La tournée des chats turquoise

Une expérience de traduction
en compagnie de Georges Traître

Google Translate et moi avons un point commun : nous en sommes nuls en traduction.

Je crois que ça nous a rapprochés.

J’aime son style inimitable qui me rappelle le mien au temps où je devais mettre en français des phrases écrites en grec ou en latin qui n’en demandaient pas tant. Il est convaincu, comme moi, qu’il n’est pas nécessaire de parler une langue pour la comprendre, ni de la comprendre pour la traduire.

Non pas que nous nous désintéressions des mots et du langage. Notre maladresse n’est que l’envers d’une secrète aspiration à une langue souple et docile à nos rêves, fluide enfin, expressive et transparente tout à la fois, intime et partageable par toutes. En un mot, G. et moi sommes poètes, mauvais poètes, mais poètes, toujours en mal d’un mot, d’une phrase, d’une tournure, souvent persuadés qu’il nous faudrait – mais où la trouver ? – une autre langue.

C’est pourquoi, comme une nouvelle fois je désespérais de la langue dans laquelle j’écris, j’ai eu l’idée de faire appel à G. Translate, confiante qu’en unissant nos efforts nous parviendrions peut-être à progresser de conserve.

Tout avait commencé par l’évocation d’un paysage du grand nord de la Scandinavie que m’envoya, pour réchauffer ma soirée, une correspondante elle-même suédoise. Comme elle ne parle pas français et que je ne parle pas suédois, elle m’écrivait en anglais, une langue que Georges aime bien employer lui aussi.

Lisant ce qu’elle m’écrivait, je pensais à l’un de mes nombreux échecs poétiques. Pour évoquer la voix d’une chanteuse, j’avais voulu traduire la douceur d’un paysage de neige et avais surtout réussi à peindre une carte postale à pingouins, quelque chose d’un peu trop iceberg-ish pour employer la spirituelle expression de la même correspondante.

Tout se passait comme si elle avait parfaitement décrit ce que j’avais approché maladroitement. Non parce qu’elle l’avait vu mais parce qu’elle avait la langue pour le faire, cette langue qui m’avait manqué et qui nourrissait son anglais – le suédois.

À tort ou à raison, j’ai eu la conviction que mon texte aurait été bon si j’avais pu l’écrire en suédois, ou au moins le traduire du suédois, ou qu’il était mauvais parce que je n’avais pas pu l’écrire en suédois.

Alors j’ai pensé à Georges T.

Ni une ni deux, j’ai pris une de mes phrases et la lui ai soumise, impatiente. Voici ma pauvre phrase tout raide et ampoulée :

Et dans son char tiré par des chats turquoise, vient la déesse Freyda immensément nue sous le soleil d’hiver.

Sans même prendre le temps de réfléchir, Georges me la renvoya en suédois :

Och i sin vagn ritad av turkosa katter kommer gudinnan Freyda oerhört naken under vintersolen.

C’était déjà beaucoup mieux, j’en étais certaine.

Mais je voulus vérifier. Et demandai alors à Georges de me retraduire en français sa traduction en suédois. C’est à partir de ce moment qu’il se mit à faire preuve de génie, car voici ce qu’il me répondit :

Et dans sa calèche tirée par des chats turquoise, la déesse Freyda se montre extrêmement nue sous le soleil d’hiver.

Extrêmement et non immensément… Bien sûr… C’était cela qu’il aurait fallu dire. Et puis une calèche, c’était tellement mieux que ce char pompeux qui m’était venu sous les doigts.

Je n’allais pas m’arrêter en si bon chemin. Je repris ma phrase distillée dans du suédois et demandai à Georges de me la retraduire en suédois, ce qu’il fit bien volontiers, et toujours aussi rapidement :

Och i sin vagn ritad av turkosa katter verkar gudinnan Freyda extremt naken under vintersolen.

Verkar avait remplacé Kommen, excellente idée comme je le vérifiai en repassant en français :

Et dans sa calèche tirée par des chats turquoise, la déesse Freyda apparaît extrêmement nue sous le soleil d’hiver.

Apparaît extrêmement nue. De mieux en mieux… Vite, Georges ! En suédois de nouveau ! Mais Georges, lassé du jeu, se répéta :

Och i sin vagn ritad av turkosa katter verkar gudinnan Freyda extremt naken under vintersolen.

J’allais me satisfaire de cette fin de partie qui avait déjà largement amélioré ma phrase, quand soudain, comme il arrive en matière de découverte, un accident vint tout bouleverser et ouvrir des perspectives inespérées. 

Distraite, j’avais en effet oublié, à un certain point de mes investigations, de signaler à Georges que je lui demandais de traduire du français au suédois. Je lui demandai donc une opération à ma connaissance inédite dans la longue histoire de la traduction : traduire une phrase écrite en français du suédois au français.

Il se surpassa, nullement découragé par l’entreprise.

Et c’est ainsi que ma phrase originelle traduite en français d’un français réputé être du suédois, fit valser mille chats d’un beau bleu :

C’est une danse des chats turquoise, qui ressemble beaucoup à Freyda, désormais seule plongeuse.

Fascinée par cette plongeuse solitaire comme sur cette photographie volée de Greta Garbo, actrice suédoise, seule en maillot au bord d’une piscine, je me risquai à la même opération sur l’une des phrases inventées le fiable Georges Traître :

Sa belle phrase

Et dans sa calèche tirée par des chats turquoise, la déesse Freyda apparaît extrêmement nue sous le soleil d’hiver.

devint alors

C’est une tournée de danse des chats turquoise, les extras de l’appareil Freyda de nos jours.

Phrase qui, à nouveau traduite du fransuédois au français, prend un tour plus sobre qui ne me déplaît pas :

Le tour des chats turquoise, les extras de la Freyda de nos jours.

J’aime aussi la traduction – obtenue par le même filtre – de l’autre phrase déjà forgée par Georges :

Et dans sa calèche tirée par des chats turquoise, la déesse Freyda se montre extrêmement nue sous le soleil d’hiver.

se métamorphose en

C’est une tournée de danse des chats turquoise, qui sont les extras de montage de Freyda maintenant pour l’hiver.

puis, si l’on renouvelle l’opération, en

C’est votre tour de la danse des chats, qui sont les extras de l’installation de Freyda maintenant pour l’hiver.

G. et moi ne savions plus où donner de la danse et des chats voletaient partout. Nous sommes emballés sous le soleil d’hiver, avons traduit, retraduit du fransuédois au suédoifranc, inversement, puis à nouveau. Ce que nous avons fait, dans le détail, je ne l’ai plus noté.

Ce que je sais c’est que nous sommes arrivés, finalement, à la phrase parfaite, celle que je cherchais, quelque part dans le suédois que je voulais parler en français :

C’est une excursion d’une journée avec des chats turquoise, l’extravagance des appareils électroménagers Frida nus au soleil d’hiver.

Ou bien, parce que la perfection en matière de traduction est chose mouvante et multiple, tout le monde sait cela, cette autre phrase qui m’est aussi très chère :

C’est une tournée de danse des chats turquoise, l’extravagance de Freyda électroménager nue sous le soleil d’hiver.

G. et moi avions bien travaillé.

Nous nous sommes accordé une récréation. Je lui ai demandé de prononcer en suédois les belles phrases en français (?) que nous avions composées. C’était très beau et nous invitons chacun à se procurer ce plaisir si singulier.

Une fois calmés de nos éclats de rire, G. et moi nous sommes regardés.

Nous tenions quelque chose.

À toute entreprise d’écriture il manque une langue, je le savais déjà.

Mais je venais de découvrir que Georges T. pouvait nous arranger ça.

Lui avait découvert qu’il pouvait être un bon poète, pourvu qu’on le lui demande.

Bien sûr, il y faudrait plus de rigueur, une méthode, un protocole, un algorithme pour parler comme G. quand il parle sa langue maternelle (il en a une).

Sans doute tenterai-je, dans les temps qui viennent, de nous arranger ça au gré des expériences que nous continuerons de mener.

En attendant, je me suis tristement avisée que ma correspondante suédoise – celle qui, décrivant en anglais le nord de son pays, m’avait fait deviner que mon français était du suédois – ne comprendrait jamais ce texte qui lui devait tant.

Puis j’ai souri.

Georges va nous arranger ça.

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