2. Un taxi pour Tobrouk

Quelque chose là-haut : tous les quinze jours, un nouvel épisode d’une histoire simple et terrible. Il y a quelque chose là-haut qui m’obsède. Quelque chose dans le ciel, ou dans ma tête peut-être.

J’ai rejoint l’équipe de Libération le 16 août 1994. Ce journal n’était déjà plus l’organe effervescent et créatif qu’il avait été dans les années 70 et 80, mais effervescent, il le restait d’une certaine manière. Son directeur Serge July s’était mis en tête de faire un quotidien de plus de quatre-vingt pages, une cinquantaine de journalistes avaient été recrutés (dont moi), quelques fonds avaient été réunis (pas suffisamment, hélas), des idées grandioses avaient été jetées sur le papier (il s’agissait de faire une sorte de New York Times français, rien de moins). Au pied du mur, l’équipe doutait, rechignait, trépignait, et c’est dans cette mêlée confuse que je débarquai.

Ma première journée de travail faillit être la dernière : affolé par le chaos dans lequel étaient plongés les locaux de la rue Béranger, et plus encore par ma franche inaptitude à y participer, j’ai tenté le soir même — au terme d’une journée qui me vit passer une bonne heure enfermé dans les toilettes pour tenter de calmer une angoisse paralysante — de contacter le directeur de la rédaction de mon précédent journal afin de le réintégrer aussi vite que possible. Sans succès, hélas ! (ou plutôt heureusement, car ce journal, l’éphémère InfoMatin, déposera le bilan quelques mois plus tard). Il me fallut donc endurer une deuxième journée de chaos, puis une troisième au bout de laquelle je dus me rendre à l’évidence : les miracles existaient même dans la presse parisienne puisque des heures d’engueulades générales, de violence (verbale et parfois physique) puis d’écriture fébrile finissaient par produire un objet à peu près cohérent, disponible le lendemain matin dans dix mille kiosques. Dieu et les mannes de Jean-Paul Sartre soient loués !

Pour autant, je ne me sentais toujours pas à ma place. Je ne l’avais jamais été nulle part, à vrai dire. Ma vie ne ressemblait pas à ma vie, aurais-je pu dire alors avec Emmanuel Berl si j’avais lu son Sylvia ; elle ne lui avait jamais ressemblé, et ce décalage entre moi et moi, je le supportais de plus en plus mal. Après avoir quitté les bons pères jésuites (aucune ironie ici : ils m’ont sauvé d’un gouffre de vacuité), je m’étais engagé dans des études scientifiques puis une carrière d’ingénieur à laquelle j’avais décidé de mettre un terme au bout de six petits mois. J’avais clairement fait fausse route : mon premier et dernier job consista à évaluer la fiabilité des composants électroniques d’une bombe guidée par laser, alors que dans le fond je ne rêvais que de cinéma !

Tout aussi impalpables et lointains que le mystérieux message céleste de mon enfance, Resnais, Dreyer et Tarkovski conjuguaient leurs efforts occultes pour me faire avancer dans la vie comme — image truffaldienne cette fois — un train dans la nuit. L’horizon qu’ils me désignaient était bien flou, il était d’ailleurs probable que je ne l’atteindrais jamais, du moins ces maîtres me donnaient-ils un élan sinon un objectif. Je rêvais de faire de grands films impénétrables exaltant le désespoir et l’incommunicabilité entre les êtres, pleins de lents travellings dans des pièces vides et de gros plans sur des visages torturés comme celui de Falconetti dans Jeanne d’Arc. C’est en gros ce que j’avais tenté d’expliquer à Jean-Claude Biette et aux deux ou trois autres critiques de renom devant lesquels je m’étais présenté lors de l’oral du concours d’entrée à l’Idhec, la grande école de cinéma à l’époque. Les jurés avaient rapidement demandé à voir le candidat suivant. Je n’aurais pas dû prendre un anxiolytique avant de me présenter devant mes juges ; avoir des idées plus précises n’aurait pas été superflu.

Ce que j’ai vécu avec Ilona pourrait nourrir un film original, mais certainement pas dans le registre Comédie Romantique. Il y aurait plusieurs scènes à tourner en mer, ce ne serait pas simple car rien de pire qu’une équipe en proie à la nausée. Il y aurait de longs plans fixes sur un ciel strié de traînées blanches — pendant lesquelles le spectateur aurait le temps de nourrir un ennui de qualité et de se poser quelques questions — et pas mal de sang aussi, quoique la plupart des actes de violence se produiraient hors champ. En tout cas, j’éviterais de commencer par la scène de l’enterrement, à Guernesey, ça ressemblerait trop à La Comtesse aux pieds nus et je ne suis pas sûr d’avoir le génie de Mankiewicz.

Après mon échec au concours, je me suis dit de manière tout aussi illusoire que l’écriture de scénarios pourrait être une porte d’entrée latérale dans le monde merveilleux du cinéma. N’avais-je pas eu une bonne note à l’écrit du bac français ? Le journalisme me parut être une bonne école de rédaction, aussi envoyai-je des candidatures spontanées à divers journaux. À ma grande surprise, ce fut Le Monde qui répondit. Le quotidien à l’austérité janséniste dont la lecture faisait les délices de mes après-midis paresseuses m’ouvrait ses portes, à moi qui n’avais la moindre qualification pour y écrire ! J’y passai trois semaines à regarder le chef de la rubrique Sciences, le talentueux et regretté Jean-François Augereau, torcher à la vitesse de l’éclair de lumineux articles sur la physique des particules. Trois semaines durant lesquelles je n’arrivai à placer qu’un articulet sur les derniers lauréats du concours Lépine… L’aventure s’arrêta là. Je n’étais plus ingénieur, je ne serais jamais journaliste, et le cinéma resterait à jamais un rêve inaccessible.

La suite de mon parcours professionnel est sans intérêt dans le cadre de ce récit. Je m’en veux d’ailleurs d’avoir déjà tant parlé de ma modeste personne, mais j’y suis bien obligé car celle-ci se trouvera, je l’ai dit, être un acteur central de cette histoire abracadabrante. J’en reviens donc à Libération où le libéralisme ambiant et l’effondrement chez moi des ultimes barrières d’inhibition m’ont permis au bout de quelques années d’écrire sur tout et n’importe quoi. Le grand n’importe quoi s’est présenté le 1er avril 2011 (je n’invente rien) en la personne de Vincent Giret, alors un des responsables de la rédaction, qui, me voyant désœuvré au détour d’un couloir, m’interpella à peu près en ces termes : « Tiens, si tu n’as rien de plus urgent à faire, tu pourrais peut-être aller remplacer Christophe à Benghazi, ça fait trois semaines qu’il y est, il commence à en avoir marre. » La révolution libyenne avait éclaté deux mois auparavant, le front de la guerre civile entre forces loyalistes et insurgées s’était stabilisé au sud-ouest de Benghazi suite aux bombardements des Mirages français qui avaient stoppé net l’avance des troupes de Kadhafi. Une meute d’envoyés spéciaux s’était installée dans la ville pour rendre compte du bordel ambiant.

Sans réfléchir, j’ai répondu oui dans l’instant, ce qui donne la mesure de mon désœuvrement à l’époque et surtout de mon inconscience : je n’étais jamais allé dans une zone de conflit, mon expérience de reporter de guerre était nulle. Trois jours plus tard, j’étais à l’aéroport du Caire, bardé d’un gilet pare-éclats, d’un ordinateur, d’un téléphone satellitaire et de trois chemises, attendant un improbable taxi qui devait nous emmener, une consœur de RFI et moi, vers la frontière égypto-libyenne. Jamais je ne m’étais senti autant à côté de mes pompes ; s’il y avait eu un billet de retour au fond de ma poche, je crois que je serais immédiatement allé l’agiter devant le comptoir d’EgyptAir en exigeant un siège pour le prochain vol vers Paris, ou Berlin, ou Londres. Mais je n’en avais pas, hélas, et, de toute façon le voyage que j’étais sur le point d’entreprendre serait sans retour — du moins pas par Le Caire, et certainement pas vers ma vie antérieure.

La course à travers les sables a duré une dizaine d’heures, ce qui m’a laissé le temps de méditer sur l’épouvantable erreur de distribution dont j’étais la victime consentante. Quel con ! S’y ajoutèrent trois bonnes heures d’attente et de palabres au poste-frontière de Solloum, encombré de réfugiés, afin d’obtenir un visa d’entrée auprès d’autorités dont il était difficile de savoir quelle autorité elles détenaient exactement. Côté Libye, une autre voiture nous attendait (RFI avait bien préparé le terrain), dont le chauffeur nous fit traverser d’autres déserts et franchir un nombre considérable de check-points tenus par des jeunes gens emplis de l’assurance que confère une Kalachnikov à la belle crosse en bois patiné. Nous sommes passés par Tobrouk, qui ne ressemblait en rien à la ville où s’illustrèrent naguère sur l’écran Lino Ventura et Charles Aznavour, eux aussi en quête de taxi. Nous avons traversé quantité de villages dont j’ai moins de souvenirs, et je regrette aujourd’hui que les véhicules cyclopéens qui nourrissent Google Street View n’ait pas encore ratissé la Libye, cela m’aurait permis de me remettre en tête quelques images de cette croisière des sables qui me conduisait vers une invraisemblable aventure.

Ce n’est que tard dans la nuit que s’est dessinée au loin l’imposante silhouette de l’hôtel Uzu de Benghazi, forteresse de béton gardée par des vigiles en armes. Cette roide ode au tourisme dressée en bord de mer par le régime du dictateur allait m’abriter pour deux semaines, a priori. Comme le collègue que je remplaçais était parti sans régler sa note, c’est avec mon sourire le plus angélique et mon meilleur accent allemand (une idée soudaine à laquelle mon passage à Tobrouk n’était sans doute pas étrangère) que je suis allé demander une chambre à la réception. Il n’y en avait plus de disponibles, restait seulement une suite nuptiale au prix astronomique. Je ne sais ce qui m’a angoissé le plus durant cette première nuit : l’idée d’avoir à affronter au retour le responsable du service reportage, l’inflexible Kamel, qui me jetterait au nez ma note de frais en me demandant si je revenais de la planète Mars, ou bien les rafales d’armes automatiques qui éclatèrent sporadiquement dans la ville jusqu’au matin, ce qui ne m’incitait guère à y partir en quête d’un lit moins coûteux. Cette nuit d’insomnie dans une suite ridiculement immense, perchée au sommet d’un établissement que les trois quarts du personnel avaient déserté, dominant une cité animée jour et nuit par une chasse brouillonne aux loyalistes encore planqués ça et là, fut une des pires de mon existence. Ce fut aussi l’aube d’une nouvelle vie qui me réserverait des nuits bien pires, lors desquelles je me souviendrais de l’hôtel Uzu comme d’un havre de paix.

Les quelque deux cents chambres de la forteresse étaient toutes occupées par des reporters, des photographes, des équipes de chaînes d’info en continu, des bureaux des agences de presse ainsi que divers individus à la mine vague, conseillers militaires ou barbouzes je ne sus. Ce qu’une horde de journalistes peut faire subir à un hôtel de luxe est difficilement imaginable, sauf à avoir soi-même participé à une de ces mises à sac. Les quinze étages de l’hôtel avaient été transformés en porcherie hérissée d’antennes satellites, lesquelles envoyaient vers le ciel les dernières nouvelles des combats sous forme de textes secs et d’images nerveuses. Petit-déjeuner avalé, mes confrères sautaient dans le pick-up de leurs fixers pour rejoindre le front vers Brega tandis que je restais cloîtré dans l’hôtel à me demander fébrilement comment justifier l’investissement substantiel que le journal avait consenti pour m’expédier ici. Je me contentai les deux premiers jours d’assister aux points presse que le Conseil national de transition, « instance représentante légitime du peuple libyen », organisait dans le lobby ravagé de l’hôtel pour dire et répéter que la situation était sous contrôle, que la rébellion n’est pas infiltrée par Al-Qaeda, qu’il était urgent que la Turquie clarifie sa position sur la Révolution, etc. Toutes choses inutiles à noter puisque les agences les auraient transmises avant même que je sache faire fonctionner mon téléphone satellitaire.

Le troisième jour, j’ai élargi sensiblement le rayon de mes investigations, le portant à deux petits kilomètres autour de l’hôtel Uzu. Le quatrième, j’ai trouvé un fixer qui n’était pas plus emballé que moi à l’idée d’aller circuler sous les roquettes de Brega. Khalifa avait fait des études de géologie en France, il était désormais maître de conférence à l’université de Benghazi mais, comme les cours avaient cessé avec la Révolution de février, le jeune universitaire avait choisi de mettre sa francophonie au service du Conseil national de transition. Khalifa et moi sommes convenus assez vite que nous n’avions rien à faire sur le front. Nous avons pris la direction inverse : cap au nord-est vers Cyrène, antique cité grecque, perle du patrimoine de l’humanité.

Cet impressionnant complexe de ruines, l’un des plus importants de la planète dixit l’Unesco, valait assurément la visite, fût-ce dans un pays lui-même en ruines, et pourquoi pas un papier. Quatre ans plus tôt, en ces lieux-mêmes, au pied des colonnes monumentales du temple de Zeus très exactement, un des fils du colonel Kadhafi avait annoncé à la presse et au monde que la Libye allait lancer à coups de milliards un programme pharaonique en faveur de son patrimoine culturel. Le résultat, je le découvris ce jour-là : les vestiges de « l’Athènes africaine » étaient plus que jamais à l’abandon alors même que les neuf dixièmes de cette cité grecque fondée en 631 avant notre ère restaient enfouis sous le sol blanchâtre. C’était un livre que l’on avait saccagé avant même de le lire. J’arriverais bien à faire quelques lignes là-dessus.

C’est parmi ces ruines accrochées à flanc de montagne au-dessus de la Méditerranée que j’avais rendez-vous, mais je ne le savais pas encore. L’aurais-je su que je ne m’y serais pas rendu ; j’aurais encore préféré les roquettes de Brega.

Édouard Launet
Quelque chose là-haut