Au Manchot qui lit !

“Penguin Reading a Penguin” © Guido Pigni
“Penguin Reading a Penguin” © Guido Pigni

Jamais l’aura des manchots n’a été autant manifeste que dans le monde du livre. Cela fait-il d’eux des plumitifs pour autant, des liseurs ou des anagnostes ? Laissez-moi vous expliquer…

Quand Terry Waite, otage britannique retenu au Liban par l’Organisation du Jihad Islamique pendant quatre années, de 1987 à 1991, dont une bonne partie à l’isolement, voulut communiquer avec ses ravisseurs, dont il ne parlait pas un traître mot de la langue, pour leur réclamer de quoi lire et tromper son ennui, c’est un manchot qu’il dessina sur un petit bout de papier. Ceux-ci comprirent l’allusion, et deux semaines plus tard, il reçut ce qu’il leur avait demandé : un livre.

Pour un public francophone, cette anecdote semblera à coup sûr incompréhensible, mais il en va autrement dans le monde anglophone, car le manchot auquel Terry Waite fit référence pendant sa détention y est un des logos les plus célèbres qui soient. Pour des millions de lecteurs, il est sans aucun doute le plus reconnu et le plus familier : celui de la maison d’édition britannique Penguin Books.

Couverture de 1954 chez Penguin Books, du roman Love in a Cold Climate de Nancy Mitford
Pas certain que Nancy Mitford (1904–1973) soit allée jusqu’en Antarctique pour pondre son bouquin, en tout cas elle semblait s’y connaître en histoire d’amour… Ici la couverture chez Penguin de 1954, après une première parution chez Hamish Hamilton en 1949.

Cette dernière, dont la renommée a fait le tour du monde, y compris au Liban comme on vient de le voir, doit une bonne part de sa célébrité à ses nom Penguin et logo, un manchot reconnaissable entre tous, à l’instar de la Vache qui rit chez nous, pour rester dans un registre animalier. Peu de concurrents vendant comme cette maison d’édition du papier imprimé peuvent se targuer d’une telle réussite. Je ne suis toutefois pas sans ignorer que ces propos peuvent paraître un brin embarrassant, voire limite confus, car une boîte qui s’appelle Penguin alors que sur son logo figure un manchot, ça ne peut manquer de faire tiquer. Pourtant rien de plus simple que de lever toute ambiguïté, il suffit de rappeler que l’anglais est imprécis, qu’il ne distingue pas, comme le français, les pingouins des manchots et que, dans cette langue, les deux espèces de piafs sont subsumées en tant que  penguins ». Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué, n’est-il pas ?

L’histoire de Penguin Books commence à Londres en 1935 lorsqu’un certain Allen Lane (1902-1970), directeur de publication chez The Bodley Head, importante maison de l’époque, décida de se lancer dans l’édition de livres au format poche à couverture souple. Son business plan était de proposer des ouvrages peu onéreux mais de bonne tenue, tant sur le plan de l’impression que du choix éditorial, afin de toucher le plus large public possible, et partant de populariser la lecture « de qualité » parmi le bon peuple. La légende – l’hagiographie diront certains – précise que l’idée lui serait venue lors d’un voyage en train, au retour d’une visite chez Agatha Christie en 1934. Lane se serait en effet retrouvé sur le quai de la gare d’Exeter à ne rien pouvoir acheter d’autre que de piètres publications dans les kiosques à journaux pour meubler son trajet. Comme d’autres reçurent une pomme sur la tête, il perçut là le potentiel économique promis à une entreprise se destinant à combler cette lacune.

Mais avant de lancer son affaire, il restait encore à Lane à trouver un style caractéristique de couvertures, avec un nom pour sa société et un logo aisément identifiables, afin que les acheteurs potentiels repérassent d’un simple regard ses livres prochainement exposés sur les rayonnages parmi tous les autres vendus en même temps.

Allen Lane et un manchot lisant dans le zoo de Londres en 1965
Sir Allen Lane et un de ses potes manchots plongés dans la lecture d’un bon polar: Dashiell Hammett, “The Thin Man”. Ce manchot a des goûts très sûrs. Tourne-t-il les pages avec son bec? Photo prise au zoo de Londres (1965).

Du strict point de vue mercantile, la couverture d’un bouquin, comme celle d’un magazine, a toujours eu une très grosse influence. Son choix est très méticuleux car elle doit être à même de capter l’attention du lecteur en un instant pour éviter que l’œil d’icelui ne s’éloigne vers d’autres prétendants. À l’époque, en matière de conception de couvertures, la mode éditoriale était au tape-à-l’œil, à l’esbroufe, et – trait de génie  – Allen Lane décida de s’en démarquer résolument. Il prit donc le contre-pied de ce que faisaient les autres éditeurs : pas d’illustrations criardes mais de la sobriété et de la lisibilité. Ce fut dans cet esprit que Lane conçut les couvertures de ses livres, avec des compositions structurées en trois bandes horizontales, le titre et l’auteur mentionnés dans celle du milieu ; une police moderne, claire et sans extravagance, le Gill Sans ; et puis l’application d’un code couleur pour informer le lectorat sur le genre de l’ouvrage : orange pour la fiction ; bleu pour la biographie ; vert pour le polar.

Quant au nom de la maison d’édition, Lane était sans doute déjà décidé dès la conception de son projet à lui donner celui d’un animal, car l’ensemble de ses choix ont semblé fortement inspirés du modèle fourni par une maison d’édition concurrente : The Albatross Library. Un truc à plumes déjà… La suite, quant à elle, relève un peu du mythe fondateur puisqu’on raconte que la sélection du palmipède antarctique comme symbole de la société aurait été suggérée par une « simple » dactylo, Joan Coles, présente lors de la réunion fondatrice de ce qui devint, suite à son intervention, Penguin Books ; son idée, loin de jeter un froid, fut en effet immédiatement, et très chaleureusement, retenue.

Edward Young (1913–2003), jeune et talentueux graphiste qu’avait recruté Allen Lane pour formaliser la couverture aux trois bandes, fut mis à contribution et envoyé sur-le-champ au zoo de Londres où il passa le restant de la journée à dessiner des manchots dans toutes les poses que ces derniers acceptèrent de prendre pour lui cette journée-là. Il revint le soir au bureau avec ses carnets à dessin emplis, et ce seul commentaire : « Mon dieu, qu’est-ce que ces animaux puent ! »

Heureusement, cette jérémiade ne prêta pas à conséquence, et l’aventure put commencer. Le succès fut vite au rendez-vous. En mars 1936, dix mois après le lancement de la compagnie le 30 juillet 1935, un million de Penguin Books avaient déjà été imprimés. Vendus au prix d’un paquet de clopes (de l’époque), ces livres bon marché trouvent très vite un public intéressé, ceci malgré l’hostilité du milieu de l’édition et la difficulté de trouver des distributeurs. La « Paperback Revolution » était lancée… À titre de comparaison, il faut attendre février 1953 pour voir apparaître la collection du « Livre de Poche » en France. Lisez les premiers Messieurs les Anglais !

Publicité de mai 1935 pour le lancement de Penguin Books. Image : Penguin Archive des collections spéciales de la Bibliothèque de l’Université de Bristol. Bristol est la ville où Allen Lane a vu le jour.
Publicité de mai 1935 pour le lancement de Penguin Books. Penguin Archive des collections spéciales de la Bibliothèque de l’Université de Bristol. Bristol est la ville où Allen Lane a vu le jour.

Et depuis, si le logo créé par Edward Young a été repris, modernisé, passé à la moulinette des designers à maintes reprises depuis les années 30, il reste que son geste inaugural est demeuré intact, et qu’il détermine toujours l’identité de l’une des plus entreprenantes maison d’édition du siècle écoulé.

Car quoi qu’on en dise, la lecture est bien un acte essentiel.

H.P. Lovecraft, At The Mountains of Madness, Penguin English Library
Dans cette nouvelle parue en 1936, plus longue qu’à l’accoutumée (un de ses titres traduits en français est “Les Montagnes Hallucinées”), Lovecraft place son action sur le continent Antarctique et imagine l’existence d’effroyables manchots albinos géants. Elle a donc une place toute légitime dans la collection des Penguin Books. “N’est pas mort qui éternellement dort dans l’œuf, et en d’étranges éons, même la mort peut éclore.”

Arnaud Hédouin
Les manchots

2 commentaires

  1. M.G. a écrit:

    Bonjour,
    Dans cet article, vous écrivez : « … il suffit de rappeler que l’anglais est imprécis, qu’il ne distingue pas, comme le français, les pingouins des manchots et que, dans cette langue, les deux espèces de piafs sont subsumées en tant que  penguins ».
    C’est une erreur, en effet, les Anglais (excellents ornithologues) distinguent bien les deux, nos manchots (famille des sphénicidés) étant leurs « penguins », et nos pingouins (famille des alcidés) étant leurs « auks ».
    À noter qu’à leur propos, l’inénarrable et peu scrupuleux commandant Cousteau a longtemps véhiculé et entretenu la confusion en français, dénommant systématiquement (mais non scientifiquement) pingouins, les manchots présentés dans ses reportages.
    Ornithologiquement vôtre,
    MG

  2. Arnaud Hédouin a écrit:

    Selon la plupart des auteurs anglophones et francophones, notamment Stephen Martin (Penguin, Reaktion Books, 2009) ou Michel Gauthier-Clerc (Les manchots, Delachaux et Niestlé, 2019) pour n’en citer ici que deux, le mot anglais « Penguin » a d’abord – et couramment – désigné des oiseaux marins de l’hémisphère Nord, ceci dès le Moyen Age. Les équipages (hollandais, britanniques) le rencontraient régulièrement. Les Penguins étaient des bêtes de bonne taille (70 cm de haut), au plumage noir et blanc, incapables de voler, se tenant sur leurs deux pattes tels des bipèdes, très bons nageurs avec ça, pêcheurs admirables, vivant en colonies à des latitudes relativement élevées. Or, lorsque les premiers navigateurs européens (Portugais, Espagnols, puis Anglais, Hollandais, etc.) atteignirent les côtes d’Afrique du Sud et de Patagonie, fin XIVe siècle – début XVIe siècle, ils ont découvert d’autres oiseaux ressemblant étonnamment aux premiers. Par assimilation, les hispanophones les nommèrent Pinguïnos, les anglophones Penguins, et, dans un bel unanimisme, les francophones à leur tour Pingouins.

    Après les travaux de Buffon dans son Histoire Naturelle des Oiseaux dont la parution court sur toute la 2e moitié du XVIIIe siècle, cependant, les francophones ont pris le parti d’appeler manchots les oiseaux du Sud, et pingouins ceux du Nord, même si dans l’usage quotidien la confusion persiste encore trop souvent jusqu’à aujourd’hui. J’ouvre une parenthèse en soulignant que celle-ci est habilement entretenue comme sur les illustrations montrant manchots et ours polaires à côté les uns des autres alors qu’ils vivent dans des hémisphères opposés et ont peu de chance de se rencontrer en dehors des zoos.
    Chez les anglophones, à la fin du XVIIIe siècle, les usages linguistiques ont aussi évolué, sans que le processus soit parfaitement balisé par les historiens, et – à ma connaissance – par les linguistes eux-mêmes. Pour résumer très schématiquement, en anglais, l’appellation « Great Auk » (« Grand Pingouin » en français) s’est substituée au terme « Penguin » dans les publications savantes, mais pour désigner seulement l’oiseau vivant historiquement dans l’hémisphère Nord (c’est moi qui souligne) et ayant servi de référence pour les désignations ultérieures des oiseaux découverts dans l’hémisphère Sud. Étrangement cette transformation du lexique s’impose donc à l’animal qui était originellement désigné comme « Penguin » et qui perd dans cette histoire sa désignation courante ; pas de prime à l’ancienneté donc.
    Le dictionnaire Merriam-Webster rapporte que la première mention de l’expression « Great Auk » est datée de 1768. L’historien des sciences, et professeur du comportement animal, Tim Birkhead (Great Auk Islands ; a field biologist in the Arctic, T & AD Poyser, 2010) précise de son côté que cette innovation sémantique est imputable au naturaliste Thomas Pennant, contemporain du comte de Buffon, dans « An Account of the Different Species of the Birds, called Pinguins’ », Philosophical Transactions of the Royal Society (1768), où cet auteur a distingué l’oiseau du Nord et ceux du Sud (plusieurs espèces de manchots ayant déjà été identifiés au moment de sa rédaction), car appartenant selon lui à des genres différents même si ressemblants. En quelques années, l’expression « Great Auk » de Pennant se serait imposée parmi les naturalistes britanniques, et l’appellation « Penguin » fut dès lors réservée aux seuls piafs du Sud, les aviaires antipodiens.
    Malgré cela en 1804 – indice que le souvenir des origines perdues a infusé plusieurs décennies durant –, le graveur et naturaliste Thomas Bewick, dans son ouvrage de référence A History of British Birds, trouve encore le besoin d’ajouter dans la légende de sa splendide gravure du « Great Auk » qu’il s’agit bien là du Northern Penguin, ravivant les liens qui réunissent encore les deux sortes d’oiseaux.
    Et aujourd’hui, pour complexifier encore un peu plus cette histoire tirée par les plumes, il faut rappeler que le nom scientifique du Great Auk, celui qui a cessé d’être désigné en tant que Penguin par les anglophones, n’est autre que le Pinguinus impennis. Pourquoi faire simple, isn’t it ?

    J’ajoute enfin pour terminer que l’espèce Great Auk, Grand Pingouin en français, a malheureusement disparu depuis la mi-XIXe siècle. Les deux derniers spécimens auraient été abattus en Islande en 1844. L’histoire est passablement sordide. Ces Mohicans à plumes estourbis étaient un couple couvant leur œuf, lequel fut écrasé à coup de bottes par l’un des trois chasseurs responsables de cette extinction. Comme le dodo de l’île Maurice, le Grand Pingouin a alors rejoint la longue liste des espèces animales anéanties par l’Iel. Ne subsiste plus alors que les oiseaux empaillés des musées d’Histoire Naturelle pour nous donner à voir l’apparence de cet oiseau inapte au vol, le regretté Grand Pingouin, ou Great Auk.

    Mais en toute logique, s’il y a eu un grand pingouin, et pas un pingouin tout court, est-ce à dire qu’il en existe aussi un petit ? Tout juste ! Et ce Petit Pingouin, ou Pingouin torda, et bien il vit toujours, lui, et en plus il vole. Étonnant non ? En France, on peut l’apercevoir sur les côtes de Bretagne. ET puis, une fois n’est pas coutume, les Anglais ont encore choisit la facilité pour le nommer puisqu’ils l’appellent le Razorbill.

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