Alexandre Seurat pour le gouvernement polonais

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

Alexandre Seurat, L'Administrateur provisoire, éditions du Rouergue, 2016. Une ordonnance littéraire de Nathalie PeyrebonneEn Pologne, pays membre de l’Union européenne, les femmes ont failli ne plus avoir du tout le droit d’avorter. Même en cas de viol ou d’inceste. L’avortement était déjà et reste très sévèrement limité dans le pays, mais le gouvernement a tenté d’imposer un tour de vis supplémentaire, le tout en accord avec l’épiscopat polonais qui avait appelé il y a quelques mois à durcir la législation en vigueur. Il n’en a été empêché que parce que les femmes et les hommes de ce pays se sont mobilisés massivement. Victoire”, entonne en cœur la presse européenne. Quand, en réalité, le triomphe est bien triste : le pire a été évité, certes, pour le moment, mais le difficilement concevable demeure.

Et le gouvernement ultraconservateur du parti Droit et Justice, en place depuis l’automne 2015, a par ailleurs bien d’autres projets tout aussi réjouissants.

En Pologne, pays membre de l’Union européenne (n’est-ce pas), le conseil des ministres vient d’adopter un texte qui propose jusqu’à trois ans d’emprisonnement avec amende pour toute personne ayant eu l’outrecuidance de déclarer publiquement que des Polonais ou que l’État polonais auraient été responsables de crimes commis par les nazis ou auraient un tant soit peu collaboré avec eux. Le ministre polonais de la justice a déclaré que ce projet de loi visait à protéger la réputation et la dignité de la nation polonaise [1]. Le président de ce pays (membre de l’Union européenne, l’ai-je déjà précisé ?), avait lancé le mouvement, l’année dernière, en appelant à galvaniser le nationalisme polonais et […] renoncer aux narratifs qui déshonoraient la Pologne”.

Pas plus compliqué que ça.

Votre passé n’est pas toujours tout à fait reluisant ? Niez, niez, de toutes vos forces et réduisez au silence, par la violence s’il le faut, ceux qui en parlent. Et sinon, continuez, comme si de rien n’était, à siéger au sein des instances démocratiques de l’Union européenne.

Et ne lisez pas, surtout pas, jamais.

Les livres racontent bien des choses désagréables.

Mesdames et messieurs les membres du gouvernement polonais (oui, oui, il y a des femmes en son sein), sachez que, si un jour le Service des Ordonnances Littéraire parvient à se saisir de votre cas, il vous sera imposé de force un traitement draconien et, sans nul doute, assez long. Nos meilleurs spécialistes s’attaqueront avec un plaisir non dissimulé au mal qui vous ronge.

Sans vouloir aucunement imposer un protocole que mes confrères pourront poursuivre ou faire évoluer à leur guise, je commencerais, pour ma part, par vous prescrire un ouvrage d’Alexandre Seurat récemment paru aux éditions du Rouergue : L’Administrateur provisoire. L’histoire, c’est l’inverse de la vôtre. Le narrateur apprend que son arrière-grand-père a fait partie du Commissariat général aux questions juives” pendant la guerre. Et non seulement il ne s’en fout pas, non seulement il ne camoufle pas, non seulement il n’efface pas mais il voit ces révélations comme de petits cailloux, qui viennent s’enfoncer en [lui], forer de petites galeries verticales, étroites, à travers lesquelles l’air coule, le froid”. Le reste de la famille minimise (C’était comme ça, à l’époque”), ses amis lui disent en quoi ça te concerne, cette histoire ?”. Mais pour lui, c’est toute la réalité qui tremble”. Il enquête, se rend aux archives, suit la trace des victimes de son arrière-grand-père, lequel a fini sa vie tranquillement chez lui, sur sa terrasse.

Tout le récit est entrecoupé par le compte rendu d’un procès qui se révèle imaginaire : c’est celui, post-mortem, de son aïeul.

Ce que nous dit ce roman, c’est qu’on n’en a jamais fini avec l’histoire.

Ou qu’on ne devrait jamais en avoir fini.

Le gouvernement polonais veut préserver la dignité” du peuple polonais ? Alexandre Seurat lui répond avec une précision troublante, par l’énoncé de la peine dont écope l’arrière-grand-père dans L’administrateur provisoire :

En conséquence de quoi et puisque vous êtes déjà mort et qu’aucune réparation n’est plus possible de votre part, le tribunal vous condamne à la peine posthume maximale.

L’indignité.

La séance est levée.”

Nathalie Peyrebonne
Ordonnances littéraires

[1] Amélie Poinssot, “Le gouvernement polonais impose une relecture politique de son passé”Mediapart, 1er octobre 2016.

Alexandre Seurat, L’Administrateur provisoire, éditions du Rouergue, août 2016

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