faire confiance à Mme Savigneau”. Plus loin : “On admirera la dégueulasserie sidérale qui consiste à chercher à culpabiliser une personne juive en lui disant qu’elle reproduit les comportements qui ont conduit à l’extermination des juifs”. Et enfin : “On ne manquera pas de goûter le procédé classique du terrorisme intellectuel qui fait référence aux nazis et à la Shoah pour intimider l’adversaire”.

Il est bien temps que tout le monde se calme. Il ne s’agissait que de pédocriminalité, après tout.

Édouard Launet
Insultologie appliquée