Mallarmé pour Emmanuel M.

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

Monsieur Emmanuel Macon [1], âgé de 45 ans, marié, ministre des Finances, sans antécédents signalés ou connus, se présente à la consultation du service de chronobibliopathologie, adressé par son médecin traitant suite à une histoire d’insomnie, retards, pertes de montres et agenda. L’interrogatoire ne fait pas apparaître de plainte particulière à l’exception de ces symptômes, d’apparition récente et progressive.

Pas d’antécédents remarquables personnels ou familiaux, sauf la présence d’une horloge à balancier dans la bibliothèque du père qui a été suivi pour une bibliophobie bien contrôlée.

La biologie est normale, les constantes dans des fourchettes acceptables compte tenu de l’âge et de la profession du patient. L’examen clinique montre des ongles rongés, une impatience du mollet droit, et un légère paralysie latérale asymétrique du côté gauche. L’examen ophtalmologique donne une oculométrie normale, sauf un léger strabisme divergent à la présentation d’un texte écrit.

À l’anamnèse, on retrouve des événements déclencheurs idiopathiques : désintérêt pour la lecture dès la puberté, tentative, au début de l’âge adulte, de faire entrer “26 heures dans une journée” selon l’expression du patient.

Explorations fonctionnelles

On procède au test de Borges. Il est proposé au patient la lecture de quatre vers tirés de la littérature mondiale. Il lui est ensuite demandé de classer sur une échelle de 1 à 10 la perte de temps ressentie. Dans un deuxième temps, on interroge le patient sur la perte de temps que représente un voyage en autocar de 12 heures pour un allocataire du RSA, se rendant de Paris à Marseille. Il doit également proposer une évaluation sur une échelle de 1 à 10.

Au test de Borges, le patient présente une inversion proportionnelle dite de la Grosse Tina, soit l’association d’une note de 10 à la première question contre une note de 1 à la seconde. La lecture de quatre vers tirés de la littérature mondiale représente donc pour le patient une perte de temps dix fois plus importante que l’usage d’un bus par un allocataire du RSA sur un trajet Paris–Marseille.

Les résultats alarmants du test et les antécédents familiaux conduisent à une admission dans le service, pour observation.

Diagnostic différentiel

La clinique et l’anamnèse évoquent un syndrome inversé de Jules Ferry, une phobie antiprolétarienne, ou une connerie congénitale. L’équipe soignante observe toutefois une chronophagie – le patient ronge le cuir de son bracelet-montre. À hospitalisation J+2, il développe une bibliophobie aiguë accompagnée d’une réaction allergique +++ aux imprimés, après la découverte dans la salle d’ergothérapie d’un tract syndical inopinément oublié par un membre du personnel

L’évolution du patient et les résultats au test de Borges plaident pour une dyschronobibliométrite compliquée d’une populophobie, selon la formule de Goebbels (1938), revue par Thatcher (1979) : dilatation de l’appréhension du temps pris par la lecture liée à une hypotrophie dysfonctionnelle de l’évaluation du temps perdu par les pauvres dans les transports bon marché.

La connerie n’est pas donc congénitale mais probablement essentielle ou, plus vraisemblablement, un effet secondaire de la pathologie principale.

Traitement

Le manque de place des services hospitaliers conduit à une prise en charge ambulatoire. Après réunion du staff, on propose un traitement allopathique à raison d’un voyage en bus sur le trajet Paris–Marseille avec lecture d’un sonnet tiré de la pharmacopée classique. L’intérêt du sonnet en yx de Mallarmé (yxéine stéphanea) apparaît, selon une posologie dosée à 14 mg, par 1 mg de vers pour une heure de voyage, soit douze heures plus les deux heures de retard habituelles sur ce trajet, ce qui revient à un protocole de un vers par heure. La finalité est de revenir à une métrique bibliosynchronique dans des normes permettant un meilleur confort de vie aux concitoyens du patient.

L’observation et l’évaluation du traitement se fera en direct, grâce à la pose d’un implant verbal dans les zones associatives du petit cervelet, opération généralement bien supportée, même chez les membres du MEDEF.

Observation clinique et pharmacovigilance

  • Première heure

Paris – Auxerre, Ses purs ongles très hauts dédiant leur onyx,
Le patient contemple ses ongles rongés. Constantes normales.

  • Deuxième heure

Auxerre – Semur-en-Auxois, L’angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore
Le patient demande l’heure et allume l’éclairage individuel situé au-dessus de son siège.

  • Troisième heure

Semur-en-Auxois – Chalon-sur-Saône, Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
E.M. demande à son voisin si le Phénix est une équipe de basket-ball. Pouls satisfaisant. Légère hyperventilation. Le voisin ne sait pas. 

  • Quatrième heure

Chalon-sur-Saône – Mâcon (ralentissement lié aux travaux sur la chaussée), Que ne recueille pas de cinéraire amphore
La pupille est dilatée dans des limites acceptables. Le patient tente de donner à l’emballage de sa ouibus-salade la forme d’un vase cinéraire grec. La zone temporale du grand cervelet présente une activité électrique élevée.

  • Cinquième heure

Arrêt sur l’aire d’autoroute de Tassin-la-Demi-Lune, Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,
Injection d’une dose de robertine 2 mg, le chauffeur du bus ayant failli démarrer sans le patient retardé par l’emplette d’un dictionnaire de la langue française à la boutique de la station-service (il ne l’a pas trouvé mais revient avec des mots fléchés).

  • Sixième heure

Tassin-La-Demi-Lune – Lyon (bouchon à l’entrée de l’agglomération lyonnaise), Aboli bibelot d’inanité sonore,
Le patient demande à son voisin s’il sait combien de temps dure un sonnet (syndrome de confusion métaleptique courant à ce stade du traitement). Réponse est faite qu’on est à peu près à moitié du chemin mais qu’avec le retard qu’on a pris ça devrait bien encore durer huit heures. Pupille faiblement réactive.

  • Septième heure

Lyon – Sérézin-du-Rhône, Car le maître est allé puiser des pleurs au Styx
Activité élevée de la zone temporale. Pupille mobile. Plaies sur la langue (que le patient tire depuis le début du second quatrain). Le patient signale à son voisin que huit heures ça va pas suffire pour y comprendre quelque chose. L’interne de garde est appelé, le staff craignant une réaction paradoxale au traitement. 

  • Huitième heure

Sérézin-du-Rhône – Saint-Romain-en-Gal, Avec ce seul objet dont le néant s’honore
Il est rappelé aux passagers qu’il est interdit de quitter son siège quand le bus est en mouvement.
Tentative d’entretien de E.M. avec le captain-chauffeur à qui il veut emprunter un ptyx. Patient désorienté, propos incohérent +++

  • Neuvième heure

Saint-Romain-en-Gal – Auberives-sur-Varèze, Mais proche la croisée au nord vacante, un or
Amélioration de la coordination motrice et de l’orientation. E.M. se tord le cou pour trouver le nord. Propos incohérent + Le voisin de lit d’autobus du patient demande à changer de place.

  • Dixième heure

Aire de Saint-Rambert-d’Albon, Agonise selon peut-être le décor
Irritation oculaire : le patient regarde le soleil en pleurant. Relève de l’équipe soignante. Transmission. Le patient est désormais pris en charge par les écrans de contrôle de l’hôpital de la Timone. Il est proposé un atelier d’ergothérapie. Avec des ciseaux, E.M. découpe les mots du poème et tente de les remettre en ordre. Patient agité. HTA 190/80. Pouls filant. La biochimie demandée revient normale sauf pour le facteur x, en augmentation.

  • Onzième heure

Saint-Rambert-D’albon – Beausemblant, Des licornes ruant du feu contre une nixe,
En raison de la présence d’animaux sauvages déambulant sur la chaussée, la vitesse est ralentie.

  • Douzième heure

Beausemblant – Mercurol, Elle, défunte nue en le miroir, encor
Interaction du patient avec son entourage : “C’est encor loin ?”. Bonne sociabilité. Les passagers du bus ayant épuisé leur quota de connexion wifi illimité, E.M. propose de leur prêter son premier quatrain.

  • Treizième heure

Mercurol – Valence, Que, dans l’oubli fermé par le cadre, se fixe
Il est rappelé aux passagers qu’ils ne doivent en aucun cas tenter d’ouvrir les croisées du oui-bus et que nos oui-fenêtres ne sont pas équipées de cadre. En raison de la présence d’animaux sur la chaussée, et du retard d’un passager en quête d’une bibliothèque à la boutique-cafétéria de l’aire de repos Val de Rhône, notre bus parviendra à sa destination avec un retard estimé à trois ou quatre heures. Ouigo vous remercie d’avoir choisi ouigo.

  • Quatorzième heure

Valence – Montélimar, De scintillations sitôt le septuor.
Excellente évolution de la pathologie principale Activité du nerf sympathique et des zones hypothalamiques de l’émotion. Bon fonctionnement des zones médianes occlusives d’articulation : répétition de la consonne [s].
Patient se disant soulagé du retard du bus, propre à lui permettre une relecture complète de son traitement. Effet paradoxal ++++

  • Quinzième heure

Montélimar – Vitrolles (en raison de la traversée d’une zone épidémiologique, il n’y aura pas d’arrêt à l’aire de Vitrolles).
Prise en charge des effets secondaires du traitement par bus : paralysie partielle des muscles lombaires, œdème des membres inférieurs, risque de perforation de la vessie, assèchement général du derme, HTA augmentée, apathie, aréactivité, dilation des pupilles. Ces symptômes étant partagés par l’ensemble des passagers du bus et de l’équipe soignante, ils ne seront pas pris en compte en cas de publication de l’étude clinique.
Incident. Après sa quinzième lecture à haute voix de l’ensemble du sonnet, le patient, très agité, est mis à l’isolement pour le reste du voyage.

  • Seizième heure

Vitrolles – Marseille. Une équipe de marins-pompiers prend en charge le patient à son arrivée à la gare Saint-Charles et le conduit d’urgence à la bibliothèque la plus proche.

Bilan

Après quelques jours de soins intensifs avec administration par intraveineuse d’exégèse, explication de texte, métrique, introduction au symbolisme, suivis d’une prise en charge kinégrammathérapeutique axée sur le réapprentissage de la versification, puis d’un séjour en soin de suite au département de Lettres de l’Université d’Aix-Marseille, le patient semble bien amélioré, malgré quelques séquelles du traitement, notamment une raideur persistante du dos.

Une diversification des lectures a été tentée avec succès et la réaction au test d’Éluard et Triolet  est positive. La chronobibliométrie est revenue à la normale et la proustoscopie laisse apparaître que la notion de temps perdu se trouve dans une fourchette non pathologique.

Pronostic

Après quelques séances d’ostéopathie qui permettront une prise en charge des effets secondaires, le pronostic est excellent et on peut même envisager une rémission complète à condition toutefois que le patient accepte de renoncer à certaines habitudes de vie et modère drastiquement sa consommation de néolibéralisme. Un changement de milieu professionnel devrait sans doute être envisagé et un dossier de reconversion a d’ores et déjà été ouvert par les services sociaux de la Bibliothèque. À ces conditions, on peut être optimiste et considérer que Monsieur Macon va pouvoir retourner à une saine absence d’activités rentables.

Épidémiologie et prophylaxie

Le cas d’Emmanuel Macon n’étant malheureusement pas isolé, il convient d’envisager une validation du traitement à l’échelle mondiale. Sur un plan médico-social, on préconise une réquisition à des fins biblio-sanitaires de l’ensemble des moyens de transport aujourd’hui réservés aux populations souffrant de difficultés financières. Une politique isodromique visant à l’égalité des transports accompagnera ces mesures. Elle sera d’autant plus réalisable que l’élargissement de nos moyens thérapeutiques doit nous permettre d’enrayer dans les prochaines années les formes principales de néo-libéralite aiguë et chronique.

                                                         Dr Sophie Rabau,
ancienne interne des Bibliothèques de Paris,
professeur agrégée de médecine littéraire,
chefe de clinique à l’Université de Paris 3.

Transmis pour information aux ministres de tutelle.

[1] Le nom a été changé

Stéphane Mallarmé, Poésies, édition de Bertrand Marchal, préface d’Yves Bonnefoy, coll. Poésie/Gallimard, 1992.

Ordonnances littéraires

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