Islande-Hongrie : la baballe, je n’y connais pas grand-chose

La baballe, je n’y connais pas grand-chose. Pour une bonne et belle raison : le foute est un sport où l’on n’a pas le droit de mettre la main, sauf le goal qui, du coup, est dans une cage. Sinistre métaphore.

Le ballon, pour moi, c’est surtout quatorze centilitres d’un liquide immémorial.

Mais, aujourd’hui, à propos d’une confrontation entre l’Islande et la Hongrie, des images puissantes et des tropes étincelants se bousculent à l’entrée (sécurisée à mort) de mon cerveau.

Deux pays qui peuvent, durablement, pénaliser tous les autres pays dans ce grand poulailler disparate qu’est l’Europe. L’Islande, en réveillant l’un de ses volcans géants (au nom désespérant pour un journaliste ou un présentateur télé), empêchant, dans la foulée, toute circulation aérienne pendant un bon bout de temps et niquant les progrès difficiles sur la gestion du climat. La Hongrie, en installant un régime crypto fasciste, pas encore mis orban de la société, et donnant de mauvaises idées à des esprits faibles et manipulés disséminés un peu partout, y compris chez nous.

Ce qui les rapproche ? Le volcanisme et ses dérivés. Car présent à Budapest, à travers une géothermie brûlante et des bains publics où l’on peut faire trempette, en plein hiver et en plein air.

En plus, mardi dernier, y a eu du coup deux secousses telluriques : la Hongrie a tétanisé l’Autriche (deux paprika à zéro) et, contre toute attente, l’Islande a tenu tête à la Ronaldie (Hun à Hun).

Mais Islande-Hongrie, ça va être la lutte de deux peuples qui ont traversé le temps, depuis le XVème siècle, la hache et le sabre à la main. Les Vikings, d’un côté, moustachus et chevelus, héros de sagas interminables pavées de têtes coupées jonchant le lichen et la bruyère de leurs landes. Les Magyars (de l’Est), de l’autre, moustachus et chevelus tout autant, héros millénaires de la lutte contre les Ottomans, chevauchant des canassons foulant au pied des têtes coupées jonchant les rives verdoyantes du Danube.

Ça fait un peu peur à l’avance. Si leurs hooligans fêtent et répercutent leurs immarcescibles traditions, il va y avoir de la cervelle répandue du côté de la Canebière.

Budapest, je connais, c’est une des villes les plus passionnantes d’Europe, dotée d’un métro de type médiéval, et d’un réseau de trams sublimes (aaah, le 41 !). Reykjavik, je connais pas, je n’ai encore jamais pu tremper du hareng dans mon café le matin. D’ailleurs, à part peut-être faire joujou avec le ballon, les Hongrois (rêver) et les Islandais ne doivent pas beaucoup se fréquenter. D’abord, ils parlent des langues désespérantes pour ceux qui veulent les apprendre ou les manier. Les anciens alliés impérialistes de l’Autriche jactent un truc finno-ougrien, manié uniquement par les Finlandais (ça, on peut comprendre) et les Basques (c’est beaucoup plus étonnant). Faites un test : tentez d’acheter un carnet de métro à Budapest et vous comprendrez votre douleur. Les pêcheurs de baleine, eux, papotent dans un sabir vaguement scandinave mais tellement terrifiant que la chanteuse Björk a choisi l’anglais pour beugler ses états d’âme. Tentez de demander, à Reykjavik, où est la gare (s’il y en a une) et vous comprendrez votre solitude. Je sais vaguement que les Islandais s’appellent tous –sson (pour les hommes) et –dottir (pour les femmes) et que les Hongrois ont fait chier les Russes en 56. C’est tout. Peut-être qu’il y a un footeux qui a comme prénom Arnaldur, mais ce n’est pas sûr. En revanche, je crois me souvenir qu’il y a eu deux joueurs hongrois célèbres qui se nommaient, ma mémoire n’est pas d’une exactitude remarquable, Pouchcasse et Coccyx.

Alors, c’est vrai, pour la zique, j’ai cité Björk. Ajoutons Sigur Rós. Et voilà. Pour les Hongrois, il n’y en a qu’un, Liszt. Ajoutons Béla Bartók, pour faire moderne. Et voilà. On a fait le tour. Non, pas tout à fait, leur Victor Hugo local se prénommait Attila. Dont acte. Et vous avez finement remarqué que j’ai zappé Sarkozy.

Quitte à faire un match, on aurait pu choisir la cuisine, le culinaire envahissant peu à peu nos gazettes. Ça donnerait une passionnante confrontation : d’un côté le taöreyktur, filet de truite fumé à la crotte de mouton, de l’autre la soupe au goulash enflammée au paprika. De quoi hésiter sur le résultat. Je dirais volontiers, un partout, la balle au centre et rendez-vous au cagoince.

Et match il y a eu. Un certain stress a gagné les fan-zones.

Pendant les hymnes, on a bien repéré que les Islandais scandaient le nom de Jon Sigurdsson (l’artisan de l’indépendance) et les Hongrois invoquaient celui de Lajos Kossuth (l’artisan de l’indépendance itou). Après, ce fut un festival de tirage de maillot. Heureusement qu’ils ne se sont pas acharnés sur Kiraly, le goal hongrois, qui, lui, joue en pyjama.

Résultat des courses (effrénées) : égalité. 32 à 32. Tant mieux. Les foies de morue ont résisté face aux jarrets de porc.

Un grand moment de poésie.

Jean-Bernard Pouy

Créateur du personnage de Gabriel Lecouvreur dit Le Poulpe aux aventures publiées par les Éditions Baleine, nouvelliste, auteur de Spinoza encule Hegel, L’homme à l’oreille croquée, Suzanne et les ringards, RN 86, La Belle de Fontenay ou La Petite écuyère à cafté pour ne citer que ces titres dans une bibliographie très riche, Jean-Bernard Pouy, est aussi un adepte de l’Oulipo et un membre régulier des Papous dans la tête sur France Culture. Son dernier roman, Le Merle d’Arthur Keelt, est paru aux Éditions de L’Atalante.

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