1. La Passion de Jeanne d’Arc

Quelque chose là-haut : tous les quinze jours, un nouvel épisode d’une histoire simple et terrible Il y a quelque chose là-haut qui m’obsède. Quelque chose dans le ciel, ou dans ma tête peut-être.

S’il y avait le moindre risque que ce récit soit pris pour argent comptant, je ne le livrerais pas ici. À vrai dire, je n’en aurais même pas entamé la rédaction. Certes, y apparaîtront sous leur vrai nom des personnes réelles, mais les changer aurait été inutile : une bonne moitié d’entre elles sont mortes, et les autres n’auront probablement pas le moindre motif de poursuites. L’avocat auquel j’ai soumis le texte m’a dit que l’histoire lui semblait (et semblerait au lecteur) si invraisemblable que je n’avais aucun souci à me faire. Et puis tant que je ne traitais pas untel ou untel de pédophile ou de nazi… Le brave homme ne s’est pas posé d’autres questions, m’accordant des deux mains le bénéfice de la licence romanesque. Pour me mettre tout à fait à l’aise, il a ajouté que Pierre Boulle avait probablement pris plus de risques en écrivant La Planète des Singes.

Les faits que je vais relater, qui ne doivent donc pas être considérés comme des faits, se sont produits entre le 4 avril 2011 et le 15 juillet 2018. Impossible d’en donner une chronologie exacte car, entre ces deux dates, je n’ai pas toujours disposé de l’ensemble de mes facultés. La drogue, les cachets, la peur, parfois même la terreur. Il me faut tout d’abord remonter à l’année 1957 pour présenter l’un des principaux protagonistes de ces événements : moi. Cette année-là, j’ai vu le jour à Beauvais (Oise), ville sans charme et sans âme dont je ne réussirais à m’échapper que quinze ans plus tard, ventre à terre. Quand je dis ville sans charme, je suis encore trop aimable : Beauvais est du vague au milieu du rien, cité rebâtie n’importe comment après avoir été aplatie en 1940 par les bombes allemandes, puis alliées – mais ce sont quand même les aviateurs de la Luftwaffe qui ont fait le plus gros du boulot en anéantissant le centre historique de la ville, à l’exception notable du vieux palais de justice et de la cathédrale ; comme cette dernière n’avait jamais été finie (il manque la nef), c’était épargner un vieillard cul-de-jatte au milieu d’une cour d’école. Cet arasement sélectif a en tout cas valu aux aviateurs allemands, cantonnés à Beauvais après l’avoir réduite à un tas de gravats, de recevoir la visite de Hitler en personne le 25 décembre 1940 : joyeux Noël !

C’est donc à l’âge de quinze ans que j’ai enfin pu m’extraire de la gangue de tristesse de cette ville artificielle, mais le mal était fait : les odeurs de viscose qu’une usine locale a déversées sur ma jeunesse me poursuivent encore, et les immeubles tristes d’une reconstruction menée par un urbaniste sans talent m’ont longtemps rendu aveugle à toute forme d’architecture. S’échapper, mais comment ? Eh bien en enfourchant une mobylette après avoir bu cul sec une demi-bouteille d’eau de vie de prune extraite du bar de mes parents, plus diverses liqueurs dont je n’ai pas le souvenir n’étant déjà plus très frais. Je n’ai pas fait plus de cinq cents mètres. Les pompiers m’ont récupéré évanoui au milieu de la chaussée ; le lendemain, un médecin de l’hôpital au regard gourmand m’a informé que le taux d’alcool relevé dans mon sang était remarquable, proche du seuil létal. Quelques semaines plus tard, j’étais expédié dans un internat de Pontoise. J’étais sauvé.

Mes premières années avaient été mornes et confortables, désertées par un père médecin qui préférait le huis clos de son cabinet à l’agitation bruyante de sa marmaille, et par une mère au foyer qui était surtout au bridge. Cette enfance est restée à l’écart de toute forme de culture, si l’on met de côté les livres de Jules Verne que je dévorais à la bibliothèque municipale et les calamiteuses émission de variétés que diffusait l’ORTF. Les quelques amis que j’avais alors vivaient un marasme comparable au mien, si bien que nous nous tirions mutuellement vers le bas. Ce concours de médiocrité a fini par faire quelques victimes parmi mes camarades, dont j’ai suivi le naufrage de loin en me disant qu’il aurait pu tout aussi bien être le mien. J’ai vécu mes premiers émois sexuels comme des catastrophes, j’ai réellement pensé que ma première branlette allait me valoir un châtiment infâme : je marcherais nu et honteux dans les rues de la ville hostile tandis que les gens me jetteraient des pierres. C’est l’image la plus nette que je conserve de la ville de Beauvais.

Je repense à ces années désastreuses comme à un long moment de stupeur. Elles ne furent pourtant secouées par aucun drame, aucun accident. Je n’ai pas été battu, n’ai pas eu faim, n’ai été victime d’aucun abus. J’ai pu mettre chaque après-midi quatre morceaux de sucre dans le café au lait de mon goûter. Ma santé n’a pas été mauvaise, hormis un peu d’asthme et des allergies respiratoires (poils de chiens et de bovins, acariens, pollens divers) – mais pas de diabète bizarrement. Si j’ai l’impression de contempler derrière moi un vaste champ de ruines, c’est probablement parce qu’un élément manquait qui aurait donné un sens à cet âge réputé tendre et sensible, mais quoi ? Un horizon, de l’amour, un grand espoir, de la beauté ? Une exigence, une morale ? Mes trois frères aînés n’en sont pas sortis indemnes non plus, et quand nous nous retrouvons tous les quatre (ce qui est rare), nous redevenons instantanément des gamins immatures et cyniques. Nous évitons de nous demander pourquoi.

Saint-Martin-de-France, élégante pension tenue par des Oratoriens qui récupéraient les cancres de la haute bourgeoisie parisienne pour tenter d’en faire des bacheliers, éventuellement des hommes libres et éclairés, me fit découvrir que le patrimoine de l’humanité ne se limitait pas au capitaine Nemo et à Mireille Mathieu. Ce fut presque une surprise. Je garde un souvenir ému d’un fameux soir où le ciné-club de l’internat avait organisé une séance Alain Resnais, projetant coup sur coup Nuit et Brouillard et Hiroshima mon amour. Quelle idée ! Très moyennement intéressés par ces histoires obscures, mes condisciples ne cessèrent de hurler et de jeter des boulettes d’aluminium dans le faisceau du projecteur, transformant en fête joyeuse l’évocation de deux holocaustes jusqu’à ce qu’un prêtre fasse irruption devant l’écran et, sans même se soucier d’interrompre la projection, se mette à injurier les élèves — sur fond de camps de concentration ou d’Emmanuelle Riva, je ne sais plus — les traitant d’australopithèques (c’était une image de circonstance : on venait de déterrer près de Pontoise des ossements d’hommes primitifs). Je suis sorti de la salle terrassé. Beaucoup de choses m’avaient échappé, mais de l’écran avaient surgi des images qui, j’en étais sûr, avaient cherché à éveiller un soupçon d’intelligence dans mon crâne d’australopithèque. J’aurais plus tard un choc similaire en découvrant — la veille des premières épreuves du bac  ! — La passion de Jeanne d’Arc de Dreyer. Je n’ai pas eu une bonne note en histoire pour autant, mais j’étais assurément un de ces sauvages de L’Odyssée de l’espace, vue l’année précédente, qui découvrait à l’aube des temps qu’un os pouvait se transformer en arme. L’ère moderne allait pouvoir commencer.

Il s’agissait de la deuxième révélation de ma courte vie. La première, je l’avais eue à l’âge de cinq ans. J’en garde probablement un souvenir reconstruit, ce qui le rend d’autant plus précis. Je suis seul dans le grand jardin qui entoure la maison, mes grands frères sont à l’école, je m’ennuie, lorsque soudain tombe du ciel un son merveilleux, comme trois notes successives jouées à l’unisson par mille violons. Deux do et un la à l’octave inférieure (cela, je le note aujourd’hui devant un clavier de piano sur lequel deux de mes doigts tentent de ressusciter cette petite musique). Le phénomène s’est reproduit plusieurs fois les jours suivants si bien que j’ai eu l’impression, et bientôt la certitude, que quelque chose là-haut me regardait et cherchait à communiquer avec moi. Dieu ? Les Oratoriens se sont chargés plus tard, à leur corps défendant, de me débarrasser de cette illusion — dommage : rétrospectivement, je me verrais assez bien en Jeanne d’Arc dreyerienne avec les traits éperdus de Renée Falconetti. Alors était-ce autre chose, quelqu’un d’autre  ? Peut-être, mais quoi ou qui, et surtout à quelle fin ?

Au soir de sa vie, Chateaubriand se promène dans le parc de Montboissier, ajoutant mentalement quelques lignes à ses Mémoires d’outre tombe pour nourrir sa légende avec le talent et l’orgueil que l’on sait, lorsque, subitement, il est tiré de ses réflexions par le gazouillement d’une grive perchée sur un bouleau. « À l’instant, ce son magique fit reparaître à mes yeux le domaine paternel. J’oubliai les catastrophes dont je venais d’être le témoin, et, transporté subitement dans le passé, je revis ces campagnes où j’entendis si souvent siffler la grive […]. Le chant de l’oiseau dans les bois de Combourg m’entretenait d’une félicité que je croyais atteindre ; le même chant dans le parc de Montboissier me rappelait des jours perdus à la poursuite de cette félicité insaisissable. »

Je ne pourrais le dire mieux que François-René : la musique mystérieuse de mon enfance m’a longtemps poursuivi comme la promesse d’une félicité insaisissable. De manière totalement irrationnelle, elle est devenue une manière de fil rouge de mon existence, un signal auquel je me suis raccroché quand plus rien d’autre ne venait guider mes pas. Peut-être était-ce un substitut à l’élément manquant de ma jeunesse, une création ad hoc pour meubler le vide de mon existence. Quoi qu’il en soit, j’ai toujours été convaincu que ce cri du ciel n’appartenait qu’à moi et que je ne l’avais probablement pas entendu par hasard : j’avais été élu, j’étais guidé, j’allais quelque part. Conviction éminemment précieuse, mais objectivement stupide, j’en ai bien conscience.

Pourtant, une cinquantaine d’années plus tard, j’allais découvrir qu’un message m’avait bel et bien été adressé, que la source en était identifiable et que je n’en étais probablement pas le seul destinataire.

Et c’est alors que ce récit deviendra invraisemblable.

(à suivre)

Édouard Launet
Quelque chose là-haut