Pays de Galles-Irlande du Nord : Zizou président !

Elles n’ont plus d’âge et se retrouvent chaque après-midi pour passer le temps. La télé, comme dab, est à fond. Régine a chaussé ses lunettes pour mieux mater. Ginette, imprégnée de porto, ronfle comme une batteuse depuis le coup d’envoi. Mais voici la fin du match ! Tout le monde explose, c’est la traditionnelle liesse populaire. Pays de Galles : 1–Irlande du nord : 0. Comme par magie, Ginette ouvre un œil, puis deux.

– Ils ont gagné ! couine Régine en rut. Ils ont gagné ! Ils le méritent, ils sont si beaux !
– Régine calmez-vous, bâille Ginette, tout ça c’est de la foutaise. En plus, on n’a même pas vu notre Président.
– Il est gonflé à l’hélium notre Président ! Il a pris au moins vingt kilos !
– Le pouvoir rend gros, Régine.
– Ces jeux, depuis deux semaines, c’est vraiment formidable ! Il faut quand même avoir la forme pour se dépenser comme ça pendant deux mi-temps. Tous ces hommes de toutes les couleurs, avec leurs crinières… Et ces tatouages, Ginette, vous avez vu ces tatouages extraordinaires ?!!! Je devrais peut-être me faire tatouer ? s’interroge, songeuse, l’octogénaire ébaubie…
– Arrêtez de rêver Régine ! Tout fout le camp mais on a le foot pour endormir le peuple ! Des imbéciles qui courent derrière un ballon et des millions de crétins qui regardent des imbéciles courir derrière un ballon…
– Ginette, je ne vous savais pas aussi amère !
– Je ne suis pas amère, je suis lucide ! Le cynisme des hommes politiques me dégoûte.
– Mais vous avez pourtant voté pour le changement et pour notre Président !
– Le changement parlons-en ! Notre Président est de gauche comme je suis bonne sœur !
– La gauche, de toute façon…
– Quoi la gauche de toute façon ?
– On n’est pas un pays de gauche, Ginette, vous savez bien, rappelez-vous Pétain.

À l’écran, c’est la joie ! Voilà qui fait exulter le citoyen. Il faut être heureux, on ne sait pas ce que sera demain, alors profitons de l’instant, de la moindre seconde, et surtout de chaque match. Dans la rue Jean Aymard, c’est carnaval. Il faudrait être mort pour ne pas entendre la viande saoule qui braille à tue-tête et pisse contre les vitrines. Un mois de gueule de bois, c’est grandiose !

– Vous avez quand même vu, ma chère Régine, que les merveilleuses entreprises qui profitent en premier lieu de ce grand jeu du cirque seront exonérées d’impôt cette année ? Cadeau de notre gouvernement !
–  On ne prête qu’aux riches Ginette !
– C’est honteux ! On se fout de nous !
– On s’est toujours foutu de nous…
– C’est vous qui êtes négative Régine…
– Moi, je préfère regarder les hommes ! Ces athlètes sont nettement plus sexy que tous les mâles de notre petite ville !
– Négative et obsédée…
– Pas comme vous ma chère Ginette…
– Moi, mon préféré c’était Zizou ! s’exclame la buveuse de porto en se resservant.
– Ah ! Zizou ! Quel héros !
–  C’était le bon temps !
– Et puis, il n’est pas encore devenu aussi gros que Platini !
– Ça ne va pas tarder Régine ! Il est sur la bonne voie !

À l’écran, le stade est une cathédrale illuminée où les hommes rendent grâce au veau d’or. La caméra explore les gradins. Les bipèdes font de grands signes cabalistiques. Certains visages arborent d’étonnantes compositions colorées. Les bouches hurlent des chants guerriers. Une houle profonde agite la masse.

– C’est beau quand même, murmure Régine, y a pas à dire, la foule, ça me remue toujours…
– Vous avez de la chance Régine ! La foule, moi, ça me fait peur. Il ne manquerait plus qu’un attentat, là, en direct…
– Vous voyez toujours le pire Ginette !
– Mais non, je ne vois pas toujours le pire. La preuve : je n’imaginais pas que l’Angleterre voterait comme elle a voté…
– Vous trouvez que c’est une mauvaise nouvelle ?
– C’est une horrible nouvelle !
– Les médias vous bourrent le mou Ginette ! Vous regardez trop la télé qui est la propriété de milliardaires qui veulent que les gens comme nous aient peur de tout !

À l’écran, gros plan sur les joueurs suants qui se congratulent et s’étreignent. Les commentateurs, qui sont aussi pertinents que mon cousin Robert, reviennent pour la vingtième fois sur les moments forts de cette soirée historique. C’est plutôt ennuyeux et Ginette remplit son verre vide.

– Il est très beau celui-là, là, qui a la figure de travers et qui galope comme un dieu, miaule Régine en se collant au poste.
– Sûr qu’il ne ressemble pas à notre Président, soupire Ginette.
– Arrêtez de regarder les journaux télévisés Ginette, vous allez faire une dépression. Faites comme moi, le sport et les publicités un point c’est tout !
– Du pain et des jeux…, murmure Ginette que le porto rend mélancolique. Vingt-et-un siècles d’histoire de l’humanité pour en être là…
– Vous pensez trop Ginette !
– L’homme est intelligent parce qu’il a des mains…
– Vous voyez toujours le verre à moitié vide ! C’est vrai que vous videz le vôtre à une vitesse supersonique, mais quand même !!!
– L’ouverture d’esprit n’est pas forcément une fracture du crâne…
– Vous vous faites du mal ! Vous ne changerez rien ni personne.
– L’argent, l’argent, l’argent… Vous voyez le monde qu’on va laisser à nos petits-enfants ?
– Je m’en fous de mes petits-enfants ! Et ils se foutent bien de moi !
– Chacun pour soi… C’est terrible !
– Ce n’est pas terrible, c’est la vie !
– Je ne trouve pas qu’il soit si beau que ça finalement votre jeune homme à la figure de travers, murmure soudain Ginette en matant l’écran.
– Grand, fin, chevelu, sexy… Voilà ce qu’il nous faudrait comme président ! On n’a que des nains depuis des années.
– Obama, quel homme !
– Oui mais nous, on a Zizou !
– Zizou président, voilà qui serait formidable !
– Notre héros ! Notre génie à nous !
– L’idole des vieilles !
– Zizou, l’homme du changement !
– Avec sa carrière, il est fin prêt pour gouverner !
– Ça changerait des énarques corrompus !
– Vive le peuple ! Vive la révolution ! Vive Zizou !
– Zizou président ! Zizou président ! scandent les deux antiques exaltées.

Les publicités, dans le poste, reprennent de plus belle et le rideau tombe enfin sur cette scène de la vie de province.

Pascale Gautier

Écrivaine et directrice littéraire aux Éditions Buchet-Chastel, en charge de la littérature française, Pascale Gautier est notamment l’auteure, chez Joëlle Losfeld de Les vieilles (2010 et Folio 2012) Prix Renaudot poche 2012 et de Trois grains de beauté (2004), Grand Prix du roman SGDL 2004. Son dernier roman, La clef sous la porte est paru en 2015 chez le même éditeur.