Le nouveau western

Le genre idéal est noir. Comme un polar, un thriller, une enquête judiciaire ou un roman naturaliste. Et c’est de l’humain, de la tragédie grecque, du meurtre, en série, passionnel, accidentel, d’État, ordinaire parfois.

Des commentateurs peu concernés par la survie ordinaire, pour défendre l’inefficacité globale du politique à contrer une extrême-droite principalement nourrie selon eux de la faiblesse de ses adversaires, arguent que le monde a tellement changé depuis la chute du mur, tellement vite et tellement dans tous les sens qu’il est quasi impossible avec toute la meilleure volonté d’œuvrer pour le bien de tous sans qu’il y ait un minimum de casse et forcément sociale.

Blablabla.

Près de trente ans ont passé depuis Rostropovitch au Check Point Charlie. Toute une génération a mangé son pain blanc en voyant grandir ses enfants et venir les rides. Ce n’est pas l’effondrement, mais les symptômes sont repérés. Là où dans un autre siècle en 89, la Roumanie chassait le tyran, une partie de la population doit maintenant descendre dans la rue pour contrer une corruption décomplexée. Quand la France élisait en 81, un Président « socialiste », pour « changer la vie », ce qu’il reste de ce lambeau perdure près de quarante ans plus tard dans un pays où une partie des élites est considérée en Europe comme la plus corrompue du continent main dans la main avec l’Italie.

Espoir donc ? Les Coréens du sud, au moins, sont des millions dans les rues. La démocratie, fragile, fluctuante dans ses aléas, est comme la température avec une part de réel, une autre de ressenti. Ses ennemis sont chroniques. Faisons en sorte qu’ils ne deviennent pas mortels. Ne plus subir le plus malin. Le plus menteur. Le plus corrompu. Ne pas avoir un ennemi de l’extérieur qui déresponsabilise. Un arabe. Un indien. Un grand propriétaire. La généralisation de l’autre pour le tuer. Le nouveau western en somme, les flingues en moins mais tout aussi mortel. Et résister à la tentation d’une bonne pétoire à mettre sous le nez d’impunis qui devraient se faire casser la gueule tous les trois mètres plutôt que de se croire au-dessus des hommes et des femmes qu’ils méprisent en voulant les gouverner. Ne pas bouillir d’impatience à l’idée d’une bonne dérouillée à mains nues, d’une chemise de RH arrachée afin d’être moins humilié, réduit à se battre entre fragiles, quand on ne sait même plus où situer l’adversaire, quand on tape sur le frère, ce double de misère et de peur, cette détestation de soi-même à portée de bulletin de vote, cet être humain auquel on va mettre, c’est promis, un bon coup de pied au cul en se demandant le lendemain pourquoi le sien fait si mal.

Se défendre. Affirmer le libre arbitre, la possibilité du non et de la main tendue. Rêver. Agir en fonction de ce que l’on ressent quitte à y laisser une peau qui, de toutes les façons, à ce rythme ne vaudra plus grand chose demain. La démocratie ne pèse que des mots dans le vent sans la liberté de pouvoir dignement y avoir sa place. C’est finalement l’une des problématiques à laquelle Jim Garry se confronte dans Ciel Rouge en arrivant sur les terres de John Lufton alors que s’annonce une guerre des prairies, entre domaines, propriétaires, entre ranchers, éleveurs et colons avec les barons du bétail en chantres absolus de l’ultralibéralisme. Travailler. Gagner sa vie. Prendre celle des autres ? C’est le Far West.

Embauché pour un sale petit boulot, pion au même titre que des éleveurs locaux d’une manipulation qui les fait tous partir à la guerre pour les intérêts d’un autre, le cow-boy, libre penseur solitaire, avec ses démons, son passé et sa conscience, loin d’être un pied tendre, va choisir pour la première fois peut-être son destin. Il y a un shérif et une loi, à géométrie variable. Un représentant fédéral pourri jusqu’à l’os, méprisé de tous et pourtant protégé par l’État qu’il représente. Il y a des crédules caressés dans le sens du poil et qui donneront le sang nécessaire, comme de bons militants, en contrepartie d’un néant déguisé en valeurs. Le bétail est la denrée de l’époque. Il y a des bagarres où les coups tuent aussi sûrement qu’une hache enfoncée en pleine poitrine. Même le sol n’est pas rassurant. Neige, pluie et fatigue ajoutent à l’inconfort des traques. La violence est sous-jacente. On se tire dessus avant de s’épouser et l’auteur franchit en nuance la frontière des genres entre western et roman noir dans un mode où la cupidité ronge les âmes mortes.

Un temps, le polar scandinave, par sa critique de la social-démocratie en correspondance avec les problématiques intimes et sociales des lecteurs français, a touché juste en apportant conjointement dépaysement et réponses. Le western aujourd’hui, par sa violence, ses antagonismes, ses dilemmes moraux, dans un monde sauvage en totale mutation, revient en force et qualité dans les catalogues des éditeurs. Ce n’est pas pour rien. Il y a souvent une banque, et si ce n’est pas HSBC, le Crédit Lyonnais ou une autre que l’on puisse citer, elles annoncent les monstres planétaires. Prenez n’importe lequel des livres suivants, comme vous retourneriez une carte aveugle sur une table de saloon, et vous tomberez sur un as. Retournez en cinq, vous aurez la quinte royale. Céline Minard, avec Faillir être flingué, aura peut-être été la porte d’entrée dans le western littéraire, elle n’est pas un coup de feu isolé dans la nuit. Le chargeur est plein. Douze balles d’encre et de papier dans cette liste et quel que soit l’ordre dans lequel vous piocherez dedans, la dernière tue aussi sûrement qu’un regret en plein cœur. Avec le western en antidote. Car si rien n’est jamais définitif dans les temps désormais arrivés, la même erreur serait de croire que tout est perdu.

Lionel Besnier
Le genre idéal


Ciel Rouge
de Luke Short, traduit de l’américain par Arthur Lochmann, postface de Bertrand Tavernier, Actes Sud.
Et aussi Booming de Mika Biermann, éditions Anacharsis ; Warlock de Oakley Hall, traduit de l’américain par David Boratav, éditions Passage du Nord Ouest, rééd Rivages/Noir ; L’homme des vallées perdues de Jack Schaeffer, traduit de l’américain par Éric Chédaille, Libretto ;  Méridien de sang de Cormac McCarthy, traduit de l’américain par François Hirsch, Points Seuil ;  Le sillage de l’oubli de Bruce Machart, traduit de l’américain par Marc Amfreville, éditions Gallmeister ; Le tireur de Glendon Swarthout, traduit de l’américain par Laura Derajinski, éditions Gallmeister ; Deadwood de Pete Dexter, traduit de l’américain par Martine Leroy-Battistelli, Folio Policier ; Terreur apache de William Riley Burnett, traduit de l’américain par Fabienne Duvigneau, Actes Sud ; Griffintown de Marie-Hélène Poitras, éditions Phébus ; Tueur de bisons de Frank Mayer, traduit de l’américain par Frédéric Cotton, éditions Anacharsis, rééd Libretto ; Sistac de Charlie Galibert, éditions Anacharsis, rééd Libretto.

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