Nous n’avons pas besoin que justice soit faite

Le genre idéal est noir. Comme un polar, un thriller, une enquête judiciaire ou un roman naturaliste. Et c’est de l’humain, de la tragédie grecque, du meurtre, en série, passionnel, accidentel, d’État, ordinaire parfois.

Le réel fait mal. Même dans la fiction. Surtout lorsque cette dernière, strate après strate, met à nu des vérités ressenties mais toujours protégées par le flou des supputations, brouillées par les démentis, neutralisées par l’accumulation des mensonges comme un barrage inexpugnable à la simple vérité des faits. Cela fait d’autant plus froid dans le dos quand les victimes elles-mêmes souhaitent que rien ne change pour préserver le peu qu’il reste. Cela devient terrifiant quand le sentiment d’impuissance et l’humiliation apprise dès l’enfance neutralisent jusqu’à la pensée d’un avenir différent et potentiellement commun. Lorsque le monde n’est plus pensé qu’à coups de pastels, de tâches de couleurs et d’images schématiques pour simplifier une réalité complexe aboutissant imparablement à l’oppression du plus grand nombre ; un monde à la violence totale qui n’a même plus besoin d’être physique et où soudoyer est inutile lorsqu’il suffit de changer les lois.

Face à l’angoisse quotidienne d’être mis au rebut, la colère elle-même demeure une petite fille sage. La société qui la génère, sous les oripeaux de la civilisation, est une barbarie. Une dépression. Qui ne laisse plus de place que pour la résignation, la compromission ou la haine, de soi et des autres. Trois seules alternatives parfois mêlées qui entraînent toujours davantage sur la pente de l’amertume et des solutions faciles.

Marc pense y échapper. Il est à l’abri du besoin et journaliste d’investigation. Un bon. La quarantaine. Bien sûr, lorsqu’il soulève un lièvre de taille, le pouvoir s’indigne, l’outrage est si vulgaire. Quelques têtes tombent, ordinairement, sereinement presque, dans les limites d’une corruption policée où il joue finalement son rôle de contre-pouvoir utile à faire croire qu’il existe. Comment pourrait-il ignorer les limites de son action lui qui a grandi sous l’ombre protectrice d’une famille puissante ? À quoi bon le nier ? : « Ces gens là le fascinaient. Ces hommes qui, avec une assurance de somnambule, identifiaient toujours de nouvelles possibilités de gagner de l’argent l’éblouissaient tout autant qu’ils le dégoûtaient. Parce qu’ils se trouvaient au sommet de l’échelle du succès, ils se croyaient au-dessus de tout et estimaient souvent qu’ils pouvaient s’approprier de droit divin tout ce qui leur plaisait. L’espace le plus vaste leur paraissait toujours trop étroit, le succès le plus éclatant toujours trop modeste, le bénéfice le plus astronomique toujours trop insignifiant. »

Une jeune femme est morte massacrée dans sa chambre. Tout le monde s’en fiche. Fouiller dans le quotidien des gens de peu n’est pas rentable. Même lorsque son assassin présumé est retrouvé par ADN trente ans plus tard, cela ne doit pas faire plus de dix-sept lignes dans le journal. Marc, devant le profil du tueur présumé, ne comprend pas le mobile. Ce qu’il voit est une peur qui musèle. Qui y a-t-il derrière cette vie sans tâche de sympathique père de famille subitement révélé prédateur ?

Pour le comprendre, face à des vivants morts debout, murés dans le silence, le journaliste va se concentrer sur la victime. Son intuition lui hurle de ne pas lâcher le morceau. Se profilent alors les années Mitterrand et les nôtres dans la foulée. Le scandale est énorme et banal. Les insatiables sont là. Ils sont de ceux que rien n’arrête. Et le roman de Gila Lustiger est une réussite qui, en 2017, éclaire par le noir la campagne électorale française.

Lionel Besnier
Le genre idéal

Les Insatiablesde Gila Lustiger, traduit de l’allemand par Isabelle Liber, Actes Sud.