Les fleurs du mal

Gilles Pétel interroge l’actualité avec philosophie. Les semaines passent et les problèmes demeurent. « Le monde n’est qu’une branloire pérenne » notait Montaigne dans les Essais

Le New York Post rapportait récemment qu’une pétition signée par plus de 7000 personnes avait été adressée au Metropolitan Museum afin qu’il retire de ses salles une toile de Balthus jugée offensante.

Ce tableau intitulé Thérèse rêvant montre une jeune fille assise dans une position qui laisse apercevoir sa culotte. Le mal donc ne paraît pas bien grand. Et cependant la personne à l’origine de la pétition, Mia Merill, une jeune femme de trente ans, affirme qu’il « est gênant que le Met expose fièrement [je souligne] une telle image ».

Serait-il alors préférable de l’exposer honteusement, comme on cache justement des « parties honteuses » ? L’argument proposé par Mia Merill va dans ce sens : « Balthus avait un penchant notoire pour les filles à peine pubère et cette peinture présente une image romantique d’une enfant érotisée ».

Cette anecdote (une pétition signée par 7000 personnes ne représente pas grand-chose à l’échelle d’une ville comme New-York) nous ramène à la question maintes fois discutée : le beau doit-il être l’ami du bien ? L’art doit-il être moral ?

Dans Mon dîner chez les cannibales (Grasset, 2016), Ruwen Ogien distingue ce qui choque, ce qui est moralement répréhensible et ce qui devrait être interdit par la loi. On peut juger choquant par exemple, poursuit Ogien, de « nettoyer la cuvette des toilettes avec un drapeau national bleu, blanc, rouge, acheté pour la Coupe du monde de football […]. Mais il ne s’ensuit pas que nous devrions juger que c’est un acte immoral ou qu’il faudrait incarcérer son auteur d’urgence. »

Il existe ainsi des actes mais aussi des œuvres offensantes qui ne sont pourtant en rien moralement répréhensibles et encore moins légalement condamnables parce que ces actes et ces œuvres ne portent ni atteinte ni préjudice aux personnes.

Un époux qui ment à sa femme afin de lui cacher la liaison qu’il entretient avec une maîtresse est peut-être moralement répréhensible puisque son mensonge trompe la confiance de son épouse, quoiqu’il ne soit pas légalement condamnable. Le mensonge n’est un délit que dans des cas strictement délimités par la loi. Mentir à son banquier afin d’obtenir plus facilement un prêt est un délit. En revanche, la plupart du temps, dans le domaine de la vie privée, nous sommes libres de mentir et de mal nous conduire. La morale, pour conserver un sens, ne peut être exercée sous la menace de sanction. Chacun est donc lui-même le seul juge pour savoir ce qu’il doit faire ou non.

Dans cette perspective on ne voit pas comment une œuvre d’art pourrait porter atteinte ou préjudice à qui que ce soit, bien qu’elle puisse en choquer plus d’un. Une œuvre d’art est en effet une fiction qui ne prétend ni dire la vérité (au sens d’une vérité objective, scientifiquement démontrable) ni imposer un modèle de conduite. Cela ne signifie pas qu’il ne faille pas prendre l’art au sérieux. L’art est au contraire une des activités les plus sérieuses, c’est-à-dire les plus importantes pour l’homme, parce que l’art est le domaine par excellence de la liberté et donc de la pensée.

Mais comme les ennemis de la liberté sont, par les temps qui courent, de plus en plus nombreux, il n’est pas surprenant que des spectacles, des expositions, voire certaines chansons soient régulièrement pris pour cibles de la part des puritains. Le problème n’est pas nouveau. En 1857, à la suite de la parution des Fleurs du mal, Baudelaire et ses éditeurs étaient condamnés pour délit d’outrage à la morale publique. Ils durent payer une amende et supprimer six pièces du recueil. Ces poèmes resteront d’ailleurs interdits en France jusqu’en 1949 !

Platon dans Le Banquet puis Kant dans La Critique de la faculté de juger se sont tous deux attachés à cerner l’Idée du beau pour parvenir à des résultats assez proches, malgré leur différence de perspective (dans ce texte, le problème de Platon n’est pas celui de la beauté artistique) : l’Idée du beau est « indéterminée ». On ne peut, montre ici Platon, qu’en proposer une définition négative : on ne peut dire que ce que l’Idée du beau n’est pas.

Personne ne sait donc ce que doit être une œuvre pour être dite belle, pour revenir à langage kantien. Doit-elle être harmonieuse ? Utile ? Édifiante ? Engagée ? Politique ? Historique ?

Répondre par l’affirmative à l’une de ces questions reviendrait aussitôt à rogner les ailes des artistes et à cantonner l’art au rang d’une simple illustration. Une œuvre peut donc légitimement emprunter les voies les plus variées comme en témoignent de nombreuses œuvres contemporaines. Il n’y a pas, en ce sens, de limites imparties au travail de l’artiste. Il faut seulement que l’œuvre puisse être l’objet d’un jugement de goût libre et désintéressé : « Est beau est ce qui plaît universellement sans concept » (Kant, Critique de la faculté de juger, livre I, §9, traduction Alexis Philonenko). Imposer aux œuvres des critères moraux et étroits est donc absurde, d’autant plus que ces critères n’ont la plupart du temps rien de réellement moral : ils ne font qu’exprimer l’état des mœurs propres à une époque, à une culture ou à une classe sociale quand il ne s’agit pas tout simplement d’une bande d’illuminés. L’Idée du Bien est en effet aussi indéterminée que celle du Beau (Platon : La République, livre VII).

Si nous ne savons pas ce que doit être une belle œuvre, nous savons en revanche ce qu’elle ne doit pas être : il ne faut pas, note Kant, confondre l’agréable et le beau, une Madone de Vinci et un calendrier des Postes, parce que la première s’adresse à la fois à la sensibilité et à la réflexion tandis que le second ne parle qu’aux sens et est dépourvu de tout contenu intelligible. Une œuvre d’art ne doit pas non plus être un simple produit de consommation. Si une œuvre peut être politique au sens où elle critique un régime particulier ou un type de société, elle ne doit pas en revanche être au service d’un gouvernement ou d’une idéologie. Chacun sait les dérives de l’art officiel. Dans la même perspective les œuvres ne doivent pas déchoir au rang de simple passe-temps ou de divertissement. Les artistes ne sont pas des illusionnistes.

On a justement beaucoup moqué Platon pour ce projet qu’il avait de chasser les artistes de la Cité (République, livre III, 397). Pourtant son courroux à l’égard des faiseurs d’images cache peut-être une vérité. De nombreuses œuvres d’art ne sont plus aujourd’hui que de simples objets de propagande. Comment ne pas voir dans les romans « grand public », les films « block buster » des outils fabriqués non seulement pour flatter le goût du public mais aussi pour l’empêcher de réfléchir ? Nous ne sommes pas assez attentifs à ce qu’a de pernicieux le marché de l’art : festival de films, prix littéraires, foires internationales d’art contemporain, etc. C’est ce que rappelle Alain Badiou dans son Éloge du théâtre (Flammarion, 2013) où il distingue « entre le domaine de l’art, invention de formes neuves adéquates à une distance prise avec ce qui domine, et le domaine du divertissement, qui est une pièce constitutive de la propagande dominante ».

Mais qu’est-ce aujourd’hui au juste dans nos sociétés occidentales qu’une œuvre de propagande ? Eh bien c’est souvent une œuvre pleine de bons sentiments, une œuvre qui se présente comme « un cri » contre la misère du monde, contre la guerre, contre le terrorisme, une œuvre qui par voie de conséquence prend parti pour notre richesse, notre paix, notre partage du monde. Et on peut gager que derrière cette évidence morale (car qui est pour la misère, la guerre, le terrorisme ?) se cache souvent en embuscade une idéologie.

Faut-il pour autant interdire de telles œuvres ? En dresser la liste serait impossible, fastidieux et légèrement terroriste. Il revient en revanche aux artistes eux-mêmes de lutter contre ceux qui se plaisent à porter le masque de l’art. C’est peut-être la nouvelle donne de l’art que d’avoir à combattre contre lui-même dans un monde où tout objet et toute activité sont susceptibles de devenir une œuvre d’art comme par un coup de baguette magique, alors que « tout ce qui est beau est difficile autant que rare » (Spinoza, dernière phrase de L’Éthique, traduction Charles Appuhn).

Dans cette pétition adressée au Met, son auteur souligne que l’œuvre de Balthus présente « une image romantique d’une enfant érotisée ». Elle sous-entend ainsi que les enfants seraient proches des anges, asexués comme eux. Elle oublie cependant un peu rapidement la magistrale leçon de Freud qui nous a appris que « l’enfant est un pervers polymorphe » (Trois essais sur la théorie de la sexualité). Mais, bien sûr, cette femme de trente ans comme la société dans laquelle elle vit préféreraient ne pas le savoir. La morale, ici comme ailleurs, n’est souvent que l’expression de l’imbécillité, de l’ignorance et de l’hypocrisie. Le cri d’indignation des signataires de la pétition rappelle l’exclamation fameuse de Tartuffe : « Cachez ce sein que je ne saurais voir ».

Sade, qui s’y connaissait en matière de liberté artistique, déclarait fièrement : « Français, encore un effort pour être républicains ». Son exhortation reste d’actualité.

Gilles Pétel
La branloire pérenne