Seva Volkov ou la mémoire ininterrompue

C’est à Berlin, en janvier 1933, deux mois avant son septième anniversaire, que Seva Volkov a cessé pour toujours de parler sa langue maternelle. “Le russe s’est complètement effacé de ma mémoire.” Ce matin là, pendant qu’il était à l’école, sa mère, Zinaida, a ouvert le gaz. “On ne me l’a pas dit tout de suite. On est venu me chercher le soir à la sortie des classes, et puis on m’a mis dans un train pour Vienne, tout seul, avec autour du cou une pancarte à mon nom. Les Kliachtko, des amis de grand-père, m’attendaient à la gare.” Il est resté un an et demi dans la capitale autrichienne, pensionnaire d’un internat, avant qu’on l’expédie à Paris, chez son oncle Léon Sedov. Jusqu’à l’âge de 13 ans, la vie de Seva n’a été qu’une longue errance parsemée de cadavres (ses parents, ses oncles, son grand-père) entre la Russie, la Turquie, l’Allemagne, l’Autriche, la France. Son périple s’est arrêté au Mexique, où il est arrivé en août 1939. Il n’en est plus jamais reparti.

Seva Volkov à Mexico en 2015 (photo: René Solis)Casquette et blouson de cuir, à presque 90 ans, Seva, devenu Esteban, garde des allures de jeune homme. L’œil est vif et la voix ne tremble pas quand il égrène les souvenirs, passant de l’espagnol au français, la langue qu’il parlait avec el abuelo (grand-père) comme il l’appelle toujours, et avec Natalia, la grand-mère. Esteban Volkov est le petit-fils de Léon Trotsky et le dernier témoin direct de son assassinat, le 20 août 1940, dans la maison de l’avenue Viena à Coyoacán, quartier résidentiel au sud de Mexico. Une maison qu’a habité Esteban jusqu’au début des années 1970 et sur laquelle il n’a jamais cessé de veiller. Aujourd’hui, le Museo Casa de León Trotsky, propriété de la Ville de Mexico, est à la fois un musée, une bibliothèque et un petit centre culturel qui abrite ateliers d’écriture, lectures, concerts, projections et pièces de théâtre. La scène du crime est restée inchangée : le jardin, avec les clapiers où Trotsky nourrissait ses lapins, et les petites pièces en enfilade – la cuisine, le bureau, la chambre à coucher de Léon et Natalia, et celle de Seva. Meubles, livres, photos, machine à écrire Underwood et dictaphone, tout est demeuré à peu près intact et à sa place depuis soixante-quinze ans. À côté, un petit bâtiment a été édifié qui contient la bibliothèque et les locaux administratifs. C’est là que Esteban Volkov reçoit les visiteurs. 

Quand on lui demande si ce passé écrasant ne l’a pas empêché de vivre, la réponse fuse : “Ah non, pas du tout ! Avec mes filles, nous n’en parlons presque jamais !” Il en a eu quatre, qui ont joué dans le jardin quand elles étaient petites et se sont fait rabrouer par Natalia quand elles piétinaient les plates-bandes. Il a mené à Mexico une existence plutôt paisible d’ingénieur chimiste. Grand-père disait toujours aux gardes de la maison qui jouaient avec moi : ‘Ne parlez pas de politique avec Seva !’” Il est resté fidèle aux idées du grand-père mais s’est tenu à l’écart du militantisme, recevant poliment les trotskistes du monde entier en pèlerinage à Mexico, sans choisir entre les chapelles. Et il n’a rien oublié, rien pardonné : “J’ai tout vécu personnellement. La falsification, la calomnie, le mensonge.

Seva Volkov à Mexico en 2015 (photo: René Solis)
Seva Volkov à Mexico en 2015 (photo: René Solis)

Pas de larme à l’œil à l’ouverture des photos. Il y a longtemps que Esteban Volkov sait que ses souvenirs d’enfance sont aussi des documents historiques. Il identifie aussitôt la maison devant laquelle il pose avec ses grand-parents et leurs amis Alfred et Marguerite Rosmer, qui avaient été chargés de le ramener de Paris à Mexico. Elle est située à Taxco, petite ville coloniale à cent soixante-dix kilomètres au sud de Mexico. “C’était la maison d’un universitaire américain qui la lui prêtait. Ils avaient un arrangement. En échange de la maison, Trotsky recevait chaque année un groupe d’étudiants qu’il lui envoyait.” (Quand Esteban ne dit pas el abuelo, il appelle son grand-père Trotsky.)

Le propriétaire de la maison était historien et se nommait Hubert Herring. Dans son livre Sept ans auprès de Léon Trotsky (éditions Maurice Nadeau, 1978), Jean Van Heijenoort, qui fut son secrétaire, évoque les séjours à Taxco, et notamment une promenade à cheval où, sans crier gare, Trotsky partit soudain au grand galop. Les photos avec les Rosmer datent d’août 1939 (1), soit quelques jours après leur arrivée avec Seva à Mexico. Esteban pense qu’elles ont été prises avec l’appareil de Marguerite Rosmer.

Du séjour à Taxco, il se souvient du pique-nique au bord de l’eau – du fromage, du saucisson, mais pas une goutte d’alcool” – (la bouteille près du panier semble le démentir sur ce point). L’image sous l’arbre dans la forêt a peut-être été prise lors d’une excursion aux grottes de Cacahuamilpa, situées dans les environs. Et il identifie aussitôt ceux qui figurent sur la photo de groupe : outre ses grands-parents, Alfred Rosmer et lui même, les gardes du corps Otto Schüssler, Charlie Cornell et Harold Robins, qui jouaient avec lui. Seva se souvient aussi de son premier appareil photo, un Baldinette offert peu après son arrivée à Mexico par Alex Buchman, photographe et cinéaste américain, et militant trotskiste. 

À Marguerite Rosmer, morte en 1962 comme Natalia, Esteban voue une reconnaissance sans bornes. D’Alfred Rosmer, son mari, né aux Etats-Unis, historien du mouvement ouvrier, co-fondateur du Parti communiste français et vieil ami de Trotsky qui fit sa connaissance à Paris pendant la guerre de 14, Lénine disait que c’était un homme précieux parce qu’il “savait se taire en cinq ou six langues”. Si Alfred était réservé, Marguerite était du genre énergique mais d’une générosité sans limite, avec des qualités humaines extraordinaires”. Seva les a connus tout petit à Prinkipo, l’ile de Turquie où Trotsky avait trouvé asile à partir de 1929. Il les retrouve à Paris, où il arrive à l’été 1934 pour vivre avec son oncle Léon Sedov et sa compagne Jeanne Martin. Il se souvient encore de son adresse parisienne –26, rue Lacretelle, dans le 15e arrondissement, près de la porte de Versailles” – et de sa rentrée à l’école primaire de la rue Vaugirard : On m’appelait ‘sale boche’ !” Seva se rend parfois le dimanche à Périgny, au sud-est de Paris, dans la grange retapée par les Rosmer où sera fondée en 1938 la IVe Internationale. 

À la mort de Léon Sedov, le 16 février 1938, dans une clinique parisienne, sans doute empoisonné par des agents staliniens, Seva reste seul avec Jeanne Martin, et n’en garde pas des bons souvenirs : “La vie avec elle était difficile. Elle était extrêmement rigide et elle avait des idées étranges. J’étais content de lui échapper. La jeune femme refuse de rendre l’enfant à ses grands-parents et le cache même plusieurs mois dans un home d’enfants du Jura, où Marguerite et Alfred Rosmer finissent par le retrouver et, forts d’une décision de justice, par le ramener chez eux avant d’embarquer avec lui en juillet 1939 sur le Champlain, l’un des paquebots de la Compagnie générale transatlantique assurant la liaison Le Havre-Southampton-New York. À leur arrivée, ils passent deux semaines dans l’appartement de Ruth Ageloff, la soeur de Sylvia, la jeune militante américaine qui bien malgré elle introduisit Ramón Mercader, l’assassin de Trotsky, dans la maison de l’avenue Viena. Esteban se souvient de ballades dans New York en compagnie de militants trotskistes américains, en particulier un écrivain noir dont j’ai oublié le nom” (peut-être Richard Wright, auteur des Enfants de l’oncle Tom et de L’Enfant du pays). De New York, Alfred, Marguerite et Seva rallient Mexico en train et débarquent le 8 août 1939 à la gare de Buenavista où Jean Van Heijenoort les attend. Dans la maison de l’avenue Viena, la chambre de Seva est prête. Encore un nouveau pays, une nouvelle langue, une nouvelle rentrée dans une nouvelle école. 

La vie commune va durer un an. Elle est chaleureuse –“avec moi, grand-père était affectueux, et il avait une vitalité extraordinaire” – mais pas de tout repos. Sur le mur de sa petite chambre, on voit encore les impacts des balles de l’assaut mené le 24 mai 1940 à l’aube par un commando du Parti communiste mexicain avec à sa tête le peintre muraliste David Siqueiros. Je me suis blotti sous le lit. Une balle m’a égratigné le gros orteil. Mais personne n’a été blessé.” À cette époque, le fiancé de Sylvia Ageloff, qui se fait appeler Jacson, fréquente déjà la maison. Jacson était malin, il était toujours là pour rendre service, pour faire le chauffeur ou prêter sa voiture, mais se tenait à distance de Trotsky et disait n’avoir aucun intérêt pour la politique. Grand-père le trouvait un peu bizarre. C’est ce même Jacson qui, quelques jours après ce premier attentat, s’offre pour accompagner dans sa Buick jusqu’à Veracruz les Rosmer, qui repartent en bateau pour les États-Unis.

Le 20 août dans l’après-midi, Seva rentre du collège et tombe dans le jardin sur Harold Robbins, le pistolet à la main. Je lui ai demandé : ‘Qu’est-ce qui s’est passé ?’ et il m’a répondu en criant ‘Jacson ! Jacson !’ J’ai traversé le jardin et j’ai vu au fond d’un couloir un type le visage en sang, qui gémissait comme un animal. C’était Jacson. Grand-père était dans la chambre à côté du bureau. Il était encore conscient et a demandé de ne pas me laisser rentrer : ’Seva ne doit pas voir ça.’Pratiquement ses derniers mots.

René Solis

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(1) [Mise à jour de l’article le 23 mars 2016] Lors de la publication de cet article, nous avions écrit que ces photos avaient sans doute été prises en septembre 1939. Entre temps, de nouveaux documents nous sont parvenus – notamment une lettre de Marguerite Rosmer – permettant de situer de façon certaine le séjour à Taxco en août 1939. Lire notre complément d’enquête.

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