Seyhmus Dagtekin pour les commentateurs du Figaro

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

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Nous informons nos patients que, depuis le mardi 3 avril 2018, le service de médecine littéraire est fortement perturbé par un mouvement de grève. Un service minimum a été mis en place, de façon à pouvoir prendre en charge les urgences qui se présenteront. Nous nous excusons pour la gêne occasionnée et vous remercions pour votre compréhension.
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L’affiche est collée depuis quelques jours sur la porte d’entrée de l’hôpital. Devant, sur le parvis, le piquet de grève est toujours animé, le docteur K. s’occupe de la musique, Marcel, l’infirmier, danse et papillonne d’un groupe à l’autre, le docteur R. fait griller des merguez jour et nuit, ça sent assez fort dans tout le bâtiment, mais elle estime que « c’est important pour l’ambiance ». Les membres du personnel des différents secteurs de l’hôpital, qui en temps normal se saluent à peine, me semble-t-il, fraternisent autour du barbecue. Il en ressortira peut-être des collaborations futures fructueuses, allez savoir.

Ce matin-là, j’avais décidé de rester à l’étage : il fallait, bon an mal an, assurer une permanence, ne serait-ce que pour pouvoir répondre au téléphone, c’est toujours en ces temps de crise que les urgences les plus improbables se présentent.

Je venais à peine de refermer la porte de mon bureau quand un brouhaha confus m’est parvenu. De ma fenêtre entrouverte, j’ai alors pu voir un groupe d’hommes et de femmes de tous âges s’avancer sur le parvis. Ils se tenaient par la main, l’air un peu hagard. À leur tête se trouvait une femme, grande, cheveux courts, brune, qui semblait les diriger (« Allez, allez, on avance »). Arrivée à hauteur des merguez, elle s’est arrêtée, a crié un « Stop » énergique, puis s’est adressée au docteur R., occupée à retourner ses saucisses (plusieurs d’entre elles avaient attaché, elle avait du mal à les décoller de la grille, s’agaçait. Bref, la visiteuse tombait un peu mal).

– Oui [air impatient]. C’est pour quoi ? On est en grève.
– Bonjour docteur, je sais, et croyez bien que je suis désolée de débarquer ainsi en plein mouvement, mais on m’a dit que vous assuriez tout de même les urgences.

Le docteur R. a alors relevé la tête, le docteur B. s’est aussi un peu approchée. Elles ont ainsi pu détailler les individus composant la petite troupe. Chacun portait, attachée dans le dos, une sorte de petite goutte rouge en carton, ressemblant à s’y méprendre à ces repères que l’on peut placer sur les plans fournis par nos téléphones ou nos ordinateurs. Chacune de ces gouttes était ornée d’une inscription que je ne parvenais pas à lire de là-haut. J’ai alors décidé de descendre, n’étant en outre pas bien sûre de la réactivité de mon équipe après une nuit passée à se gaver de merguez et de mauvais vin sur le parvis de l’hôpital.

Quand je suis arrivée sur les lieux, un dialogue s’était engagé.

– C’est à cause du sondage du jour, disait la grande brune.
– Le sondage ?, a répondu le docteur B.
– Vous voulez une merguez ? a enchaîné le docteur R.
– Non merci, a répondu poliment la grande brune. Je veux parler du sondage du Figaro du jour. Vous voyez ?
– Ah oui, a répondu le docteur B. On suit de près ici les sondages quotidiens du Figaro, ainsi que les commentaires qui les accompagnent, c’est que nous avons beaucoup de patients parmi les lecteurs de ce journal.
– Eh bien oui, je m’en doute, a répondu la grande brune. Et c’est que justement, le sondage du jour posait la question suivante : « SNCF : approuvez-vous le mouvement de grève des cheminots contre le projet de réforme du gouvernement ? ». Bon, bien entendu, le résultat est figarotesque, et nous en sommes au moment où je vous parle à 73% de NON.
– Très bien, très bien (le docteur R. ne quittait pas ses merguez des yeux).
– Jusque-là, tout est normal, a renchéri le docteur B.
– Le problème, voyez-vous, a poursuivi la grande brune, ce sont les commentaires. Ils dérapent.
– Comme d’habitude, l’a coupée le docteur B.
– Bien sûr, bien sûr. Mais, la lecture d’une dizaine de ces commentaires a provoqué, même chez nos lecteurs, divers symptômes inquiétants, de la nausée à l’éruption cutanée, nous avons même un cas d’œdème de Quincke, c’est ennuyeux.
– Et c’est là que nous intervenons ?
– Oui, regardez-les : ce sont les commentateurs.

La troupe se tenait à peu près immobile, tous avaient les yeux dans le vague, tous étaient surmontés de cette petite pancarte en forme de goutte qui, je l’ai alors compris, les identifiait : y figuraient les pseudos qu’ils utilisaient sur le forum du journal.

– Vous voulez un aperçu ? a demandé la grande brune.

Sans même attendre de réponse, elle a aussi sec appelé, d’une voix forte, « momopremier ! », et un petit homme surmonté d’une goutte rouge portant en effet ce nom déconcertant s’est alors avancé, s’est planté devant nous et s’est mis à réciter d’une voix monocorde :

– « J’espère que la réforme va être votée rapidement. Et s’il le faut faire intervenir l’armée pour casser la grève. Les syndicats corporatistes sont une plaie dans ce pays de gens pour qui évolution et changement sont des gros mots. SNCF = Sur Neuf Cinq Fainéants ».

– « Libertéhonnêtetécourage » !

– « C’est bien trop facile et lâche de faire tout le temps la grève. Les syndicats politisés devraient être dissous. Marre de la gréviculture. Il faut refondre le rail et faire partie du 21e siècle. Marre des arriérés, faut les foutre dehors ».

– « Génius » !

– « Cette prise d’otage terroriste est d’une violence tout simplement intolérable, tout cela pour des raisons corporatistes de gauchos de m….. biiiiiiiiiiiiip »

– « Jean bon 1 » !

– « Qui peut approuver à part leurs familles et les cégétistes ? Surtout ne rien lâcher, au contraire durcir et supprimer les privilèges maintenant, ça justifiera leur grève à ces c….. biiiiiiiiiiiiiip ».

– « Henriette de Reims » !

– « Quand on n’est pas bien quelque part, on ne fait pas chier les autres. On se barre ».

Le défilé a duré un certain temps.

Nul besoin de longue concertation, nous avons aussitôt décidé d’admettre en urgence tous ces patients.

Le docteur K., qui, contre toute attente, a fait preuve d’une réactivité exemplaire, a attrapé le kit d’urgence du placard de l’entrée, s’est plantée devant le groupe et s’est mise à lire, posément :

Ça commence par les pyramides et même avant.

Ça continue par les arènes, les colisées, les châteaux.

Ça continue par les usines, les gratte-ciel, les bombes et les variantes, les fusées et les explosions. Les machines les plus puissantes, les vaisseaux les plus grands.

Ça continue sur les terres, les mers, dans les airs ; au plus vite, au plus loin. Parce que l’homme se cherche toujours ailleurs, loin de lui. Très peu en lui-même.

La poésie et la création offrent la possibilité d’arrêter cette recherche effrénée de son devenir hors de soi, de couper court à cette soif de puissance. Puissance qui ne peut être que relative, qui est à la merci de la moindre sur-puissance, serait-ce illusoire. Parce qu’à n’importe quel virage, une force plus grande peut surgir devant le puissant et le mettre en doute, en déroute.

Ils se taisaient tous. Ils ne comprenaient pas tout à fait.

Normal.

Elle a repris :

Faites de votre vie un chef-d’œuvre, conseillait un penseur. Être conscient que la vie trouve sa mesure en elle-même…

Toujours pas de réaction.

Non pas dominer l’autre, l’écraser de sa force et de sa grandeur, mais ne pas le laisser prendre le pouvoir sur soi

Certains commençaient à s’agiter légèrement.

Il allait falloir leur lire l’intégralité de la plaquette publiée en ce mois de mars par Le Castor Astral, intitulée Sortir de l’abîme. Un texte de Seyhmus Dagtekin. Un manifeste pour la poésie et pour un monde un peu différent.

Le plus grand bien qu’on puisse faire aux puissants, c’est de les empêcher d’exercer leur domination sur nous, qu’on soit individu, groupe ou minorité

Ne pas devenir chien avec le chien, tyran avec le tyran, mais empêcher le chien de nous mordre et le tyran d’exercer sur nous sa tyrannie

Le docteur B. lirait la plaquette jusqu’au bout. Elle lirait même les poèmes insérés dans l’ouvrage, après le manifeste. Puis le docteur  R prendrait la relève, ou bien ce serait moi : de nouveau le manifeste, de nouveau les poèmes, et ainsi de suite toute la journée, et toute la nuit qui suivrait aussi.

C’est que nous avons tout notre temps.

Nous avons de quoi tenir.

Nous avons du mauvais vin et des merguez.

Nous avons un texte qui dit

la poésie est cette utopie, cet entêtement à ne pas se résigner devant l’injustice, à ne pas abdiquer face au pouvoir. Dire qu’une autre manière de vivre doit être possible, qu’une autre façon d’exister ensemble doit être possible.

Ça prendra un peu de temps.

Mais nous sortirons de l’abîme.

Ne pas devenir chien avec le chien, tyran avec le tyran, mais empêcher le chien de nous mordre et le tyran d’exercer sur nous sa tyrannie

Ne pas devenir chien avec le chien, tyran avec le tyran, mais empêcher le chien de nous mordre et le tyran d’exercer sur nous sa tyrannie

Ne pas devenir chien avec le chien, tyran avec le tyran, mais empêcher le chien de nous mordre et le tyran d’exercer sur nous sa tyrannie

Nathalie Peyrebonne
Ordonnances littéraires