Des Raisons de se plaindre pour Mary Poppins

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

Au service de médecine littéraire, la situation est un peu confuse. Hildegarde, notre réceptionniste, et Marcel, notre infirmier, ont créé un mouvement, « les blouses roses », afin de protester contre le projet d’augmentation des frais d’hospitalisation pour les malades étrangers. Alors que rien ne le laissait prévoir, certains de nos patients dont Nadine Morano et les Schtroumpfs (des patients du Dr B.) les ont rejoints pour des raisons assez diverses et, je dois bien le dire, hétéroclites. La semaine dernière, l’Assemblée générale des personnels et malades du service de médecine littéraire a donc voté le blocage de l’hôpital, ce qui m’a empêchée d’hospitaliser M. Macon, un patient que je suis depuis longtemps et qui me semble près de décompenser à nouveau. J’ai donc soumis au vote, avant-hier, le principe d’un blocage filtrant où l’on pourrait hospitaliser certains patients urgents. Les personnels et malades en lutte ont voté en faveur de ma motion – les Schtroumpfs se sont abstenu.es. Pour marquer son opposition au blocage, la direction de l’hôpital a décidé de le bloquer à son tour et d’arrêter tout malade vêtu de rose qui se trouverait dans un rayon de vingt kilomètres autour de notre service. Quelques personnes en bonne santé ont également été appréhendées à titre préventif. Le personnel soignant furieux a installé un hôpital de fortune devant les grilles de l’hôpital afin d’accueillir les patients les plus douloureux (ils sont nombreu.ses en ce moment). Mais, ce matin, une note de service nous signale que les attroupements de malades devant l’hôpital sont interdits pour des raisons de sécurité. En revanche, le personnel soignant est à nouveau autorisé à rentrer dans l’enceinte de l’hôpital à la condition extrême de ne recevoir aucun malade. Une délégation du personnel soignant a signalé à la direction de l’hôpital qu’elle appliquait de facto les décisions votées par l’Assemblée des blouses roses. La direction de l’hôpital a mal pris qu’on le lui fasse remarquer. Aussitôt, autour des blouses roses qui bloquent l’hôpital, se sont déployés des hommes en bleu qui ne sont pas des Schtroumpfs puisque les Schtroumpfs sont à présent en rose. Les hommes en bleus sont à l’heure actuelle cernés par les malades venus en consultation qu’entourent les vigiles en vert employés par la direction de l’hôpital. À l’intérieur, dans la salle de garde désertée, vêtues de masques roses par solidarité, le Dr B., le Dr P., Antigone et moi,-même jouons au tric trac.

Je ne détaille pas la situation où nous nous trouvons pour émettre une quelconque critique vis-à-vis de la direction de l’hôpital. D’ailleurs les critiques sont tout autant découragées que les attroupements de malades. Je veux simplement que l’on prenne la mesure de notre surprise quand soudainement, face à nous, dans la salle de garde, est apparu un malade, ou plutôt une malade.

– Mais comment avez-vous fait pour entrer, Madame ? s’est étonnée le Dr P.
– Vous êtes déléguée par l’Assemblée des vigiles vertes solidaires avec les hommes en bleu qui ont rejoint les blouses roses, a tenté de deviner le Dr B.
– La chose est mystérieuse, a médité le Dr P.

Pour ma part, j’avais ma petite idée sur la question.

– Mes chères consœurs , vous n’y êtes pas. Pour passer les barrages roses, bleus et verts qui nous encerclent, il n’est qu’un seul chemin et ce chemin, c’est
– C’est ?
– La voie des airs.
– Ciel ! a dit opportunément le Dr B.
– Soit, a rajouté le Dr P. en caressant rêveusement la feuille de l’une de ses plantes, ce qui est chez elle le signe d’une intense réflexion. Mais aucun humain, fût-il une humaine, ne peut cheminer à travers les nuages.
– Sauf si cette humaine possède un parapluie, ai-je dit en riant. Comment allez-vous, Mary Poppins ?

J’étais ravie de revoir cette vieille connaissance. J’ai rencontré Mary Poppins lors d’un congrès de médecine non-médicale dans les environs de Londres. Elle y avait présenté une intéressante communication sur l’intérêt thérapeutique des comédies musicales dans le cas des familles dysfonctionnelles et nous avions découvert, non sans plaisir, notre communauté de vues sur bien des sujets. De joie j’ai claqué la bise à Mary qui a reculé avec une réserve tout anglo-saxonne. Antigone a pincé les lèvres. Antigone est mon ex-patiente et ma future épouse. Elle n’aime pas quand je suis trop aimable avec d’autres héroïnes de fiction. J’ai voulu la rassurer, l’avertir que mes rapports avec Mary Poppins sont strictement professionnels malgré son charme indéniable. Mais Antigone ne m’en a pas laissé le temps.

– Se déplacer par les airs, c’est vraiment d’un commun… Apollon, Médée, Spiderwoman… Tout le monde fait ça. Mais puisque Ms (elle disait Ms en sifflant entre les dents d’un air pas très commode) vient consulter, je suppose qu’il faut la soigner ? Voulez-vous que je procède à l’anamnèse puisque Marcel est occupé avec ses blouses roses ?
– Oh, mais voyons, Antigonaki, mou de mon cœur (j’en rajoutais un peu pour me faire pardonner), je suis sûre que Mary Poppins nous rend seulement une visite consororale et ne souffre d’aucun mal.
– Hélas, a dit Mary Poppins avec ce petit accent londonien qui ajoute à son charme.

J’aurais dû le savoir. Pour être médecine non-médicale, on n’en est pas moins susceptible de tomber malade et rien n’interdit, dans ce cas, de venir consulter ses consœurs, fussent-elles bloquées par les nécessités de la lutte contre le capitalisme. Mais Mary Poppins ? La fière, l’inébranlable, la sagace Mary Poppins ? Que pouvait-il donc lui arriver ?

– J’en ai assez, soupira-t-elle comme si elle avait deviné mon interrogation muette. On sous-exploite mes talents, on me placardise, on méprise l’étendue de mes compétences, on voit ce que je peux, mais l’on ne veut pas que je puisse, je n’en peux plus et du coup, je veux plus, je veux donner toute ma mesure, déployer mes ailes, je veux dire mes baleines, je parle de mon parapluie, Docteures.
– Mais Mary Poppins, ai-je dit doucement, vous y allez un peu fort. N’ai-je pas récemment entendu dire que vous aviez reçu une jolie sequel, une suite où justement vous pouviez donner votre pleine mesure auprès des descendants de cette famille Banks que vous aviez déjà magistralement traitée dans les années soixante.

(Cela ne la rajeunit pas, a fait remarquer Antigone, un peu mesquinement, je dois bien le dire, car elle va elle-même sur ses 26 siècles.)

– Mais c’est bien ça le problème, cette famille Banks dont j’ai soupé, supersoupé, et resoupé ! Aucune progression d’une génération à l’autre, toujours le même jus dysfonctionnel, communication néant, resucée névrotique en voulez-vous en voilà. Et puis ces gosses, ces gosses insupportables à qui on me fait faire des mines… Mais ce n’est pas les Banks, le problème !
– Je crois que je vois, ai-je soudain compris. Le problème ce n’est pas les Banks, c’est la Banque, en quelque sorte.
– Enfin quelqu’un qui me comprend ! Ah, ma chère consœur, si je n’étais pas britannique, je vous prendrais dans mes bras
– Essaie pour voir, a dit Antigone
– Elle plaisante, mon amour, ai-je dit. Dr P., ne deviez-vous pas montrer vos nouvelles plantes à Antigone ? Oui ? Eh bien, c’est le moment, je crois. Je dois approfondir l’examen.
– Tu me prends pour cette oie blanche d’Iphigénie ? a crié Antigone. Je reste. De toute façon, en Grèce aussi on a des problèmes avec la banque, ou plutôt comme on dit en médecine littéraire, avec la tyrannie du système bancaire néo-libéral et de ses bulles spéculatives.
– J’allais le dire ! a renchéri Mary Poppins. Dans mes bras, Antigone !

Sentant que la situation m’échappait quelque peu, j’ai tenté de reprendre la main. Et pendant qu’Antigone et Mary Poppins crachaient sur les subprimes et autres dividendes aux actionnaires, j’ai expliqué à mes consœurs que notre consœur britannique n’avait jamais obtenu la reconnaissance nécessaire pour la lutte qu’elle mène contre le grand capital. Si la famille Banks dysfonctionne, c’est d’abord parce que le père Banks croit qu’il faut faire travailler l’argent, qu’avec deux pences on peut en faire quatre etc. ; pendant qu’il fait travailler l’argent, il laisse ses enfants sans amour, et tout le génie de Mary Poppins consiste à persuader ce père que deux pences suffisent à faire plaisir et qu’il vaut mieux passer du temps avec ses gosses qu’à la banque. Par quoi elle rend les Banks plus heureux mais surtout fait s’écrouler la bourse, ce qui est quand même génial et serait fort opportun dans les temps que nous vivons. Toutefois à l’heure de la mondialisation, comment ne se sentirait-elle pas frustrée d’intervenir répétitivement dans ce cercle familial anglais, alors que le capitalisme est en train de détruire non seulement la famille Banks mais toutes les relations humaines, tous les amours et même le nôtre, Antigone, si tu continues à flirter avec ma patiente ! Or l’amour, Antigone, mes chères consœurs, l’amour, le désir, l’amitié etc, a cela de merveilleux qu’il n’est pas rentable, si peu rentable qu’il échappe totalement aux lois du marché et de la performance économique. L’amour est un saboteur, le plus grand des saboteurs, la bombe que nous devons introduire dans le contexte de notre économie de marché globalisée. Cette bombe a une artificière de génie : Mary Poppins. Elle seul peut nous sauver pourvu que nous lui permettions d’étendre son rayon d’action à la mesure de la catastrophe globale que nous vivons.

– Et pour le traitement ? a demandé timidement le Dr B. pendant que je reprenais un peu d’oxygène.
– Le traitement ! Oui le traitement ! Il nous faut un traitement, car guérir Mary Poppins, c’est lui permettre de nous guérir tous, et ce traitement…
– Ce traitement ?
Jeffrey Eugenides, Des raisons de se plaindre, éditions de L'olivier, 2018– Je crois que je l’ai ! Ce qu’il nous faut ce n’est pas une mais plusieurs familles dysfonctionnelles, un assortiment de familles dysfonctionnelles crevant du fric. Si nous les offrons à Mary, elle pourra enfin s’épanouir et faire sauter les places financières du monde entier. Ce traitement a un nom et a été produit par un excellent pharmacien qui s’y connaît un peu en famille dysfonctionnelles. Le titre même semble être un appel à notre chère Mary : Des raisons de se plaindre, ou en anglais, mieux encore, Fresh Complaints.
– Fresh Complaints ? J’adore ! a dit Mary Poppins en anglais. C’est exactement ce qu’il me faut !
– Vous allez plus encore adorer quand je vous décrirai l’aimable parcours que vous a préparé Jeffrey Eugenides (c’est le nom de cet excellent pharmacien). Gardez-vous cependant de votre première impression, dear Mary. Vous pourriez croire qu’on vous refait – mais au centuple – le coup de la famille Banks. Composé d’un ensemble de courtes nouvelles, le traitement semble en effet décliner une série de familles plus brisées les unes que les autres, avec une insistance toute particulière sur les enfants devenus adultes mais restés toutefois enfants, sans oublier les couples plus ou moins déclinants, les femmes flouées, les hommes gonflés d’importance et les amitiés inquiètes. Autant de situations que vous savez soigner mais qui vous ennuieront par leur banalité. Mais relisez, Mary. Regardez de page en page, ce fil qui se dessine et nous mène de plus en plus nettement aux racines du mal : l’argent, le sale argent qui produit de l’argent et détruit les fragiles attaches qui relient encore les humains. Une vieille à hospitaliser ? « Ça va couter cher », disent les fils de cette mère dont l’époux a déjà tout gâché, des années plus tôt, pour faire (sans y parvenir, c’est un comble) de l’argent : « il avait pris un crédit pour acheter ce club et dépensé une bonne partie de leurs économies en guise d’apport ». Un autre fils, en voyage en Inde, hésite entre l’anorexie et la crise mystique ? « Peu importe, combien ça coute. Utilise la carte de crédit qu’on t’a donnée », voilà tout ce que trouvent à dire ses parents. Une curieuse fête donnée pour célébrer la fécondation artificielle d’une quadra pressée par son horloge biologique ? Quelqu’un ne peut pas s’empêcher de mêler un peu de flouze à l’opération : « Tu verrais la poire qu’on a trouvée… Quatre dollars quatre-vingt quinze, en solde au sous-sol de chez Macy’s ». Puis c’est l’histoire d’un musicien, endetté jusqu’au cou et tout ce qui s’ensuit, par l’achat d’un instrument ancien, d’un autre père qui rêve, sans succès, d’investissements juteux – famille rime avec patrimoine –, d’une maison qui « nous appartient », que « nous avons achetée », des fondations qui « recommenceront à financer la clinique comme avant », des factures à régler et des comptes à tenir, des assurances santé, du prix de base d’un Range Rover (soixante-quinze mille dollars), et même d’un préservatif que l’on paie « en liquide »… Tous ces gens ne vont pas très bien, ils souffrent du crédit, du financement, de la propriété, du prix des choses, de la fortune qui viendra (qui ne vient pas). Ils ont besoin de, vous, Mary Poppins et d’un effondrement général et définitif de la bourse pour cause d’amour retrouvé. Vous voyez que vous avez du travail devant vous, que vous êtes d’utilité publique ! Vous vous sentez mieux ?

Je n’ai pas eu le temps d’entendre la réponse de mon estimée consœur car déjà les Drs P. et B. s’exclamaient qu’elle devait rester parmi nous, que la direction de l’hôpital aussi nous faisait cuire à petit feu à coup de financement, de dotation et de compétitivité innovante propre à gagner des crédits qui permettraient de gagner d’autres crédits. Mais Mary, sans doute guérie, avait déjà disparu sans même laisser un parapluie en souvenir.

– Il y a quand même quelque chose d’étrange dans cette histoire, a dit Antigone.
– Quoi donc ?
– Personne n’a dit supercalifragilisticexpilidocious.
– C’est un mot grec ? a demandé Hildegarde. Elle était venue récupérer un peu de sérum physiologique pour soutenir l’action des blouses roses et nous annoncer que Nadine Morano venait d’être emportée dans le ciel par une étrange silhouette noire.

Au service de médecine littéraire, la situation était décidément un peu confuse.

Dr. Sophie Rabau
Ancienne Interne des bibliothèques de Paris
Professeure agrégée de médecine littéraire ancienne et moderne
Cheffe de clinique en lutte à l’Université de Paris 3
Compétence en phoniatrie littéraire et en médecine vétérinaire
Ordonnances littéraires

Jeffrey Eugenides, Des Raisons de se plaindre, traduit de l’anglais (États-Unis) par Olivier Deparis, éditions de l’Olivier, 2018