Un poison nommé culture française

Les Français ne détestent pas que l’on dise du mal d’eux : cela les rassure puisque c’est la preuve que l’on pense encore un peu à eux, quelque part, et qu’importe si c’est pour être conchiés. Il y a quelques années, un journaliste américain, Donald Morrison, s’était taillé un joli succès – et avait provoqué un de ces petits scandales dont nous raffolons – en annonçant dans le magazine Time rien de moins que “La mort de la culture française” (c’était le titre de couverture) puis en développant son propos dans un livre plus prudemment intitulé Que reste-t-il de la culture française ? (Denoël). Morrison y dénonçait en particulier notre nombrilisme, notre peu d’intérêt pour ce qui se passe ailleurs. Paris, phare presque éteint et n’éclairant plus que lui-même…

M.A.S., Contre les Français : de l’influence néfaste exercée par la culture française, traduit de l'espagnol par Philippe Thureau-Dangin, Éditions Exils, 2015Or voilà que paraît, sous une plume espagnole cette fois, un pamphlet – Contre les Français : de l’influence néfaste exercée par la culture française (Éditions Exils) – qui dit à peu près l’inverse : nous serions des plagiaires, tout juste bons à mettre en valeur les idées des autres, et encore, en les altérant. Bon, il faudrait savoir, les amis !

En fait, il n’est pas impossible que les deux thèses sont en partie fondées. Morrison s’en prenait à l’état actuel de la culture française, devenue selon lui incapable de s’exporter. Pour sa part, le pamphlet espagnol, signé des simples initiales M.A.S., appuie son assassinat sur l’analyse de plusieurs siècles de créations hexagonales. Il commence par ces mots fort peu aimables : “J’en suis arrivé peu à peu à la certitude que le pire malheur, parmi tous les malheurs qui ont affecté la culture européenne, est qu’un pays aussi peuplé que la France, occupant qui plus est un espace si vaste, se soit trouvé presque exactement au centre du continent.” Pendant des siècles, la France aurait en effet été un obstacle à une circulation fluide des cultures européennes, “les Français se croyant obligés de passe à leur tamis déformant toutes les créations originales que leurs voisins produisaient”.

Qui est donc ce M.A.S. ? C’est un écrivain et éditeur espagnol, Manuel Arroyo Stephens. Il publia cette charge féroce et drôle à Madrid en 1980, de façon anonyme. L’ouvrage n’avait jamais été traduit en français. C’est le fondateur de la petite maison Exils, Philippe Thureau-Dangin, qui s’y est collé afin que la France puisse enfin prendre la mesure de l’outrage, et en jouir. Il s’agit d’un impitoyable canardage de toutes nos grandes figures. Voltaire, recycleur de la pensée philosophique anglaise, est étrillé sur tout un chapitre. Corneille est campé en pilleur du théâtre espagnol, Sade qualifié de “médiocre écrivain et criminel notoire”, Sartre placé en tête des “filous beaux parleurs issus d’une ligne de pensée totalitaire”, le roman français victime d’une “haine profonde de l’imagination, c’est-à-dire de la substance même du roman” (Flaubert, en particulier, en prend pour son grade), etc. Pour M.A.S., “les Français sont parvenus à faire de leur histoire littéraire une histoire qui compte en Europe, sauf qu’ils ne possèdent pas vraiment de littérature propre, au sens noble du mot”. Les Espagnols ont créé le roman picaresque, la poésie mystique, le Romancero. “Mais que reste-t-il aux Français après presque six siècles de littérature nationale ? Très peu. Même pas, comme à Phaéton, la consolation qui reste à ceux qui ont tenté et échoué.” La France carrefour du rien, ou à la rigueur du “bel esprit”, de la pose, du chic, de la normalisation académique …

La charge est féroce mais on peut malgré tout y lire, dans un mince filigrane, une sorte d’amour (déçu) de la culture française. L’auteur ne procède certainement pas par antiphrases, les attaques semblent sincères, réfléchies, parfois étayées, mais c’est avant tout un travail de caricaturiste qui se déploie dans ce court essai, attrapant ici un travers pour l’amplifier, là un défaut pour en faire l’essence même du curieux spécimen zoologique que serait le créateur français. Et c’est avec un plaisir non dissimulé que notre féroce Espagnol cite Schopenhauer : “De même que l’Asie a les tigres, l’Afrique les singes, nous autres, en Europe, nous avons les Français.”

Édouard Launet

M.A.S., Contre les Français : de l’influence néfaste exercée par la culture française, traduit de l’espagnol par Philippe Thureau-Dangin, Éditions Exils, 2015, 143 pages, 15 euros.

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