Mort pour la France

Nouvelles d’un monde ancien. Qui rit ici ? Qui pleure là-bas ? Personne, tout le monde, vous peut-être. Une semaine sur deux, une nouvelle pour en rire ou en pleurer.

La première chose qui a frappé Jacques, c’est ce bruit, cette rumeur formidable qu’il a commencé à entendre alors que le front était encore à des kilomètres. On eût dit un monstrueux laminoir ne cessant jamais de tourner, broyant on ne sait quoi, le ciel peut-être. Mais à cet instant, ce qui le surprend plus encore, c’est ce type qui reste tranquillement assis, mangeant un sandwich quand tous les autres sont massés aux fenêtres du wagon pour essayer d’apercevoir quelque chose au loin. Jacques regarde l’homme avec étonnement, suffisamment longtemps pour que ce dernier s’en rende compte et lève les yeux vers lui.

— C’est ta première fois au front ? lui lance le type.
— Oui, je viens d’être appelé, répond Jacques. C’est impressionnant dis donc, ça a l’air de barder là-bas, quel boucan !
— Tu t’y feras mon gars, enfin si tu vis assez longtemps pour t’y faire. Quelle section ?
— La troisième.
— Alors tu es sous mes ordres.

Jacques repère alors les deux galons sur les épaulettes de l’homme et, instantanément, il se met au garde à vous.
— Soldat Gauchard Jacques, troisième section, à vos ordres mon lieutenant !
— Arrête tes conneries. Moi, c’est Marcel. Bienvenue en enfer mon gars. Tiens, assieds-toi là, tu veux un bout de sandwich, Jacques ?
— Je … je veux bien mon lieutenant.
— Marcel, bordel.
— Je veux bien … Marcel.

Jacques trouve immédiatement ce Marcel très sympathique. Il est calme, amical, a l’air revenu de tout. Pourtant son regard a quelque chose de minéral, dur et perçant à la fois. Ses yeux d’un bleu délavé sont sans cesse en mouvement, comme aux aguets. Ainsi que Jacques le découvrira assez vite, c’est le regard d’un soldat qui est allé au feu. Et en est revenu. La moitié des gars de la section du lieutenant n’ont pas eu cette chance : le mois dernier, ils sont restés allongés quelque part dans la boue de Péronne, entiers ou en morceaux. L’assaut sur la tranchée allemande a été un massacre, l’effectif a dû être largement renouvelé. Jacques fait partie des renforts. « Bienvenue en enfer » répète Marcel.

Après trois jours de bivouac près d’une ferme, puis une longue journée de marche, Jacques se retrouve effectivement en enfer. Ce n’est plus une rumeur sourde qu’il entend mais un roulement continu d’artillerie ponctué des détonations hargneuses des canons de 75, des explosions fracassantes des obus ennemis, du bourdonnement de guêpe des balles perdues. Un nouvel assaut doit avoir lieu le lendemain juste avant l’aube. Marcel a réuni sa section pour lui donner les dernières consignes et, dans un lourd silence, il regarde ses gars avec un mélange d’amour et de consternation. Des mecs de moins de vingt ans dont il ne reverra probablement pas le tiers, d’ailleurs lui-même ne sera peut-être plus là pour les revoir.

Marcel entraîne Jacques sous un abri de terre de la tranchée et lui tend un verre de gnôle. Il s’est pris d’affection pour ce garçon qui lui en rappelle un autre : Loïc, un de ceux qui sont tombés le mois dernier. Même air de premier communiant, même ingénuité : le lait maternel leur coulait encore des lèvres. Loïc était breton, s’est pris un éclat de shrapnel dans le thorax, est mort avant même de toucher le sol. Jacques avait été frappé par son air incrédule au moment de l’impact, depuis il en cauchemarde chaque nuit. Il aurait aimé lui faire ses adieux, à ce pauvre Loïc, mais c’était un tel chaos ce jour-là ! Alors va pour Jacques, celui-là vivra peut-être plus longtemps.

La section a appris pendant le briefing que, grande nouveauté, l’assaut serait précédé d’une charge de chars blindés. Personne n’en a encore vu par ici de ces engins bizarres supposés résister aux balles, peut-être même aux obus. Ce ne sera pas un luxe que de les avoir devant. L’illusion est de courte durée : à peine les hommes ont-ils surgi de la tranchée pour se mettre à courir derrière un char que celui-ci se prend un obus allemand dans le flanc. La grosse carcasse explose comme une vulgaire boîte de conserve. Jacques et son lieutenant se jettent au sol derrière l’épave pour se mettre à l’abri du mur de projectiles ennemis.

Il souffle une véritable tempête de métal, l’air est saturé de plomb et de poudre, les balles viennent se ficher dans le char éventré comme des grêlons monstrueux. Les deux hommes restent couchés côte à côte pendant plusieurs minutes, le souffle coupé, tétanisés. Comment est-il possible que tant de balles, d’obus, de grenades, de roquettes pleuvent en même temps ? Et comment se fait-il qu’ils soient encore vivants ? Autour du char, quelques camarades continuent d’avancer dans la mitraille comme des automates. Ils ne vont pas loin en général.

Le blindé s’est renversé sur le flanc et sa tourelle a été scalpée par l’explosion, laissant une ouverture béante. D’un geste sec de la main, Marcel désigne le trou à Jacques et s’y engouffre. Jacques le suit avec l’impression de se glisser dans un cercueil. Autant la machine était imposante vue de l’extérieur, autant son habitacle est minuscule. Personne à l’intérieur.

— Il n’y a pas de conducteur dans ces engins ? hurle Jacques à son supérieur dans le fracas ambiant.
— Si, il devait bien y en avoir un. Pas impossible que ç’ait été un nain vu la place qu’il y a là-dedans.
— Un quoi ?
— Un nain !
— Sans déconner ?
— Mais si, je déconne. Ça devait être un type normal j’imagine, qu’est-ce qu’on en a à foutre ?

Le feu se calme peu à peu, cependant des balles viennent encore de temps à autre se ficher dans la carcasse, parfois même des éclats de shrapnels, et chaque impact résonne de manière atroce dans l’habitacle. Marcel trouve que, pour un bleu, Jacques a les nerfs plutôt solides. Pour son premier feu, ce garçon est servi, or il semble traverser l’épreuve sans aucune panique. Le lieutenant en a vu d’autres pleurer en appelant leur mère. Peut-être ce jeune homme vit-il cette expérience comme une illusion. Peut-être est-il complètement déconnecté de la réalité, déjà fou. Lorsque les tirs cessent complètement, les deux hommes quittent l’abri du char pour courir vers leur ligne parmi des corps disloqués, des membres arrachés, des scènes d’horreur. Ils se jettent dans la tranchée où ils restent prostrés durant de longues minutes, haletant, livides.

Ils apprennent que pas un seul homme de la section n’est revenu. Tous doivent être morts ou en train d’agoniser dans la boue. C’est alors que Marcel réalise qu’il s’est défilé, qu’il s’est planqué pendant que les autres se faisaient faucher. N’est-ce pas là de la lâcheté ? Oui, mais il a voulu protéger Jacques et y a réussi : ce garçon lui doit la vie. Le lieutenant se sent à la fois traître et sauveur sans que ces deux sentiments ne parviennent à se compenser l’un l’autre. Il est désormais coincé dans la culpabilité comme il l’a été tout à l’heure dans le métal de ce char et chaque réminiscence de cet épisode vient frapper sa conscience comme une balle.

Les soldats ont droit à une semaine de repos à quelques kilomètres du front pendant laquelle Marcel et Jacques ont le temps de faire plus ample connaissance. Après la communion sous les balles, la communion dans les confidences. Le lieutenant a 38 ans, dans le civil il est fleuriste. Jacques en a vingt de moins. Lui vient d’être reçu à Normal Sup, a refusé une planque d’officier car il voulait connaître le combat en première ligne, sans privilège aucun. Il est cultivé, idéaliste, patriote. Un peu naïf aussi mais cela ajoute à son charme. Ce garçon me doit la vie, se répète Marcel, et aussitôt après il se dit : oui, mais demain ? Lui-même peut bien tomber, ça ne serait pas une catastrophe, mais un type comme Jacques, le pays en a besoin. Ce gars-là pourrait être demain professeur d’université, ou écrivain, ou homme politique. Il y a tant de promesses, tant d’avenir en lui ! Pourtant, dans quelques jours, Marcel devra à nouveau lui ordonner de s’élancer hors de la tranchée, baïonnette au fusil, pour se ruer contre les balles. Cette perspective l’emplit d’un épouvantable sentiment de gâchis.

Les jours passent, des renforts arrivent. La section se regarnit de chair fraîche et candide, et déjà il faut déjà remonter au front. Entretemps une profonde amitié s’est nouée entre Jacques et Marcel. Ils ne se quittent plus, discutent de tout et de rien, se sentent frères malgré le gouffre social et culturel qui les sépare. Chose incroyable, le jeune normalien a hâte d’y retourner. Pas impossible qu’il se croit immortel, songe Marcel. À nouveau, une aube de fin du monde et cette fièvre qui précède l’attaque. L’artillerie pilonne les lignes adverses depuis un bon quart d’heure dans un vacarme inouï. Marcel regarde sa montre. Deux minutes encore et il faudra y aller, escalader la petite échelle qui les mènera vers une mort possible, probable même. Il laisse les secondes s’écouler en étreignant le pistolet qu’il a déjà à la main. Jacques est à côté de lui, les poings serrés, prêt à bondir. Enfin arrive l’heure H. Le lieutenant donne un coup de sifflet et, dans le même temps, oriente son pistolet vers le pied droit de Jacques. Et il tire. Le jeune homme hurle de douleur et s’écroule au sol, sans comprendre. Marcel jaillit hors de la tranchée avec les autres hommes.

Le corps du lieutenant ne sera jamais retrouvé.
Mort pour la France.

Édouard Launet
Nouvelles d’un monde ancien