Ça cartonne

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

La France déménage ! Lectrices et lecteurs chéris, rassurez-vous ! La France déménage n’est pas le titre d’un nouveau livre de réflexion (à vision électoraliste) sur l’état du pays. Je ne vais pas vous inoculer le virus du énième livre pseudo-politique écrit par un ténor de la scène politique (dans le désordre je peux comme ça citer sans réfléchir Fillon, Juppé, Sarkozy, Coppé, Le Maire… j’en oublie certainement).

La France déménage est sans doute le slogan qui pourrait faire gagner un certain nombre de voix à des candidats dont le programme laisserait les suffrages en berne. Rendez-vous compte : chaque année, 10% des Français déménagent. En 2014, 3 millions de personnes ont ainsi changé de résidence. Une véritable migration aux enjeux économiques et sociologiques certains. Selon une étude de l’INSEE de 2015, deux grands axes se dégagent :
– les moins de 30 ans quittent la province pour emménager en Île-de-France afin de profiter des écoles supérieures et d’un marché du travail dynamique ;
– les plus de 30 ans privilégient un retour en province surtout sur les pourtours atlantique et méditerranéen. Je vous laisse en laisse deviner les raisons…

 

Pascal Garnier, Cartons, éditions Zulma, 2012

Bref, à tous ces Français qui déménagent pour une vie meilleure et aux politiques qui dessinent le destin de leur France entre les lignes d’un best-seller, j’ai envie de conseiller d’alourdir leurs cartons avec un texte posthume de Pascal Garnier : Cartons (éditions Zulma, 2012). Brice, la cinquantaine, illustrateur de livres jeunesse quitte Lyon et son appartement. Il déménage à la campagne dans une maison achetée avec sa femme. Emma est en reportage en Egypte. Jusque-là rien que de très normal. Mais, très vite, la mécanique rêvée de l’accession à la propriété d’un gentil couple qui réussit se grippe. D’une écriture qui oscille sur le fil de l’absurde, de la mélancolie et de la noirceur existentielle, Pascal Garnier met en scène la dérive d’un homme. Si Brice a déménagé, il n’est pas prêt d’emménager. Ses cartons stagnent au garage. Il les éventre en fonction de ses besoins du moment. Brice sombre, squattant sa propre maison. Il vide quelques flacons en attendant un appel de sa femme qui ne résonne pas dans la grande demeure. Entre une visite au magasin de bricolage du coin et la rencontre de Blanche, une femme meurtrie, Brice dégringole. Pour Brice, le déménagement devient “une catastrophe naturelle” dans une France des lisières et de la marge. Exclu existentiel, Brice se transforme en exclu de la société avec ses valises qui ne sont plus que des cartons (après Julio Iglesias… Linda de Suza ! Cette chronique commence à ressembler à une émission de Michel Drucker dans les années 80 !). Alors déménager pour réussir, pour mieux vivre comme l’énoncent les statistiques précédemment citées ? Pas si simple ! Les décors en carton-pâte ne recouvriront jamais les hiatus existentiels, les livres de complaisance ne resteront pas dans l’histoire des idées. Par contre, les cartons, ça, c’est une valeur sûre !

Béatrice Putégnat
Ordonnances littéraires

Pascal Garnier, Cartons, éditions Zulma, 2012

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