Lapi-not dead at all

S’il vous manque une case… Classiques incontournables, perles méconnues, succès d’estime ou commerciaux, collectés au gré de nos humeurs et de notre errance au sein du “neuvième art”.

Un monde un peu meilleur © Trondheim – L’association 2017

Nombreux sont ceux qui, comme moi, n’ont pu s’empêcher d’écraser une larme à la mort de Lapinot en 2004, dans l’album paru chez Dargaud, La Vie comme elle vient. Pardon de faire le divulgâcheur [1], mais ce n’est pas nouveau non plus… Treize ans plus tard, j’ai sorti des limbes de ma discothèque Wattie Buchan [2], hurlant « Punk’s not dead at all » sous sa magnifique coiffure iroquoise rouge, pour dignement célébrer l’événement de la rentrée : dans Un monde un peu meilleur (L’Association, 2017), le célèbre lapin est enfin ressuscité ! Mais attention, peut-être ne s’agit-il pas là d’une résurrection véritable car, après tout, les aventures que nous avons déjà lues dans les albums précédents étaient-elles celles d’un personnage unique ?

Sans doute faut-il en douter. Car, si nous reprenons les différents tomes des Formidables aventures de Lapinot parus chez Dargaud, force est de constater que celui qui revient ici, après sa séparation d’avec Nadia, ressemble certes à celui de Pour de vrai (1999) ou de La Couleur de l’Enfer (2000). Mais il est cependant très différent du cow-boy de Blacktown (1995), épisode qui se déroulait au Far West, du jeune lord anglais de Vacances de printemps (1999, scénario de Franck Le Gall) ou encore de l’étudiant en médecine de Walter (1996), qui avait pour cadre temporel le début du XXe siècle. Et ne parlons pas de L’Accélérateur atomique (Dargaud, 2003), pastiche des aventures de Spirou où le lapin prenait les habits du célèbre groom… Personnage aux multiples facettes, son fantôme plane même lorsqu’il n’est pas en scène, comme dans la série, toujours chez Dargaud, intitulée Les Formidables aventures sans Lapinot (Cyberculture mon amour, 2001 ; Top ouf, 2010, etc.).

Qui est donc Lapinot ? À l’origine, Lewis Trondheim, son créateur, ne sait pas bien dessiner, il décide pourtant de se lancer dans le projet fou d’une BD qui serait une improvisation totale sur 500 pages, sans aucun scénario préconçu. Fasciné par des auteurs comme Carl Barks, le père de Picsou, il se lance presque naturellement dans la BD animalière. Cela donnera la première mouture du héros dans Lapinot et les carottes de Patagonie, histoire pleine de rebondissements et qui n’a pas de fin véritable [3]. L’idée du lapin est inspirée par Lapot, le personnage créé par Jean-Christophe Menu alors qu’il était encore un enfant, dont quelques péripéties seront publiées en fanzine dans les années 80 [4]. Par la suite, outre la série de ses aventures, notre lapin sera aussi le héros de Mildiou (Seuil, 1994), où l’histoire se déroule cette fois dans une ambiance médiévale. Les métamorphoses ne s’arrêtent pas là, car Lapinot se mélange aussi au Galopu de Mattt Konture, dans le petit opuscule de la collection Pattes de mouche réalisé à quatre mains, Galopinot (L’Association, 1998).

Lapinot et ses différents amis que l’on retrouve dans la plupart des BD, bien qu’avec des rôles différents, ne constituent pas un groupe de personnages figés auxquels il arrive diverses péripéties. Bien au contraire, leur petite communauté est à penser comme une matrice générale de situations et de dialogues, à partir de laquelle il est possible d’inventer une infinité d’histoires différentes. Cet ensemble d’amis est avant tout un réseau de relations au sein duquel les individualités importent moins que les rapports qu’elles entretiennent entre elles. Sollicité sur ce point, c’est ce que Lewis lui-même avait fini par nous confier : « pourquoi créer de nouveaux personnages alors que certains peuvent servir de matrice et s’en enrichir ? » [5]. Nous remarquions déjà dans notre précédente chronique que les figures animalières permettent plus aisément de faire disparaître l’individualité des personnages et ainsi mettre en relief l’interaction qu’ils ont entre eux. C’est cette veine que les aventures de Lapinot explorent, tout en ajoutant à l’occasion une distance comique entre ces animaux anthropomorphes et les humains qu’ils sont censés incarner, mise en relief par la quatrième de couverture qui pose la question : « Peut-on sauver le monde quand on chausse du 88 ? ». Les fans de la série reconnaîtront sans peine le clin d’œil aux répliques fameuses de Slaloms (Dargaud, 1997), lorsque Lapinot et Pierrot viennent acheter du matériel de ski, que nous nous devons de restituer. Au vendeur qui lui demande combien il chausse, le lapin (qui n’a jamais de chaussure contrairement aux autres personnages) répond « Euh… Du 88 ». Le vendeur interloqué se tourne alors vers Pierrot pour s’entendre dire : « J’ai juste besoin de gants normaux à quatre doigts. » 

Un monde un peu meilleur © Trondheim – L’association 2017

Intitulées Les Nouvelles aventures de Lapinot, cet album inaugure une série différente, dont il constitue le premier tome, se posant à la fois en continuité et en discontinuité par rapport aux épisodes précédents. Dès le début, un clin d’œil sur les multiples réalités parallèles entre lesquelles évolue Lapinot est fait lorsque Richard demande : « Si tu mourais, tu voudrais que j’aille dans un univers parallèle où tu n’es pas mort et que je te ramène ici ? ». Abandonnant ses défroques habituelles — chemises ou imperméable gris style Columbo —, c’est affublé d’un tee-shirt à tête de mort que le lapin se promène désormais. Lewis donne une explication un peu tarabiscotée : « Les peintres anciens s’amusaient à placer un crâne dans leurs tableaux pour ne pas oublier notre mortalité. Je voulais signifier au lecteur que je n’étais pas dupe, et que lui-même ne pouvait pas l’être. » [6]. Outre le petit côté punk que le nouvel habillement du rongeur lui confère, le fan de comics ne sera effectivement pas dupe et aura reconnu une partie du costume du Punisher [7], comme pour signifier que Lapinot — justicier doux, moral et fleur bleue — est le double inversé du super-héros américain ultraviolent. Cette fois, le lapin découvre que sa volonté de faire respecter la morale et la loi peut parfois aggraver les choses, l’histoire naissant de mystérieux effets secondaires de médicaments qui permettent de voir l’aura, bonne ou mauvaise, des gens.

Les habitués des aventures de Lapinot retrouveront avec plaisir Richard, toujours aussi immature, à présent en tee-shirt après que sa copine Alice a jeté son immonde pull rouge fétiche, qu’il portait systématiquement dans toutes les autres histoires. Les autres ont évolué : Titi n’est plus le dragueur invétéré et a un cancer ; Pierrot, l’intellectuel du groupe, travaille dans une société informatique en Irlande. Comme souvent, le couple Lapinot-Richard, qui représente les deux extrêmes entre lesquelles oscille Lewis — le côté moralisateur et l’immaturité — constitue ici encore le moteur de l’histoire. Car le félin, meilleur ami du lapin, n’est pas un simple faire-valoir dans la mesure où certaines histoires en font même le personnage principal, par exemple Top ouf, ou encore Le Crabar de Mammouth où Richard, Titi et Pierrot sont de jeunes enfants. Quand à Nadia, l’ex de Lapinot, elle semble avoir perdu toute forme de moralité, rêvant d’une carrière de journaliste à sensation.

Un monde un peu meilleur © Trondheim – L’association 2017

L’œuvre pléthorique de Lewis Trondheim s’accroît donc d’un nouvel opus, qui possède son lot de trouvailles hilarantes, comme cet individu qui a trouvé « la solution contre les candidats au djihad. Un pulvérisateur de jambon en gaz épais ». Entre la question du terrorisme, celle des applications de rencontres pour célibataires ou la dénonciation des « infos poubelles », la BD cherche à s’inscrire dans une lecture critique de notre époque, nous rappelant que les aventures de Lapinot sont aussi un peu les nôtres. Bien des critiques pourraient être faites à cet album, car les piques qu’il lance contre notre société sont gentillettes ou convenues, bien moins élaborées que dans d’autres BD dont nous avons eu l’occasion de parler, et les répliques des personnages moins percutantes qu’à l’accoutumée, malgré quelques très bonnes idées. Néanmoins, Lewis reste sans conteste l’un des plus grands auteurs de sa génération, dont il faut lire l’œuvre en intégralité, et nous ne pouvons que souhaiter une longue nouvelle vie à Lapinot

Didier Ottaviani
S’il vous manque une case…

[1] En général, on utilise le terme anglais spoiler pour désigner le fait de divulguer, et donc gâcher, pour le lecteur, la fin d’une intrigue. Mais diantre ! Puisque l’Office québécois de la langue française s’est pris la tête à Papineau pour trouver une version francophone, autant s’en servir…

[2] Wattie Buchan est le chanteur du groupe punk britannique The Exploited, qui sortait en 1981 l’album mythique Punks Not Dead.

[3] Lapinot et les carottes de Patagonie a été co-publié par L’Association et Le Lézard en 1992, puis réédité par L’Association en 1995 et en 2003. Voir l’excellent article de David Turgeon sur Du9.org. Ce goût pour l’inachèvement, que l’on retrouve dans Capharnaüm. Récit inachevé (L’Association, 2015), est proche du non finito théorisé par les artistes de la Renaissance. En n’achevant pas l’œuvre, ils voulaient ainsi montrer la nature de leur travail et le fait que la beauté n’est pas objective, mais subjective. Une telle attitude a à voir avec la notion d’« œuvre ouverte » théorisée par Umberto Eco (L’Œuvre ouverte, Points-Seuil, 2015 [1962]), qui incite le lecteur à quitter la passivité pour entrer dans une collaboration active avec le travail de l’artiste en interprétant l’œuvre.

[4] Lapot lui-même est une figure étrange, héros d’une multitude d’aventures inachevées, pour l’essentiel non publiées, et qui plane encore sur la maison d’édition de Menu, L’Apocalypse, trouvable à l’adresse lapo.fr.

[5] À l’époque où je signais encore du pseudonyme « Didou », j’avais commis avec mon comparse Loleck un article, où nous développions cette idée de matrice chez Lewis Trondheim : c’est sur l’excellent site consacré à la BD, Du9.org. L’article avait été élaboré en 1997 à partir d’échange de courriels avec l’auteur.

[6] Entretien avec Pascaline Potdevin sur grazia.fr.

[7] Le Punisher, de son vrai nom Franck Castle, est un justicier de l’écurie Marvel Comics qui, comme Batman (DC Comics), n’a pas de pouvoirs particuliers, étant simplement un militaire surentraîné et lourdement armé. C’est un personnage très noir et inhumain qui, contrairement à la grande majorité des super-héros, n’hésite pas à tuer ses ennemis dans sa croisade contre le crime. Il est créé en 1974 par G. Conway, R. Andru et J. Romita. Plusieurs films lui ont été consacrés, et une série télévisée est aussi prévue.

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