L’École des soignantes pour ma dentiste

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

Chères consœurs de la médecine extra-littéraire,

Il y a longtemps que j’aurais dû vous écrire cette bafouille. Mais j’accumulais les prétextes pour remettre la tâche à plus tard : mon emploi du temps surchargé de praticienne de médecine littéraire, les réticences de mes consœurs, la Dr P. et la Dr B., parfois mal disposées à votre endroit, mes propres doutes sur ma capacité à traiter votre cas avec toute l’objectivité requise.

Et pourtant qui mieux que moi peux vous soigner ? Nous nous connaissons depuis si longtemps, depuis ma naissance, à vrai dire car vos visages fatigués (je suis née assez tôt le matin) ont été les premiers qu’il m’ait été donné de voir en ce monde, avant même celui de ma mère que vous aviez séparée de moi par quelque drap stérile afin que nous profitions, vous et moi, d’un peu d’intimité.

Depuis, nous ne sommes jamais quittées. Parfois, c’est moi qui viens vous voir, tout heureuse de vous apporter un nouveau symptôme. Parfois, c’est vous qui m’écrivez pour me rappeler que cela fait longtemps que nous ne sommes pas vues, et je prends joyeusement mon téléphone pour convenir d’un rendez-vous.

Souvent, les mains plongées dans un des orifices de mon corps, vous me parlez de vos lectures. Au début, je croyais que c’était pour m’aider à me détendre (au fait, ça ne marche pas), mais je comprends maintenant que c’est votre moyen à vous de me demander timidement une ordonnance littéraire. L’autre jour quelque chose m’a décidée. L’une d’entre vous était en train de me soigner extra-littérairement quand elle m’a dit tristement que “la médecine n’allait pas vers des choses formidables”. Comme je suis peu timide et que par ailleurs elle maintenait ma bouche ouverte d’une main ferme et y glissait divers instruments en acier, je n’ai pas pu lui proposer un traitement sur le champ. Pourtant je savais bien ce qu’il lui fallait, à elle et à toutes mes consœurs de médecine extra-littéraire.

Martin Winckler - L'Ecole des soignantes - POL 2019C’est un médicament littéraire conditionné par une grande pharmacologue qui pratique aussi la médecine extra-littéraire, un homme complet en somme. Pour vous donner un exemple de son inventivité, il est peut-être temps que je vous explique pourquoi je m’adresse à vous au féminin pluriel, alors que certaines parmi vous s’identifient sûrement comme des hommes – c’est aussi le cas, apparemment, de Martin Winckler, le pharmacologue dont je parle. C’est que dans L’École des soignantes, c’est le titre du traitement, on a décidé une bonne fois pour toutes qu’en matière de soin, le féminin l’emporte sur le masculin : tout le monde s’en porte bien et je pense que vous vous sentirez déjà beaucoup mieux, si vous adoptez cette simple mesure. Ce n’est pas là le seul avantage que vous retirez de ce remarquable protocole qui, pour se situer dans un futur proche, aux alentours de 2040, n’en est pas moins riche de préconisations applicables dès maintenant et, pour tout dire, de toute urgence. Ces mesures d’hygiène médicale semblent d’ailleurs aller tellement de soi que l’on comprend votre malaise si vous exercez la médecine sans les mettre en œuvre. Par exemple, dans l’hôpital où l’héroïne soignante, un asexuel âgé d’une trentaine d‘années, fait son apprentissage de soignante, il va de soi que la personne soignée est au centre de la médecine et que “nulle ne connaît mieux le corps et l’histoire d’une personne que cette personne elle-même” (p.39 du traitement). Ce n’est pas tout.

Je sais mes chères consœurs à quel point vous pèse le pouvoir et l’autorité que vous confère votre état de soignante et je suis sûre que vous n’attendez qu’une occasion pour vous en débarrasser afin d’apprendre à soigner en écoutant plutôt qu’en assénant : ce traitement vous en donne l’occasion et le moyen. On y découvre la voix des soignées et aussi quelques techniques utiles pour apprendre à les écouter. Ajoutons à cela quelques évidences dont l’oubli fait si cruellement souffrir les soignantes comme les soignées : avant de se demander ce que l’on peut faire pour soigner, il ne faut pas oublier de se présenter ; avant d’examiner quelqu’une, il convient de toujours (oui, oui toujours) demander son consentement ; les techniques les plus modernes n’ont d’intérêt que si elles concourent au confort des patientes, etc.

À ces mesures de première urgence, s’ajoute une prise en compte des petits et des grands problèmes qui gâchent votre existence : dans le monde de ce traitement, les soignantes ont le droit de parler de leur peur, de prendre le temps quand du temps est nécessaire, et de ne pas se gâcher la vie avec un inutile respect de ces pesantes hiérarchies, sans parler des criantes inégalités salariales, qui vous font tant de mal. Et cela sans que cela coûte beaucoup d’argent : figurez-vous que lorsqu’on exerce la médecine dans ces conditions, on prescrit beaucoup moins de médicaments, et que l’on finit même par faire beaucoup d’économies…

Mais le plus grand avantage ce remède, c’est que les héros n’en sont pas parfaits, loin de là, qu’ils connaissent leurs faiblesses et savent qu’ils sont faillibles : cela en fait de meilleures soignantes et aussi de meilleurs personnages de roman. C’est en effet le dernier bénéfice de la potion que je vous prescris d’être un roman passionnant dont peut abuser sans craindre d’effets secondaires. En lisant le monde médical que le Dr Winckler annonce pour les années 2040, on peut largement soulager les inquiétudes de ma dentiste : après tout, la médecine va vers des choses formidables.

Mais que vous soyez dentistes ou médecines d’une autre partie du corps (ou de l’âme), je vous entends d’ici, mes chères consœurs, grincer des dents. Vous avez reçu, je le sais bien, une formation strictement extralittéraire, vous ne vous fiez qu’aux faits vérifiables et scientifiquement établis. Si je crois que cette fiction qui se passe dans un incertain futur suffit à vous réconforter, je me fourre le spéculum dans l’œil jusqu’au col de l’utérus.

Attendez, impétueuses soignantes ! Ne vous laissez pas emporter par la colère qui accompagne, c’est bien compréhensible, votre burn-out chronique. Ce livre-remède s’adresse bien au présent et c’est même une constante préoccupation de ses personnages que de trouver le moyen de transformer notre présent depuis un futur idéal. Comment font-elles ? Pour le savoir, un seul moyen… Posez là vos fraises, turbines et aspirateurs, installez-vous dans votre fauteuil inclinable, un peu plus en arrière, voilà, très bien… et lisez le roman du Dr Winckler.

Vous vous sentirez mieux. Et moi aussi.

Dr Sophie Rabau
Ancienne Interne des bibliothèques de Paris
Professeur.e agrégé.e de médecine littéraire ancienne et moderne. 
Chef.fe de clinique en lutte à l’Université de Paris 3
Compétence en phoniatrie littéraire et en médecine vétérinaire
Ordonnances littéraires

Martin Winckler, L’École des soignantes, P.O.L., 2019, 21,5 €