Machiavel pour les neutres

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

Facebook a récemment fait une annonce surprenante : ses employés vont devoir suivre – et ce sera obligatoire – des cours de neutralité politique” [1]. L’idée, semble-t-il, est que le site pourra ainsi publier des informations, couvrir l’actualité de façon tout à fait impartiale. Ce serait donc possible et même, allons plus loin, ce serait souhaitable. Oui, parce qu’aujourd’hui, il est de mauvais ton d’être engagé. La respectabilité implique la neutralité, l’objectivité, réelles ou supposées. Ainsi, le gouvernement n’a plus vraiment d’idées politiques, il est pragmatique (Valls : Moi qui suis un pragmatique”), il est neutre, comme le Medef, qui n’est ni de gauche ni même de droite (Pierre Gattaz : Je veux un Medef de conquête et apolitique”) ou le mouvement lancé par Emmanuel Macron, pas à droite, pas à gauche”. Ceux qui dirigent, de plus en plus, déclarent être indépendants, impartiaux, sans engagements, ils aiment tout le monde et leur cœur ne penche ni vers les uns, ni vers les autres. Promis, juré.

Responsables de tous bords se convertissent à la neutralité politique”. Récemment, un élu FN l’a imposée aux artistes venus jouer dans sa belle ville de Villers-Cotterêts pour la fête de la musique (À défaut, la prestation ne sera pas rémunérée”). Même le collectif Manif Pour Tous insiste : il est apolitique, parfaitement [2].

Nous devons choisir notre camp – avertissait pourtant Elie Wiesel, récemment décédé, dans son Discours d’acceptation du Prix Nobel de la Paix” prononcé en 1986 –. La neutralité aide l’oppresseur, jamais la victime. Le silence encourage celui qui tourmente, jamais le tourmenté.”

Ah, me rétorquerez-vous, mais il faut maintenant regarder le monde en face, Elie Wiesel était un homme éminemment respectable, mais voyons, la seconde guerre mondiale est loin, la société a changé, il faut être réaliste, pragmatique en un monde où les idéologies sont mortes, où même les paquets de cigarette sont devenus neutres, trêve d’idéalismes, d’engagements archaïques, il faut savoir se coltiner la vraie vie, madame, parfaitement, et, voyez-vous, un chat est un chat, c’est ainsi, et les dogmes, systèmes de pensées et utopies, c’est du passé, n’en parlons plus, droite ou gauche on s’en fout, seule compte l’efficacité la réalité le pragmatisme le rendement la performance la productivité.

Nicolas Machiavel, Le Prince, traduit de l'italien par Jacques Gohory, préface de Paul Veyne, suivi d'extraits des Œuvres politiques et des Lettres familières, Gallimard, coll. Folio classique (n° 1173), nouvelle édition en 2007. Une ordonnance littéraire de Nathalie Peyrebonne dans délibéré

Soit. À tous les apôtres de la neutralité politique, et aux dirigeants de Facebook en particulier, je recommande fermement la lecture du Prince de Machiavel, livre fondateur de la politique moderne [3], guide sur l’art et la manière de prendre le pouvoir et le conserver, dont se revendiquent bien des élus qui, malheureusement, ne l’ont que très rarement lu, et d’autres encore, tant il est vrai que le pouvoir n’est pas détenu que par les gouvernants : Machiavel s’adresse au prince, il s’adresserait sans doute de nos jours autant aux politiques qu’aux patrons de grandes entreprises, à François Hollande comme à Mark Zuckerberg ou à Bernard Arnault. Aux puissants.

Et Machiavel, dans son ouvrage, s’intéresse à la neutralité. Tiens donc. Il est très clair sur la question : Le parti de la neutralité qu’embrassent le plus souvent les princes irrésolus, qu’effraient les dangers présents, le plus souvent aussi les conduit à leur ruine”. Diantre. Et aussi : Ce ne sont jamais les amis et les alliés qui demandent la neutralité. Cette considération seule devrait ouvrir les yeux du prince qu’on veut engager dans ce parti ; mais s’il est d’un caractère irrésolu et faible, l’intérêt de se tirer d’un embarras présent l’aveugle sur le danger d’une telle détermination”.

La neutralité politique serait-elle aussi un aveu de faiblesse et un danger ? Au surplus, – précise Machiavel –  un gouvernement ne doit point compter qu’il ne prendra jamais que des partis bien sûrs : on doit penser, au contraire, qu’il n’en est point où il ne se trouve quelque incertitude. Envers et malgré tout, choisir son camp.

Ah mais le pouvoir impose la prudence, savoir composer, ne pas s’engager de façon trop visible, faire un tout petit pas, l’air de pas y toucher, mais le faire tout de même, noyer de poisson, derrière de bons et gros écrans de fumée, avancer masqué. À ceux qui le pensent, Machiavel rétorque : On estime aussi un prince qui se montre franchement ami ou ennemi, c’est-à-dire qui sait se déclarer ouvertement et sans réserve pour ou contre quelqu’un ; ce qui est toujours un parti plus utile à prendre que de demeurer neutre”.

Il faut lire ou relire Nicolas Machiavel, quand on prétend être de ceux qui pèsent sur les rouages de notre société tout en évitant d’en faire partie. Surplomber, dominer.

Quand on se déclare neutre.

Le mot, pour ne rien arranger, est très laid. Et puis, question rime, quelle tristesse… Cyrano de Bergerac n’a pas manqué de l’épingler, au détour d’un duel :

Il me manque une rime en eutre…
[…]
C’est pour me fournir le mot pleutre ! ” [4]

Nathalie Peyrebonne
Ordonnances littéraires

[1] Cette annonce fait suite à des mises en causes récentes sur la manière dont le réseau hiérarchise les informations publiées sur son fil d’actualité et dans la rubrique Trending topics.

[2] Communiqué de presse du 1er mai 2013 : Pour mettre fin à des rumeurs qui circulent, la Manif Pour Tous redit encore une fois qu’elle est une organisation apolitique.

[3] Et auteur sur lequel, tout de même, Emmanuel Macron a soutenu son mémoire de Master.

[4] Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac.

Nicolas Machiavel, Le Prince, traduit de l’italien par Jacques Gohory, préface de Paul Veyne, suivi d’extraits des Œuvres politiques et des Lettres familières, Gallimard, coll. Folio classique (n° 1173), nouvelle édition en 2007

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