Les temps qui courent (4)

Gérard Rabinovitch, philosophe et sociologue, directeur de l’Institut européen Emmanuel Levinas, observe et analyse la vague pandémique au jour le jour.
“Nous vivons avec quelques arpents du passé,
les gais mensonges du présent,
et la cascade furieuse de l’avenir”
 
René Char

Lundi 27 avril

Nous parlons. Nous maintenons la chaîne conversationnelle à bout de mots. Ceux-là sont chacun un terme, assigné par le dictionnaire, et en même temps un espace singulier où vient se précipiter une anecdote, une scène minuscule, une épopée, s’accrocher un affect, s’afficher une posture, s’intriguer une stratégie, quelques fois s’essayer une pensée, avec lesquels se bâtit l’épaisseur du vivant humain.

Des mots nouveaux, ou inusités, sont venus s’établir dans nos échanges publics, amicaux et intimes. Ils nous arrivent par les médias. Ils batifolent sur les réseaux sociaux. Ils s’étreignent à travers les lucarnes grillagées de débits instables des connections. Nous les avons chacun remarqués.

Même la presse, cette approvisionneuse en anomies lexicales, en métaphores éculées ou faisandées (dixit George Orwell), en a fait quelques articles.

Cluster, confinement, déconfinement, distanciation sociale, pandémie, gestes barrières, pics, plateaux, courbes, masques, gants, télétravail, téléconsultation, enseignements à distance, sont entrés dans notre parler, ou y ont pris une ampleur inattendue.

D’autres aussi qui murmurent une débandade, qui se disent pour prendre date puisqu’il n’est pas temps de crier : couac, imprécision, ratage, cafouillage, flou, incertitude, cacophonie.

Des formules aussi. Impératives et implorantes : « Restez chez vous ! ». Empathiques et impuissantes : « Prenez soin de vous ».

Des catégories sociétales émergentes encore : « nos aînés », nos soignants ».

Ils dessinent au fusain impressionniste des mots, des esquisses d’ombres et de lumières ; en traits larges ou précis, un paysage culturel et cognitif inattendu.

Laissons aux linguistes et sémanticiens, le soin de penser cet actuel de la langue, ses paroles, ses discours, percutés par cette crise.

De cette effervescence, deux expressions traversent le champ d’écoute, discrètes, mais qui méritent peut-être de s’y arrêter.

« Autant que faire se peut » et « Y’a d’la Casse » avec sa variante « Y’aura de la Casse ».

« Autant que faire se peut » est le leitmotiv axial de ce Premier ministre. Il l’avait prononcé dès les premiers moments du confinement, le 21 mars. Il y revient en d’autres occasions. Une expression qu’on dit « désuète », qui remonte les siècles, jusqu’au XVe, pour puiser une légitimité dans la profondeur des temps. Selon l’Académie française l’expression exprime une possibilité sur laquelle on émet des réserves.

Une incertitude de résultats ou une prudence qui s’active ? Seul celui qui l’énonce doit en savoir quelque chose.

« Y’a d’la Casse » ou « Y’aura de la Casse », c’est ce qu’aiment à répéter quelques journalistes économistes de plateaux TV. Non pas que ce soit de la désinformation, car ça s’annonce tel que. Mais il y a un « je ne sais quoi » des Oraisons funèbres de Bossuet, qui dérange. Une expression gourmande jamais atterrée, une jubilation contenue, retenue, de tout ce qui les justifie d’être là, à pérorer sur les douleurs économiques qui se profilent.

Comme une résonance lointaine mais durable de ce que le marquis de Custine avait bien attrapé : « Les échos trompeurs de l’opinion, les journaux, voulant à tout prix conserver des lecteurs, pousseront au bouleversement, ne fût-ce qu’afin d’avoir quelque chose à raconter pendant un mois de plus ; ils tueront la société pour vivre de son cadavre » (La Russie en 1839).

Deux expressions, deux mondes…

*

Écouter ce qui se dit, comment ça se dit, éventuellement pourquoi ça se dit ; et ce que ça recèle, scelle, et met en selle. C’est le job des analystes.

On écoute tout cela, on l’encaisse et on l’absorbe, et puis on reprend son souffle et on s’oxygène aux vers des poètes.

« L’Homme n’est qu’une fleur de l’air tenue par la terre, maudite par les astres, respirée par la mort ; le souffle et l’ombre de cette coalition, certaines fois, le surélèvent » (René Char).

Les poètes sont des Maîtres à penser.

   

Mardi 28 avril

À 15h : Discours attendu du Premier ministre à l’Assemblée nationale.

Sur la première chaine d’info continue, les journalistes et commentateurs attitrés sont sur les « starting blocks ». Avant de passer le relais aux caméras sur place, le coup d’envoi est donné. Le commentateur « vedette » attitré indique que ce sera « le discours le plus important du Premier ministre comme Premier ministre ». Il fait le commentateur distancié, tout en étant un porte-voix. La journaliste « vedette » joue son rôle auto-promotionnel de circonstance. Celui d’être déjà informée sur ce qui devrait être dit à la tribune de l’Hémicycle. La reporter « de terrain » guette, elle, en direct, le non-événement de la sortie du chef du gouvernement de l’hôtel Matignon. Une jactance de remplissage – surtout pas de « blanc » ! – en surplomb de la bande annonce du bas de l’écran : Déconfinement, ce qu’on va savoir.

Enfin nous entrons dans l’Hémicycle, le président de l’Assemblée nationale ouvre la séance devant un échantillon de députés en position de « distanciation sociale », « représentant la République dans sa diversité ». La bande annonce indique : Déconfinement, le Premier ministre s’apprête à parler.

Après un discours général du chef des députés sur les ignorances et les tâtonnements, le Premier ministre est invité à prendre la parole. La bande annonce précise : Déconfinement : les Annonces.

Tout l’exposé du Premier ministre décline avec sérieux, concision, clarté, implication, et, ajoute-il inutilement plusieurs fois, une « grande humilité » : les prérequis, les impératifs, les conditions, les préoccupations, les embarras, les équivoques, les aléas, soit le clair-obscur d’un déconfinement impérativement nécessaire (il y a un « risque d’écroulement ») et extrêmement périlleux ( il y a un « risque de voir repartir l’épidémie »).

Un passage non assuré : « sur une ligne de crête ». Une quadrature du cercle : « Ne plus empêcher les gens de se déplacer mais empêcher le virus de se déplacer »…

Applaudissements, etc. Retour au plateau du studio : Les présentateurs et commentateurs nous avaient annoncé ce que nous allions entendre ; ils vont maintenant nous expliquer ce qu’on a entendu.

Mais ils ne sauront pas nous dire une chose patente qui passe immatérielle dans la matière communicationnelle : lexicographique, sémantique, coverbale, posturale et agitative, des deux figures de proue de la gouvernance. Le président de la République – absent à lui-même dans un trop plein de mise en scène – produit de l’angoisse ; le Premier ministre – présent à son inquiétude dans son « être au charbon » – produit de l’incertitude. Ce n’est pas du tout la même chose. L’un braque, l’autre intéresse. Ça se sent, et ça se ressentira.

 

Mercredi 29 avril

L’Est Éclair annonce cette fin de journée la mise en place d’une étude du CNRS sur la vie en confinement.

Par l’odeur du vécu alléchés, les tâcherons carnivores de la sociologie sont déjà à la manœuvre. Ils se présentent ici comme un groupe de « chercheur.es » en sciences sociales, tamponné en label d’écriture « inclusive ». Quoi d’autre pour ajouter au faux semblant de la neutralité axiologique de la science, l’air de progressistes de la rebellitude ? L’ensemble du document est un déroulé de questions pour cartographie policière du comportement de masse. Une science d’administration. Les questions portent sur « les conditions matérielles du confinement », « l’obéissance aux règles qui ont été établies », « les relations sociales pendant le confinement ». En introduction invitante, il est précisé que les réponses à ces questions prennent 20 minutes, et qu’« elles vont nous permettre de recueillir des informations essentielles pour étudier et comprendre la diversité et l’évolution des situations dans la société française dans cette période exceptionnelle ».

Déjà il y a un mois (le 27 mars), un laboratoire de l’INSERM en « neuropsychologie cognitive et psychopathologie de la schizophrénie » se précipitait à la recherche de volontaires sains (sic !) pour explorer les effets du confinement notamment sur la santé mentale.

Le projet précisait : « Un traitement informatisé sera développé pour analyser et interpréter les résultats. Cela pourrait aider les pouvoirs publics (sic encore !) dans les décisions concernant la durée et les conditions du confinement ».

Ici il ne s’agit même plus, comme plus haut, de l’asservissement d’un savoir sur le social qui fut autres temps, dans ses fondements, plus qu’honorable ; mais directement de servilité en génuflexion argumentative.

Pour ces savoirs d’emprise il ne reste d’une présumée culture démocratique que la promesse d’un anonymat des répondeurs ; comme on sait, aujourd’hui, aux garanties techniquement perdues.

Le souhait serait que les répondants grillent la Machine en masse, en donnant des réponses « abracadabrantesques », comme disait Jacques Chirac et avant lui Arthur Rimbaud. Mais vu le nombre des organes de presse régionaux en plus de L’Est Éclair qui ont été aspirés dans le processus, sous l’éclat de la supériorité de la Science, peu de chance qu’un appel à la résistance civile puisse être relayé.

  

Jeudi 30 avril

Antérieurement, entre le physicien, l’artiste, et le philosophe ; entre Newton, Goethe, Schopenhauer ; entre le Traité d’optique du premier, le Traité des couleurs du second, le Monde comme volonté et comme représentation du troisième ; les couleurs sont devenues un objet et enjeu de la Connaissance.

Entre physique, phénoménologie esthétique, et métaphysique, les champs épistémologiques se heurtent, s’embrouillent, butent et rebondissent sur une possible signification des couleurs qui gagnerait une universalité de sens dans leur perception.

De nos jours, le marketing espère, lui, en faire une variable d’action maîtrisable contrôlable, anticipable ; la psychologie expérimentale, elle, un atout pour des études du comportement qui ne se dénomment « sciences » que pour tromper personne, sur leur service de contrôle des masses ; la chromothérapie, quant à elle, pille la noblesse métaphorique de l’ésotérisme hindouiste, l’habille de jargon scientifique en effet placebo de rationalité médicale, et produit un bullshit de psychologie collective. Cette dernière, n’est que revers des deux précédentes, sur le même médaillon de l’échec des promesses des Lumières. L’universel cherche à se marier avec le réductionnisme pour enfanter l’uniforme et l’intangible. Mais il n’y a d’universel que les ambivalences, les ambiguïtés, et les voisinages tangentiels. Les significations des couleurs n’y échappent pas, selon les régions civilisationnelles du globe, et selon les époques pour chaque.

Aujourd’hui, les autorités ont présenté leur première carte couleur de l’état épidémique de la France qui devrait guider les comportements dans le déconfinement annoncé.

Elles ont fait simple. Ce sera rouge, orange, vert. Dans une semaine ce sera rouge et vert. Elles ont donc opté pour le code tricolore des feux de signalisation français, dont les significations sont rabâchées depuis quelques générations aux écoliers et apprentis conducteurs. En espérant qu’ainsi ce sera compris par le collectif d’enfants que sont les Français…

Elles ont bien fait de ne pas prendre le noir pour le rouge ; dans cette région du globe, avec le noir, un gros quart du pays était transformé en un immense EHPAD…

Elles ont bien fait de ne pas prendre le bleu pour le vert ; dans cette même région du globe, tout le monde se ruait à la baignade. Et davantage encore les Bretons dont le celtique glaz, couvre l’éventail du bleu du ciel au vert tendre des jardins.

Mais en annonçant la suppression de l’« orange », ne va-t-il pas manquer une nuance intermédiaire qui fasse tampon ?

Le vert pâlit, fonce, se grise, ou se vivifie, mais ne change pas de nom. Le rouge, lui, se tient coincé entre le rose et le brun. Comme en politique…

Devra-t-on regretter que les tenanciers de la gouvernance n’aient pas, comme c’est le cas dans d’autres pays d’Asie, du Caucase, les USA, ou Israël, trouvé un équivalent des feux à décompte, indiquant le temps restant avant le passage du rouge au vert, et retour ?

Le problème des feux tricolores ou bicolore rouge vert, c’est qu’ils donnent souvent un faux sentiment de sécurité disent les études. Il s’y dit qu’un tiers des accidents urbains se produisent au franchissement du feu rouge. Les cyclistes s’en foutent comme des gamins insolents, les chauffards éméchés se gonflent d’importance tonitruante, les cylindrées des voyous n’ont que faire des « caves » qui bloquent le chemin.

Tandis que les usagers qui passent au vert se croient en sécurité. Car même si le rouge indique bien en sollicitation pavlovienne un danger et un interdit, le vert est lui une indication à y aller franco, la route est libre et c’est toujours une autoroute. Seuls les timorés, et les rêveurs, traînent à démarrer. Et les femmes, c’est bien connu…

Sud-Ouest annonçait il y a un moment que Bordeaux métropole avait pris la mesure du problème. Avait dit stop aux feux rouge, en en supprimant des centaines. Ce qui avait pour objectif : de fluidifier le trafic, d’améliorer la sécurité, de réaliser des économies. Une vraie pensée pour déconfinement.

Oui ! Mais sur cette ville plane encore les mânes de Montaigne et de Chaban-Delmas.

En tout cas, même à son insu, la chromothérapie peut faire interprétation et vendre la mèche : le rouge, affirme-t-elle, est « la couleur la plus chaude du spectre »… Tout est dit…

 

Vendredi 1er mai

Naguère – au temps où Charles Péguy écrivait le Triomphe de la République – on portait à la boutonnière une fleur d’églantine rouge, fleur sauvage traditionnelle du nord de la France, comme signe de ralliement prolétaire durant les grèves, pendant les manifestations, et aux congrès ouvriers. Et le 1er Mai, en mémoire des gars de Haymarket Square à Chicago.

Naguère on chantait à cette occasion l’Internationale, dont Charles Péguy disait qu’elle était et demeurait « un des plus beaux hymnes révolutionnaires qu’un peuple ait jamais chanté ».

C’était avant que le second couplet de l’Internationale devienne le plus tragique couplet en oxymore de toute l’Histoire révolutionnaire réelle.

C’était avant que le muguet vichyssois, remplace définitivement en 1941 l’églantine rouge en salutation du travail, et pour la « concorde sociale » (un mois après la loi créant le « Commissariat général aux questions juives »…).

Aujourd’hui, en vidéo postée sur les réseaux sociaux, une allocution du Président, adressée aux « Travailleurs, travailleuses ».

Après avoir cherché l’inspiration chez Élisabeth II pour la précédente intervention télévisée, c’est chez Arlette Laguiller que les « communicants » sont allés se servir en « éléments de langage ».

« C’est grâce au travail célébré ce jour que la Nation tient ».
« L’esprit du 1er Mai, de solidarité entre les travailleurs n’a peut-être jamais été aussi puissant aussi vivant ».
« C’est aussi grâce à l’engagement et au travail de nos agriculteurs, de nos fonctionnaires, des salariés, et des indépendants, que la vie continue malgré tout et que d’autres peuvent travailler aussi à distance ».

Et pour faire « sympa » et « à la cool » – « familier » en somme –, il promet les retrouvailles à venir « avec des 1er Mai, heureux et… chamailleurs ». Mauvaise donne pour « chamailleurs », passé depuis des siècles d’un contexte guerrier à un usage plus commun nommant avec dédain « la dispute pour des futilités ». Tout l’édifice narratif de l’empathie inclusive avec le peuple est ruiné. Reste une impression de condescendance infantilisante. Une erreur de paramétrage, ou un cas de lapsus « postural » ?

Toute cette marmaille communicante arrogante ne voit pas qu’en habillant leur chef de storytelling si peu crédibles, ils le déshabillent en pire ?

Au calcul rapide de leurs âges connivents, ni eux ni leur chef n’ont grandi avec le 1er Mai des masses ouvrières dans le paysage de leur adolescence. Ils n’en connaissent qu’un vague ouï-dire et une image floutée.

Depuis des années, les défilés du 1er Mai, ne faisaient plus foule. Ni n’attiraient les politiques pour s’y faire voir de leur clientèle. Les « Gay Pride » de juin et les « Techno Parade » de septembre, faisaient, elles, recettes en plusieurs centaines de milliers de participants chaque fois, et c’était branché de s’y faire shooter.

Les célébrations à paillettes avaient déjà pris le pas et la place dans les rues sur celles en col bleu du salut solidaire au labeur sacrificiel. Un ministre, dit de la Culture par antiphrase, et socialiste par contresens, ne fut pas étranger à cette translation ethnographique vers une « Terre Nouvelle » qui théorisait sur un inintérêt, autant moral qu’électoral, de la fierté du peuple travailleur. Ce ministre-là, oui ! qui planta le dernier clou sur le cercueil de la haute culture pour les masses, en instituant à la date païenne du solstice d’été, la Fête de la musique. Nous en eûmes la synthèse d’époque sur le perron élyséen. Ce ne fut ni Debussy, ni Schubert.

Dans ce regain sous pression coronavirée, où les soutiers et les soldats sociaux reprennent place dans le paysage urbain, verrions-nous défiler les prochaines années, adaptées aux lexicographies new look du temps, une Worker Pride et une Labor Parade. Fleuries d’une églantine rouge ? Une rosa rubiginosa qui récupérerait sa place à la boutonnière que le muguet de Vichy lui avait si longtemps subtilisée ?

  

Samedi 2 mai

Publication aujourd’hui d’un entretien avec le sénateur Roger Karoutchi (du parti Les Républicains) dans Le Point.

Ça dépote sur l’actuel !… : « La crédibilité de la parole publique a été entamée… » Tu parles !

Mais plus intéressant, dans cette longue interview, il point le déficit de formation citoyenne à l’école. Qu’il fût Inspecteur général de l’Éducation nationale explique peut-être cela. « Il faut cesser d’aborder l’éducation sous forme de chiffres à mettre dans des cases : tant d’heures de français, tant d’heures de mathématiques… On n’a pas seulement besoin d’individus qui n’ont de compte à rendre qu’à eux-mêmes mais de citoyens responsables qui se sentent appartenir à la Nation, à une histoire commune, à un destin. Quand on formera des citoyens, on n’aura plus besoin d’attestation de déplacements ».

Certes ! Mais « formater » n’est pas civiliser.

On pourrait en trouver une démonstration dans la découverte scolaire par les élèves des Fables de La Fontaine. Il est entendu que quelques-unes de ces fables sont au programme des 6e de collège. En qualité de « littérature patrimoniale ». Ensuite, jusqu’à la « terminale », c’est à la discrétion des enseignants. Étant également entendu que l’enseignement à l’éducation morale et civique est dévolu aux seuls professeurs d’histoire, combien d’entre eux vont chercher chez La Fontaine les vignettes lucides et acérées des travers humains et politiques, invariants à travers les époques ?

Le grand art de la censure éducationnelle contemporaine, c’est de ne pas interdire ; sinon essayez avec les adolescents, vous verrez… c’est de les « gaver ». Ou encore davantage de « neutraliser » les contenus. La Fontaine au programme de 6e ce sont des petites histoires d’animaux charmantes et vaguement morales, peu ou prou empruntées à Ésope. Ne devrait-il pas être plutôt une des figures éponymes d’« humanités » à redécouvrir ; et à privilégier – en lui adjoignant les moralistes français – dans l’enseignement de terminale ?

À ne pas y songer « l’éducation ne se comporte pas autrement que si l’on équipait des gens partant pour une expédition polaire avec des vêtements d’été et des cartes des lacs italiens » (S. Freud, Malaise dans la culture, à propos de l’impréparation éducative des jeunes aux agressions dont ils seront dans la vie, l’objet).

Allez ! Un petit quiz alors pour la période, avec les Animaux malades de la peste :

On sait déjà qui s’est mis seule le bonnet de l’âne à vilipender sur la tête : l’ancienne ministre de la Santé. On entrevoit qui pense occuper la position du Lion : le jeune gars en polo à col roulé noir, manches retroussées, et teint hâlé sur fond gris d’un mur élyséen ; en photo dans Le Parisien d’hier matin. Mais qui va faire le Renard, le Tigre, L’Ours, et « tous les gens querelleurs jusqu’aux simples Mâtins » qui « au dire de chacun, étaient des petits saints » ?

Les bonnes réponses à ce quiz, dans les mois qui viennent…

   

Dimanche 3 mai

Ce sont deux vieux amis : Moshe et Yankel, survivants de toutes les avanies. Depuis le confinement, ils ne se retrouvent plus aux Buttes Chaumont pour leur promenade dominicale matinale et discutailleuse, grimpant jusqu’au « temple de la Sybille » selon un rituel bien installé ; mais devant leur écran d’ordinateur et par Skype.

– « Alors ?! » attaque d’emblée Moshé.
– « Je n’dors plus… » répond Yankel, « Et toi ?».
– « Moi ?! J’dors comme un bébé », rétorque Moshé.
– « Comment ça ?! Comment tu fais ?! Avec tout c’qui s’passe ?!! », réagit Yankel.
– « Ben Oui ! Comme un bébé… J’me réveille toutes les deux heures, et j’crie !… ».

  

Lundi 4 mai

Depuis ce matin des enseignes de « grande distribution » vendent des masques en massives quantités.

« Comment se fait-il que l’État français soit supplanté par les grandes surfaces et qu’on n’ait pas pu préempter les commandes de masques, et les stocks pour les distribuer aux masseurs dentistes, sages-femmes infirmiers libéraux… à toutes celles et tous ceux qui ont manqué de masques et ont dû gérer la pénurie au quotidien ? » interroge le député de l’Ain.

Déjà jeudi dernier des porte-paroles des médecins de ville et des différentes professions de santé, s’indignaient de ce que ces enseignes annonçaient les mises en vente de ce matin.

Il est à craindre que le « scandale » ne réside pas dans le fait que ces enseignes aient pu constituer des stocks occultes mais bien davantage dans le fait que l’appareillage bureaucratique, ses surcharges paperassières, ses hiérarchies jalouses, ses petits chefs étriqués d’État, et la mentalité de facture obsessionnelle du collectif administratif s’appuyant sur des recrutements de personnalités affines ou mettant son poinçon obsessionnel sur celles qui ne le seraient pas, n’aient pas été capables de toutes les réactivités nécessaires.

Les stimuli du marché appellent eux des aptitudes génériques à la réactivité ; fût-elle celle de la compétition marchande.

On rapporte des cas de malades en réanimation amenés par les pompiers, renvoyés par défaut d’un papier dûment rempli.

On rapporte des cas d’entrepôts de matériels médicaux décadenassés par la gendarmerie contre le refus de les ouvrir de services administratifs de santé dans l’Est. Cas isolés dans leur grotesque insupportable, vraisemblablement. Espérons-le.

Mais dans le dépôt en strates de siècles de modélisation hiérarchique romano-chrétienne, de colbertisme, de jacobinisme, l’« État profond » architecturé de ces sédiments, finalement, produit du désordre en croyant faire de l’ordre, et tue ce qu’il est censé protéger.

Question en passant : La conception léniniste du parti bolchévique fut-elle le fruit anticipé du « despotisme oriental » exhumé par Karl Wittfogel pour analyser la Russie stalinienne ? Ou l’insu cognitif d’un pattern de l’étatisme français transposé ?

Question subsidiaire d’un vieil officier russe plastronné de médailles : Vous sauriez si – ici – par hasard, PCUS ça se dit en acronyme ARS ?

   

Mardi 5 mai

« Dans la tempête du Covid-19, le vent tourne contre la Chine », titre Le Figaro ce matin.

« Les voix, nous rapporte le journal, sont de plus en plus nombreuses à réclamer l’ouverture d’une enquête internationale pour déterminer l’origine du Covid-19. Les pressions se font plus fortes contre la Chine communiste, qui a refusé de donner le résultat de son enquête épidémiologique et d’accueillir des experts étrangers ».

Ce n’est pas seulement que les pays y mettent du temps à la détente. C’est qu’ils ne veulent pas comprendre que le totalitarisme est inamendable. Et s’ils ne veulent pas le comprendre c’est peut-être aussi parce qu’ils ne veulent pas le savoir.

Fascination des uns ? Au 8e congrès des Soviets en 1919, Lénine déclara : « le socialisme c’est les soviets plus l’électricité ». La Chine contemporaine, c’est le PCC et la High Tech.

Intérêt des autres ? L’« usine du monde » réalise la chimère la plus improbable et le vœu le plus gourmand des économies occidentales. L’exploitation capitaliste la plus brutale, sans aucun des droits syndicaux des républiques « bourgeoises », et un vaste syndicat participatif de « superviseurs » surveillant immobiles, que les mineurs appelaient porions : le PCC.

L’Europe actuelle ne s’est construite ni sur les paradigmes profonds de ce qu’on pourrait appeler la civilisation européenne, si chère à Stefan Zweig jusqu’à la mythification ; ni sur la protection de ses citoyens. Ainsi de l’absence de politique stratégique commune de santé avec des centres de recherche mutualisés. On prend la mesure maintenant de la dépendance dans laquelle elle s’est mise vis-à-vis du bon vouloir du gouvernement chinois par de multiples contrats qui la lient à l’économie chinoise, et en particulier pour les médications et équipements médicaux.

On avait remarqué la pusillanimité des instances européennes à officiellement interpeller le pouvoir en Chine. Depuis que des questions se font pressantes sur l’origine de la propagation du coronavirus ; sur la réalité de son impact morbide sur place ; et sur le sort de lanceurs d’alertes disparus.

On apprend à la lecture du même article que l’Union européenne aurait non seulement décalé la publication d’un texte critique sur la désinformation chinoise, mais de surcroît l’aurait réécrit « en l’adoucissant ».

Le calcul pleutre, la veulerie, et les petits bras, constituent le réel d’une morgue aux satisfactions tout imaginaires, et semblent une constante qui accompagne les démocraties comme leur ombre.

Taïwan, une nation démocratique, avait la première lancé l’alerte, mais qui allait l’écouter ? Les intrigues du gouvernement de la Chine continentale l’avait fait éjecter depuis un moment de l’OMS, sans que les pays démocratiques ne s’y opposent. Maintenant les agences de renseignements des grande nations anglophones accusent le gouvernement chinois d’avoir détruit les preuves de l’origine du coronavirus.

Rien ne sonne plus juste encore une fois que le trait d’André Suarès : « la lâcheté est la complaisance des âmes basses ».

*

Si « le vent tourne contre la Chine », l’Europe pourrait le prendre au vol, et y essayer de retrouver un peu de respect d’elle-même et une ébauche de fortitude, et la France en son sein. Elles pourraient, par exemple, donner à nombre des hôpitaux en exercice, ou à ceux qui devront être construits dans une redéfinition stratégique des enjeux de santé pour l’avenir, le nom de la doctoresse Ai Fen, du docteur Li Wenliang, déjà. Les journaux de leur côté pourraient quotidiennement rappeler en tête de leurs éditions les noms de Fang Bin, Chen Qiushi, Li Zehua, journalistes disparus.

L’État autoritaire impose le silence des oppositions. L’État totalitaire a ajouté que tous doivent parler d’une unique et même voix acclamante, dupliquée et faussée. Mais les pouvoirs totalitaires contemporains gardent encore des traits du despotisme d’autrefois. Comme la Russie en 1839, vue par le marquis de Custine, « tout illimités » qu’ils soient, « ils ont une peur extrême du blâme, ou seulement de la franchise ».

  

Mercredi 6 mai

La Croix nous apprend que le mot « antisémitisme » aurait été omis par le Dictionnaire académique anglais à son origine parce que jugé d’emploi « éphémère ».

En 1879, le lexicographe James Murray commençait à compiler avec ses collaborateurs une liste des mots qui devaient figurer dans le premier Oxford English Dictionary, dictionnaire de référence pour les anglophones. Initialement, pour l’équipe des rédacteurs, le mot arrivé d’Allemagne vers 1881 semblait d’usage temporaire, et n’ayant pas vocation à perdurer, ne justifiait pas à ce moment de faire l’objet d’une entrée spécifique dans le dictionnaire en cours d’établissement. James Murray dans un échange de courriers retrouvés récemment explique avoir espéré à ce moment-là qu’avec le « Printemps des peuples » de 1848 le continent européen aurait « laissé derrière lui son ignorance, sa suspicion et sa brutalité ». Et sa haine des Juifs. « Combien le diable a dû ricaner à la vue de nos rêves stupides », écrit-il encore.

Les veilleurs, tels que ceux de ConspiracyWatch.info, qui scrutent dans les tréfonds des réseaux sociaux les élucubrations complotistes de tout acabit, les remugles de la haine, de l’envie, et de la bêtise méchante et à proportion fière d’elle, font état, accrochée à l’actualité coronovirée, d’une viralité vibrionnante d’énoncés complotistes antisémites.

Dans sa Déposition, journal de guerre 1940-1945, Léon Werth notait : « l’abstraction juive est une des moins réversibles. On passe plus facilement de la perfide Albion à la loyale Angleterre ». Jean Pierre Faye, dans d’autres termes faisait un constat similaire : « Une chose est plus redoutable que les « irrégularités du langage » décrites par George Bataille. ce sont certaines grandes régularités de langage dans l’Histoire » (Migrations du récit sur le peuple juif).

En régularités de langage à leur encontre, les populations juives sont servies.

*

Il faut remonter jusqu’aux querelles judéo-païennes, et notamment judéo-grecques alexandrines de l’Antiquité pour retrouver où et quand se sont fabriqués et préformatés tous les stéréotypes antijuifs enkystés dans la trame de la culture occidentale. L’imprégnant jusqu’à l’époque contemporaine de leur substrat anti-monothéiste. Adoptés tardivement par un christianisme hellénisé et romanisé qui s’éloigne de sa source hébraïque, puis transmis en même temps que son expansion évangélique en Europe, ces stéréotypes trouvèrent un écho dans les fantasmagories populaires, les peurs archaïques et les haines primitives, auxquelles ils offrirent un objet de fixation. Sa sédimentation en récits collectifs imprégna les folklores européens en forme de légendes fables, contes, plus effrayants les uns les autres.

Dans un contexte cognitif de « pensée magique » les accusations nourries à ces stéréotypes sont tenues pour vraies, leur ressassement valant validations. Ces « légendes de sang » associant les Juifs au Diable déchaîneront des massacres répétitifs de Juifs. Et durant la Peste noire, qui décima près de la moitié de la population européenne, les Juifs firent office d’exutoire aux frayeurs archaïques et désarroi d’incompréhension devant l’ampleur de l’épidémie. Accusés d’empoisonner les puits ils seront massacrés par milliers. Malgré les dénonciations de ces accusations par le Pape Clément VI.

Avec l’époque moderne dans l’ombre des Lumières, cet antijudaïsme enkysté dans le corpus culturel occidental, littéraire, philosophique – à quelques exceptions majeures près –, se réaménage sous le nom d’antisémitisme. Il s’articule à une nouvelle discursivité scientiste en forme de métaphores assassines. Et à des représentations organicistes du social, affines à un ré-encodage païen anti-monothéiste. Toutes trouvèrent leur réalisation complète dans le paganisme revendiqué des nazis ; qui eux-mêmes y trouvèrent le nid discursif dont ils avaient besoin.

L’office de cible pré-positionnée se trouva reconduit.

Comme l’écrivit Joseph Roth en 1938, « Les Allemands d’aujourd’hui ne haïssent pas les Juifs parce qu’ils auraient crucifié Jésus-Christ mais parce qu’ils l’ont engendré ». On sait ce qu’il advint. Et comment extermination des populations juives, programme euthanasique, et eugénisme, relevèrent tous de la SS sous la direction d’Himmler et de sa centurie de médecins. Ce n’était pas par contingences administratives ; ils étaient dynamiquement liés en continuum.

De nos jours le centre incendiaire de la haine contre les Juifs a changé de région. Sans qu’elle ait déserté pour autant ses anciens pâturages. Là, elle a trouvé dans les paradigmes d’une culture du narcissisme, telle que Christopher Lasch l’avait décrit, de nouveaux paramétrages pour ses passions mauvaises. Comme ce fut chaque fois, la forme réactualisée n’efface pas la précédente mais s’ajoute en empilement à celles qui l’ont précédée. Le complotisme est sa nouvelle configuration majeure.

Le complotiste antijuif, de quelque faux nez dont il s’affuble, ne fait rien de son existence donnée dont il puisse se justifier. N’a pas d’autonomie heureuse. Ne connaît pas, aspiré dans le trou noir de sa déréliction ruminante, l’existence d’un simple sujet humain. Comme le vampire du roman de Bram Stoker, s’il se cherche dans un miroir, il ne s’y trouve pas.

Il imagine des complots dont il rêve d’être l’auteur, l’acteur, et le meneur. Des rêves d’élation narcissique de toute puissance. Mais en l’attribuant à d’autres il s’en fait leur victime et ajoute du néant à son sentiment de néantisation initiale. Seule consolation pour lui, il peut tirer sa force vitale en se sustentant aux colères légitimes qu’il suscite. Mais pour ne pas sombrer dans l’exsanguination, il lui faut en remettre en permanence une couche.

Nous avons une nouvelle pour le complotiste antijuif. La doxa compatissante, empathique, ou chaleureuse, attribue aux populations juives un rôle de canari dans la mine de charbon pour l’humanité. Détecteur des coups de grisous, décelant avant les autres les effluves délétères et mortifères qui s’accumulent et vont emporter tout le monde. Peut-être. Après l’expérience des siècles.

Mais à ce sens supposé, il faudrait en adjoindre un autre. Comme le petit Cole Sear du film allégorique de Night Shyamalan Le Sixième Sens, ces populations, axées dans la mesure du possible sur la vie bonne, présentent une disposition particulière à distinguer, dans la foule, ceux qui sont des morts-vivants (zombies, vampires, goules, liches) et qui ne le savent même pas. Miskin !

*

– Dis Moshé, qu’est-ce que tu fais à passer ton temps sur les sites complotistes, tu es devenu fou ? !
– Mais Yankel, en ce moment je déprime à la maison, et il n’y a que là qu’on trouve des nouvelles e-x-t-r-a-o-r-d-i-n-a-i-r-e-s !
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– Ben oui ! Il parait qu’en fait, toi et moi, on domine le monde. Qu’on tient les médias. Que Trump, Macron, Merkel, Poutine, et même Xi Jinping, mangent dans notre main. Que Wall Street obéit. Qu’on a inventé le virus. Qu’on va inventer le vaccin. Et que ça va faire exploser les cours à la Bourse…

   

Jeudi 7 mai

La bande du bas de l’écran l’annonce : « À suivre. Édouard Philippe détaille son plan ». « Édition spéciale ». Et la présentatrice vedette fait la retape du téléspectateur prêt au zapping : « C’est imminent ! ».

Le Premier ministre commence. Dans une introduction qui sera brève, en chef d’équipe d’une équipe de six ministres impliqués qui l’accompagnent, il énonce le postulat : « L’objectif de tous les Français c’est que nous puissions vivre avec le virus », car pas de thérapie, pas de vaccin. Il décrit en résumé l’état de la situation et résume l’esprit de l’opération.

Levée progressive du confinement à la date voulue par le Président. Sur tout le territoire. Une progressivité qui s’étendra sur plusieurs semaines. Voilà ! pour la situation.

« Nous cherchons le bon équilibre ». C’est un « équilibre » qu’il nous faut tenir », répété. C’est un « équilibre », une troisième fois. Enfin, un « chemin de crête », récupéré du précédent discours. Voilà ! pour l’esprit de l’opération.

Et une première évidence la France sera coupée en deux. Les régions qui ont de la marge de manœuvre et celles qui n’en ont pas. Premier paramètre.

Et à partir de là, de cette première ligne de fracture, sous le regard d’attention soutenue de leur chef d’équipe qui invite à les écouter, tous les ministres, les uns après les autres, vont présenter un protocole de déconfinement par domaines concernés (santé, éducation, transports, intérieur, économie, travail), qui se présentera comme une déclinaison de segmentations, compartimentations, morcellements, divisions, limitations et délimitations, émiettements. Une nation cas par cas, un cadrage par catégories, un pays en miettes. Une France en patchwork. Ce n’est plus un tour de force promis, c’est un numéro d’équilibriste annoncé, en sport extrême.

Retour au Premier ministre. « Chercher le bon équilibre » était l’annonce d’ouverture, on comprend qu’elle parut répétée en mantra. C’est l’exigence, la performance, et l’angoisse, de tous les équilibristes.

Pour être aidés, en conclusion, une salve de remerciements gratifiants par anticipation aux maires, préfets, élus locaux, entrepreneurs, ARS, et fonctionnaires. Dans cet ordre précis. Qui veut comprendre comprendra…

Mais le plus difficile, ce sera le rola bola sur les retrouvailles françaises avec l’indiscipline.

   

Vendredi 8 mai

75e anniversaire de la défaite du nazisme, selon la date consacrée. Poutine voulait en faire une manifestation grandiose tout au prestige de la Russie, avec nombre de chefs d’État. C’est sûr que cela aurait été impressionnant et sûrement habile, peut-être émouvant. Mais le coronavirus n’a pas voulu.

À la place, en fin de matinée à Paris, Le président de la République, bordé de ses deux prédécesseurs, et conforté des représentants des corps constitués, en tout une vingtaine de personnes, dans l’enfilade de Champs-Élysées déserts, au son de la sonnerie aux morts, a déposé une gerbe devant la statue du général de Gaulle. Puis, ravivé la flamme du soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe. Et s’est recueilli tandis que la Marseillaise était entonnée par quatre choristes.

C’était la chose à faire. Elle fut faite. C’était un rituel convenu auquel seule manquait la foule des curieux. Un de ces rituels en voie de fossilisation. Une routine comme le sont les rituels, mais vide. Vide de sens, de lien avec l’histoire, de lien entre hier et aujourd’hui. Évidé de leçons. Ce matin le journal allemand Die Tageszeitung, déplore que pour les Français « cela fait longtemps que la signification et l’origine de ce jour férié, créé en 1953, sont devenues secondaires ».

Et aucun des présents ne peut ou ne sait plus rien en dire de profond. Ni en cœur, ni en esprit, ni en mémoire. Ni ne cherche à en recevoir la transmission. Allez ! plus longtemps à attendre pour être débarrassé de cette corvée. Ces jours-ci, parmi les quelques-uns des combattants de ces temps-là encore en vie, beaucoup ont été emportés par le coronavirus, dont Frida Wattenberg, Léa Figuères, Henri Ecochard, Raphaël Gomez Nieto.

*

Tout le contraire fut ce soir – à 20 heures heure locale – l’intervention télévisée pour la seconde fois, d’Élisabeth II.

Il faut croire que la première intervention a marqué beaucoup, dans l’après coup, au-delà du périmètre des îles britanniques ; puisque même la 1ère chaine d’info continue, s’est fendue d’une retransmission en direct.

À 94 ans, elle est la seule personnalité politique qui était née à l’époque de la guerre, et qui assista à la journée de la Victoire. Elle n’était pas seulement née, elle avait 19 ans, déjà jeune femme, et avait pris sa part de ce qu’il lui en était accessible ou autorisée, là où elle se trouvait. Elle fut conductrice de camion sous l’uniforme de l’armée territoriale.

Élisabeth II est le dernier grand témoin dans le monde qui dispose de cette puissance de rayonnement élocutoire. On peut dire qu’elle ne l’a pas gâchée.

Dans une intervention simple et tranquille, inaugurée par les images cinématographiques de l’intervention de son père le roi George VI le 8 mai 1945, relayées par la photographie de celui-ci placée auprès d’elle et entrecoupée par la suite d’images d’archives de cette journée, Élisabeth II noua – dans un tressage d’actes d’image et d’actes de langage, dans lequel elle parla en son nom propre et en place de fille dans la chaîne des générations – les quatre signifiants qui font la civilisation monothéiste majuscule : Le père, la dette, le courage, la solidarité.

Soulignant qu’elle parlait ce jour à l’exacte même heure où son père s’exprimait le 8 mai 45, elle se mit dans ses pas  : « lorsque je repense aux mots prononcés par mon père… », pour en reprendre la leçon « Ne jamais abandonner, toujours se battre ». Elle rappela Churchill, elle rappela le sacrifice de ceux qui étaient morts qui « ont tout risqué » pour souligner qu’ils étaient morts « pour que nous puissions vivre libre dans des pays libres ». Et qu’il fallait « leur rendre hommage en faisant que ça ne se reproduise pas ». Elle constata « l’amour que nous avons les uns pour les autres », et lorsqu’elle « voit ce que nous sommes prêts à faire pour nous aider les uns les autres », elle peut alors affirmer que « nos rues ne sont pas vides », et conclure : « Nous sommes toujours un pays de soldats courageux ».

Simon Wiesenthal, le traqueur de nazis, déclara une fois : « Nous avons gagné la guerre, mais nous avons perdu l’après-guerre ». Grâce à Élisabeth II, ce jour, peut-être pas définitivement. De sa place symbolique, de son grand âge, et de ce que fut son pays durant ces années de guerre guidées par Churchill, elle est porteuse d’un message glissé dans son adresse. Elle le dit à sa façon. Elle le dit d’un emplacement qui ne parait pas le plus plausible à un esprit républicain : Il y a un autre chemin, nouveau sur une vieille route, celui d’un re-axage spirituel. Quelques petites minutes de Grande Transmission universelle.

   

Samedi 9 mai

« Dans toute grande époque de la culture bien caractérisée, on peut apercevoir un concept central dont procèdent tous les mouvements de l’esprit et auxquels ils semblent retourner en même temps, soit que l’époque même ait de ce concept une conscience abstraite ou qu’il soit seulement le foyer d’idées pour ces mouvements, foyer dont seul l’observateur ultérieur reconnait le sens et l’importance pour ces mouvements. Tout concept central de cette sorte trouve naturellement une infinité de variations, de voilement, et d’oppositions, mais en tout cela il reste le “roi secret” pour cette époque de l’esprit » (Georg Simmel, Philosophie de la modernité).

S’il est un roi clandestin par époque, il y a un bouffon qui l’accompagne. À moins qu’il ne s’agisse d’un diablotin. Mesure est peut-être le nom de celui-ci.

Du latin mensura. Un mot dont l’histoire sémantique ne révèle pas ou peu de modifications. Sinon dans des locutions figurées : « au fur et à mesure », « juste mesure », « dépasser la mesure », « outre mesure », « faire bonne mesure » ou « la mesure est comble », « avoir deux poids deux mesures » ou « n’avoir aucune commune mesure », « mettre hors de toute mesure », « être en mesure », « se mesurer à », « se mesure des yeux ».

William Shakespeare en fit le titre d’une de ses pièces sur la justice mal rendue – Mesure pour mesure. Le présocratique et sophiste Protagoras, un syntagme de relativisme – « L’homme est la mesure de toute chose » (De la Vérité) – pour post-modernité.

Un étalon. Mais très fuyant.

Qu’avons-nous pu apprendre ces semaines-ci, en matière de « mesure » ?

*

1- Qu’« un battement d’aile de papillon au Brésil peut déclencher une tornade au Texas » suivant la proposition du météorologue Edward Lorenz.

À savoir qu’un pangolin se promenant avec son nouveau flirt, une sémillante chauve-souris, pour frimer dans un laboratoire P4 à Wuhan, peut vider les rayons des supermarchés européens, enfermer les populations de la planète à leur domicile pendant des mois, en décimer des centaines de milliers leur enlevant leurs vies, et par manque de respirateurs donner un coup de pouce à tous les euthanasistes à l’affût.

Mais aussi que de petites économies budgétaires inconséquentes d’apprentis politiques sur des stocks de masques au ministère de la Santé, ou que la rétention pingre d’un argent qui n’est pas « magique » comme il fut répondu à une infirmière du CHU de Rouen, peut ouvrir une perte en dizaines voire centaines de milliards d’euros à l’économie d’un pays, faire chuter son PIB de 8% et grimper sa dette vers des nuées irreprésentables de 150% de ce PIB.

L’« effet papillon » ne circule pas seulement dans la dimension spatiale par-dessus les océans, mais tout autant descend en démesure sur l’axe temporel des enchaînements. Y penser porte un nom : éthique conséquentialiste.

*

2- Que les « distanciations » qui s’imposent, ça va un moment de surmoi collectif ! ! Mais ce n’est pas évident… car cela contrevient à nos « manières d’être ».

Ce à quoi on ne songeait guère, il y a encore deux mois. Les circulations, les installations, les localisations, les sédentarisations.

Une enseigne aux nombreuses officines, grande pourvoyeuse d’équipements de bureau promeut depuis quelques jours des « barrières plexiglas » disponibles dans tous ses magasins. Paravent sanitaire incolores ou fumés, adaptés aux banques d’accueil, comptoirs pour les échanges debout, et aussi aux bureaux pour échange assis. Elle y ajoute des bandes de marquage au sol de sécurité pour garantir une distance dans les files d’attente. Le mobilier change… Ce n’est pas seulement le télétravail qui va s’installer durablement, et la télémédecine qui va prendre ses marques technologiques. Haro sur les open spaces, ruée sur les plexiglas, exit le flex office, vade retro le coworking.

Bonjour les tables de restaurants sous bulles. Et les « loisirs culturels » délivrés à domicile : conférences, films, concerts, ballets, théâtres, opéras, parcours muséographiques.

Au revoir les ribotes, les beuveries, les « speed dating », les frôlements embarrassants ou pas, les vestiaires encombrés. Et les pickpockets. Qui vont faire la tête.

Les grecs nommaient hexis (Aristote), Thomas d’Aquin, habitus, l’ensemble des modes d’être et des dispositions qui déterminent nos réactions et actions. Parmi ces habitus, on trouvera les différentes formes de proximité physique que l’on entretient avec les autres. Intime, personnelle, sociale, publique. Ce sont des arrangements codés, des actes à signaux vertueux. Ils s’impriment dans les générations. On appelle ça de l’éducation. Et en avoir ou pas…

L’anthropologue Edward Hall dans La Dimension cachée, sous le nom de proxémie, en a décrit les fonctionnements. Il a montré qu’il existait pour chacun un périmètre de sécurité de base, mais aussi toute une zone de distances qui avaient une valeur significative de la relation établie avec autrui. Ce rayon de distanciation, varie selon le type de relations, selon les lieux, les heures, selon les types d’activité ; et selon les cultures.

Par exemple, si au Brésil, une femme à peine rencontrée semble coller son corps à vous, en vous faisant une chaste bise de bienvenue, ne pas croire à un message de bonne fortune.

C’est tout cet édifice de mesures et mensurations et leurs civilités qui s’effondre dans les urgences prescriptives et durables, pour cause de circulation virale. Agressions, impolitesses, cordialités, sympathies, respects, déférences, mépris, indifférences, empathies, émois, tendresses, amitiés, désirs, avaient leur langage atmosphérique et possédaient une grammaire spatiale. Nous n’y songions pas, sauf en commettant occasionnellement des bévues. Les bévues, les incompréhensions, les assombrissements et les vexations, vont se multiplier.

Il faudra apprendre que le « tu » distanciel de la Freundschaft est plus dangereux que le « vous » distanciel de l’aristocratie.

*

3- Qu’il faudrait interroger cet appel au gigantisme, au tout connecté, à l’unicité, uniformité, univocité, unidimensionnalité et centralisation, de l’être ensemble en masse, babelisé.

« Ce que les yeux des chauve-souris sont à l’éclat du jour, l’intelligence de notre âme l’est aux choses qui sont de toutes les plus naturellement évidentes » (Aristote, Métaphysique).

Ne voit-on pas que ce sont de petits États qui à cette heure-ci ont réussi à affronter l’épidémie avec le moins de vies enlevées ? La Tchéquie, Hong Kong, La Corée du Sud, Taïwan, Israël, le Vietnam. Des États qui, à l’exception du Vietnam, sont des états démocratiques. Des États qui – à l’exception de la Tchéquie mais qui sait bien de quoi il en retourne – vivent sous la menace tangible de régimes totalitaires à portée de missiles. Des États dont les populations ne craignent pas le « traçage » et ses techniques diverses, s’il y est fait recours, car elles ne risquent pas beaucoup que le contrôle de celui-ci leur échappe. Des États dans lesquels l’initiative associative ou entrepreneuriale n’est pas bridée par des administrations pléthoriques et fats.

Ne voit-on pas que ce sont les appareils administratifs centralisés, leurs logiques instrumentales, et les mentalités de leurs servants, qui ont mis le pays dans cet état. Incapables dans leur volonté de contrôle et prétention de perfection, de faire face à l’adversité ?

« Small is Beautiful », l’expression est passée en syntagme sous vernis d’anglophonie, comme une de ces idola fori de la « décroissance », fanées par les années. Attribuée à Ernst Schumacher, qui sous ce titre rédigea un essai laborieux d’économie « bouddhiste » plein d’intentions bellâtres, son idée principielle n’était, pour autant, pas sans intérêt.

En fait l’expression est due à un philosophe plus solide né dans une petite ville d’Autriche d’avant-guerre, Leopold Kohr. Correspondant de guerre durant la guerre d’Espagne, aux côtés d’Ernest Hemingway, André Malraux, se liant avec Eric Blair qu’on découvrira sous le nom de George Orwell, il fut un adversaire constant du fascisme et du communisme, soutenant une forme d’anarchisme philosophique. Il défendit l’idée pragmatique que seules des entités politiques petites pouvaient permettre une interaction démocratique entre gouvernance et société civile. Il avait même suggéré un chiffre idéal – 15 millions – pour que les dynamiques interactives sociales ne se pétrifient pas.

Il avait une expression qui valait noyau de toutes ses réflexions : « Chaque fois que quelque chose va mal, quelque chose est trop gros ».

La course de ce virus meurtrier nous aura mis devant l’évidence des faits : les états totalitaires sont assassins, et les démocraties de masse sont des démocraties loupées.

*

« Il faut une science politique nouvelle à un monde tout nouveau. Mais c’est à quoi nous ne songeons guère ; placés au milieu d’un fleuve rapide, nous fixons obstinément les yeux vers quelques débris qu’on aperçoit encore sur le rivage ; tandis que le courant nous entraîne et nous pousse à reculons vers les abîmes » (Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique).

Saurons-nous ?

   

Dimanche 10 mai

J’aime flâner sur les Grands Boulevards,
Y a tant de choses, tant de choses,
Tant de choses à voir.
On n‘a qu’à choisir au hasard,
On s’fait des ampoules
À zigzaguer parmi la foule.
J’aime les baraques et les bazars,
Les étalages, les loteries.
Et les camelots bavards
Qui vous débitent leurs bobards.
Ça fait passer l’temps
Et l’on oublie son cafard.
(Paroles Jacques Plante ; musique Norbert Glanzberg, 1952)

Pour la « flânerie », demain, ce ne sera pas ça… Ni pour « les yeux angéliques que l’on suit jusqu’à République », du quatrième couplet. Mais pour ce qui est des camelots bavards et leurs bobards, don’t worry : il y a profusion qui nous attend… aux infos. Ici, l’après sera comme l’« avant »… Pas sûr, que ça nous fera oublier notre « cafard »…

Gérard Rabinovitch
Les temps qui courent

Images : Frans Mazereel

Jerôme Bosch - Le Concert dans l’oeuf

Les temps qui courent (1)

31 mars 2020
Le philosophe et sociologue observe et analyse la vague pandémique au jour le jour. Il commence cette semaine avec des réactions à chaud et à froid, jamais tièdes, sur la quinzaine écoulée. Où l'on croisera Winston Churchill, Romain Gary, Joseph Brodsky, Paul Virilio et bien d'autres.
Room in New York, Edward Hopper, 1932

Les temps qui courent (2)

13 avril 2020
Le réel revient frapper à la porte des semblants avec lesquels tout le monde circule dans un rêve éveillé, et les agents de service de la domestication, les premiers. Les tentatives de dissimulation de l’absence massive de masques virent à la pantalonnade...
Felix Nussbaum, Le réfugié, 1939

Les temps qui courent (3)

27 avril 2020
Il est rapporté que l’impact de l’ambiance Covid-19 sur les rêves est notable chez beaucoup, bien sûr selon les modalités propres aux histoires de chacun. De quoi avertissent ces rêves ? Qu’il n’y aura pas d’“après” ?

Les temps qui courent (4)

11 mai 2020
Le président de la République, absent à lui-même dans un trop plein de mise en scène, produit de l’angoisse. Le Premier ministre, présent à son inquiétude dans son “être au charbon”, produit de l’incertitude.