L’ œil d’Apollon

Nouvelles d’un monde ancien. Qui rit ici ? Qui pleure là-bas ? Personne, tout le monde, vous peut-être. Une semaine sur deux, une nouvelle pour en rire ou en pleurer.

Edward Hopper, Morning sun, 1952

Quand j’y repense, même si j’évite autant que possible d’y repenser, je me dis que tout cela était inévitable. Lucie et moi nous avions les mêmes goûts, la même façon de parler, de marcher, de rire, de penser. Surtout, nous avions une même vision de la vie : en gros, l’existence ici-bas était un chaos qu’il nous fallait traverser de façon aussi rimbaldienne que possible. Nous ne nous connaissions pas depuis une semaine avec Lucie que déjà nous étions inséparables. Passé un mois, comme deux jumelles. Passé un an, deux criminelles. Enfin, je ne sais pas si crime est le terme qui convient.

Lucie était brune, petite et boulotte, elle noyait ses formes dans des robes chasubles vaporeuses. Moi — moi, c’est Delphine, bonjour — j’étais blonde, du genre brindille avec un look gothique soigné jusqu’à la dernière épingle à nourrice. Les autres filles de la classe nous ont vite surnommées Bouffie et Vampirette, ce qui dit assez bien l’amour qu’elles nous portaient. Nous le leur rendions bien à ces idiotes. Dans ce lycée privé de Lausanne, où nos parents nous avaient casées pour avoir la paix (paix payée à un prix démentiel !), on nous appelait aussi les pestes. Nous avions dix-sept ans et étions, je le concède, parfaitement insupportables.

Il n’y avait que des filles dans cet établissement, aussi lorsque deux mois après la rentrée s’est matérialisé devant nous un jeune prof de maths beau comme un dieu grec, il y a eu des évanouissements dans notre classe de terminale. Les pimbêches du premier rang roucoulaient littéralement, les autres étaient en extase. Ce type était censé nous faire cours sur les probabilités mais il aurait récité des poèmes galants qu’il n’aurait pas eu un public plus attentif.

Une des premières choses que le dieu grec a dites fut, je cite : « Il n’y pas de hasard, il n’y a que des événements dont les causes nous échappent. Je veux dire, dont la causalité est si complexe qu’elle échappe à notre entendement ». J’ai cru que les pimbêches devant moi allaient tomber de leur chaise tant le ramage de ce type se rapportait à son plumage : voix suave, onctueuse même, à vous faire courir des frissons dans le dos. Nous, avec Lucie, on a éclaté de rire. Moi sans doute un peu plus fort qu’elle puisque le prof m’a apostrophée : « Ça t’amuse ce que je raconte, la punkette ? ».

La punkette ! Il était gonflé. Et en plus il me tutoyait, l’angelot ! J’en suis restée comme deux ronds de flan. Mais avec moi, il était mal tombé. D’abord parce que j’adorais les maths, comme Lucie d’ailleurs : nous étions alors toutes deux des blocs de rationalité taillés dans le granit, en dépit de notre goût pour la poésie la plus éthérée et la pratique de divers rites conjuratoires que je ne détaillerai pas ici. En plus, nous étions bardées des certitudes d’airain de l’adolescence. J’ai donc répondu à ce type, sur un ton peut-être un peu vif : « Mais bien sûr que ça existe, le hasard ! C’est quoi, ces conneries ? ». L’angelot m’a répondu : « Toi, tu ramasses tes affaires et tu sors. Tout de suite ! ». Je suis sortie, Lucie m’a suivie immédiatement. Jamais porte n’a claqué plus bruyamment.

Dans le couloir, nous nous sommes écroulées par terre pour rigoler cinq bonnes minutes, puis Lucie m’a dit qu’il fallait qu’on lui donne une bonne leçon à ce prof, sinon ça allait être l’enfer le restant de l’année. Moi, j’étais encore sous le choc de l’injure, j’en tremblais presque. Mais ma copine avait l’air sérieuse, elle a insisté, comme si me venger était devenu l’affaire de sa vie. « Quand même, attends, on peut pas le laisser te parler comme ça. Il faut le démonter, ce mec ! ». C’est alors que j’ai eu cette brillante idée : nous allions prouver à ce crétin que le hasard existait, et nous le ferions devant toute la classe, à ses dépens. Il allait blêmir, l’Apollon ! « D’accord, mais on fait comment ? » m’a demandé Lucie. Le fait est que je n’en avais pas la moindre idée.

Mon amie et moi avons conspiré toute la soirée dans notre chambre, cependant nos cogitations butaient toutes sur un problème de logique  : si nous voulions mettre en scène un hasard, ce qui revenait plus ou moins à le provoquer, serait-ce encore un hasard ? L’énoncé même de notre projet ne le condamnait-il pas d’emblée  ? Nous nous sommes endormies là-dessus.

Le lendemain, une des pimbêches est venue droit vers nous, admirative ou goguenarde je ne sais. « Bravo les filles, ça c’était une sortie ! Les murs ont tellement tremblé qu’on a cru que le tableau allait se décrocher ». C’est alors que j’ai eu l’Idée. Au-dessus du tableau noir était accrochée une sorte de chromo du lac Léman, œuvre dont le pompiérisme était une injure pour l’œil mais qui, malgré tout, lui offrait une opportune diversion pendant les cours les plus ennuyeux. Son cadre très massif ne tenait que par un vague clou qu’il suffisait de desceller. L’une de nous deux sortirait sous un prétexte quelconque en faisant claquer la porte. Le lac Léman se décrocherait et tomberait dans le dos du prof qui ferait une drôle de tête. Ce hasard n’en serait pas tout à fait un, mais l’air ahuri de l’angelot serait notre vengeance.

Ça, c’était la théorie. Restait à voir si cela pouvait marcher en pratique. Le week-end suivant (car nous préférions rester à l’internat plutôt que de retourner dans nos lamentables familles), nous avons procédé à plusieurs essais. Lucie faisait violemment claquer la porte tandis que je me tenais sous le cadre prêt à le rattraper lors de sa chute. Le fait est qu’il n’est jamais tombé. Une surveillante a fini par débouler en nous demandant ce que c’était ce tintouin et ce que nous faisions là. Nous sommes revenues une heure plus tard, plus discrètement, pour mettre un clou moins gros derrière le cadre et élargir le trou dans lequel il était fiché. Le temps a manqué pour tester le nouveau dispositif avant le cours de maths du lundi matin. On verrait bien.

Eh bien on a vu : le prof est arrivé en coup de vent, visiblement de très mauvais poil, et il s’est immédiatement dirigé vers le tableau pour y marteler à grands coups de craie quelque formule absconse. Presque aussitôt le cadre lui est tombé sur la figure. Un des coins est allé se planter directement dans son œil gauche. Le pauvre garçon s’est effondré en hurlant. Le sang pissait de son arcade sourcilière comme un geyser, une drôle d’humeur vitreuse coulait de son œil. Stupéfaction générale, puis affolement, cris et débandade. L’Apollon avait beaucoup moins l’air d’un Apollon, Lucie et moi étions livides, les autres filles hystériques.

L’accident fut mis sur le compte de la malchance et, les jours suivants, nous avons toutes défilé devant un psychologue qui s’est employé, sans guère de succès, à prévenir de futurs cauchemars. Pour Lucie et moi, l’œil était dans la tombe et nous regardait sans aménité. Quant à celui du prof, il était définitivement hors d’usage. Avec mon amie, nous nous sommes longuement demandé si nous devions avouer notre méfait, car indéniablement c’en était un. Cependant, n’y avait-il pas dans cette histoire une vraie part de hasard ? Nous n’avions pas planifié la chose ainsi, après tout.

Finalement nous n’avons rien dit. Lucie a encore grossi, moi encore maigri, et après le bac nous nous sommes perdues de vue. L’affaire m’a tourmentée pendant toutes mes études de philo, beaucoup au début, moins à la fin. Je me vois encore noter fébrilement la phrase de Nietzsche : « Le caractère général du monde est de toute éternité celui du chaos, non pas au sens de l’absence de nécessité, mais au contraire au sens de l’absence d’ordre, d’articulation, de forme, de beauté, de sagesse ». J’ai trouvé là matière à réconfort sans bien savoir pourquoi. Et puis, après tout, ce n’était pas pour rien que l’évolution avait doté l’être humain de deux yeux. Apollon en avait encore un qui marchait, non ?

Édouard Launet
Nouvelles d’un monde ancien