VII. Où notre héros se dira qu’il l’a échappé belle

Résumé des épisodes précédents : Le tigre, animal instable, quitte sa vie d’art et de débauche dans la ville de B., au sein du cirque Romanès-Volkovitch, pour suivre un louche impresario qui doit l’amener vers la gloire…

Le tigre est un animal noble. Mais, il faut bien admettre aussi, quitte à indisposer le héros dont nous avons entrepris de dépeindre la tumultueuse existence, que l’espèce dans son ensemble et, singulièrement, Tigrovich n’est guère portée à la ruse. Comme il était assis à côté du louche impresario, l’instinct féroce du jeune artiste le poussait à l’attaque, brutale, sans merci, au coup de poing vite et bien fait. Et déjà tressaillaient sous sa chemise, violette ce jour-là, les muscles afférents à l’action, tandis que sous la cravate orange vif les tendons du cou rugissaient, pour ainsi dire, sous l’action d’un sang bouillonnant. L’œil du tigre, nonobstant, est prudent autant que son corps est ardent, et l’œil de notre tigre, s’émancipant du mouvement général de son corps musculeux, risqua une incursion vers la cuisse droite du louche impresario. L’œil trouva quelques raisons de calmer le corps. Car entre la cuisse gauche du quidam et la griffe frémissante du tigre, gisait ce qu’il reconnut, pour en avoir déjà vu trop souvent dans sa jeune existence, comme une arme à feu de première catégorie. Les fauves en général, les artistes également, les tigres artistes en particulier, et d’origine aristocratique plus encore, surtout quand ils ont vu dans leur prime jeunesse leur aïeule succomber sous le feu, ne goûtent pas les armes. Lors tu sus patienter, fier félin. Et, comble du courage, tu sus te faire lâche. Une conversation, alternative préférable à tout combat trop inégal, s’engagea donc. Ce qui donnait :

Tigrovich,faisant mine de croire aux bobards du quidam.– À Paris, comment sont les loges ?
Le Quidam, faisant mine de croire que ses bobards étaient crus.– Les loges, au cirque d’Hiver ?
Tigrovich,à tout hasard et relançant l’interrogation.– Oui, par exemple ?
Le Quidam , continuant, mais un peu court sur le sujet.– Confortables.
Tigrovich, poussant l’avantage.– On peut les décorer ?
Le Quidam, vaguement surpris, mais bon.– Les décorer ?
Tigrovich, faisant mine de révasser ou révassant pour de bon, qui sait ?.– En satin rose, par exemple.
Le Quidam, voulant bien ce qu’on voulait tant qu’on faisait ce qu’il voulait.– En satin rose.
Tigrovich, y croyant presque.– Et un habilleur personnel ?
Le Quidam, n’y comprenant plus rien.– Personnel, si on veut, oui.

Tout cela ne menait à rien sinon à la voiture dans une direction occidentale qui n’était pas celle de Paris. Pourtant le quidam, impresario comme Ignacio était honnête, n’avait pas mal ficelé son affaire. Alors qu’il engageait son véhicule sur un chemin plus étroit il freina devant ce qui semblait bien être une roulotte. Tigrovich hésita. Car la roulotte parle à l’émotivité de l’artiste de cirque et notre tigre, dont l’âme ondulait au gré des sollicitations de son existence, voyait son entendement ébranlé par ce désir, niché jusque dans la plus minuscule de ses félines cellules, de voir son destin s’accomplir envers et contre tout. Ainsi parfois, alors même que l’évidence nous heurte, imposant le constat d’un malheur rude et froid, nous nous surprenons nous-mêmes à accueillir encore l’espoir. C’est à peu près ce qui arrivait à Tigrovich soudainement imprudent.  Descente rapide du véhicule (petit saut de côté), marche chaloupée (trot moyen) vers la roulotte, ascension des trois marches (salto simple) menant à la porte, coups frappés à la porte (souplesse des poignets). La porte s’ouvrit.

Or ce ne fut pas l’obscurité qui frappa le jeune prince, ni non plus sous ses pieds agiles, la dureté du plancher qui n’était en rien satiné, pas plus que ne l’étonna le silence un peu lourd qui régnait dans l’endroit, mais inévitable, insistante sans être insinuante, plombante en somme, l’odeur. Oui dans la roulotte – il me faut bien le dire, quitte à plonger mon sensible lecteur dans une consternation dont je ne sais guère si je pourrais le sortir de sitôt – régnait une odeur d’huître. L’odeur d’huître, pour pénible qu’elle fût, eut été supportable, même aux délicates narines de l’artiste, si au parfum iodé ne s’était mêlé, comme en arrière-fond, harmonique grossière, un fumet de pâté de tête. Les yeux de Tigrovich traversant en quelque sorte l’épaisseur olfactive qui, l’entourant, l’oppressait, découpèrent bien vite, dans le fond de l’habitacle, la silhouette massive (mais un peu voûtée vers l’avant, le coude s’appuyant sur la crosse d’un fusil, la main soutenant le menton), immobile, mais légèrement frémissante (ce pianotement qui animait les doigts de la main gauche), imposante en deux mots, d’Auguste lui-même, le grand humain, le chasseur chevronné, venu en grand équipage depuis le village de P. L’habitude des coups ne se perd pas, en particulier chez l’artiste aux nerfs souvent délicats, Tigrovich sangla son échine d’un faisceau de muscles plus raidis les uns que les autres. Mais ce fut pire que les coups. Auguste sourit. Oui il sourit étirant les poils de sa moustache drue (sèchement drue). Et il parla. Doucement. Et, plus étrange encore, il parla interrogativement.

– Alors le drôle, on se plaît à B. ?
– Oui, ne se mouilla pas Tigrovich.
– Et qu’est-ce qu’il fait de ses journées ? le délocuta le chasseur, comme c’est l’habitude de le faire sur le bassin d’A.

Tigrovich avait beaucoup appris durant le temps qu’avait duré son absence (l’art du trapèze, la boxe française, le boniment, l’équitation artistique, le triple salto avant inversé, les tendances de la saison automne-hiver pour l’artiste de cirque sur la piste et à la ville, et quelques autres activités que ta pudeur, lecteur, m’oblige à passer sous silence). Mais à mentir sans trembler au maître de ses premières années, cela, non, il n’en avait pas appris l’art. Ce fut donc en tremblant qu’il tenta l’ébauche d’un mensonge : « Je travaille beaucoup. Surtout. Je travaille. »

Là non plus pas de coup, mais un écho, inattendu, toujours aussi doux malgré la gravité rocailleuse de la voix :
– Tu travailles beaucoup.
Il aurait fallu se taire, deviner le piège grossier, mais les artistes les plus aguerris sont parfois naïfs à force sans doute de souhaiter que l’on suivra toujours avec eux le chemin qu’ils empruntent. Tigrovich l’emprunta de plus belle :
– Oui je travaille. Un peu dans le commerce.
Même stratégie en face :
– Dans le commerce.
L’artiste – le malheureux ! –, s’obstinant :
– Le commerce équestre, surtout.
Et l’autre, même jeu :
– Équestre.
Le premier, croyant bien faire :
– J’ai fait plusieurs affaires, non sans succès.
– Du succès, persistait-on en face.
Le tigre, qui aurait dû commencer à deviner, mais non :
– Voilà et tous les jours, à nouveau, tu vois, des affaires, je fais des affaires.

Et l’innocent, qui, vantant ses succès forgés, se rappelait ses réels bonheurs artistiques, ne put s’empêcher de gonfler le torse, et même, hélas, de laisser transparaître ses rayures. Le bruit d’un coup partit sans que nul ne frappa. Auguste était grand. Sa main était parfaitement proportionnée à sa taille, à l’ouverture manuelle de l’huître, au maniement du gros calibre, à l’étranglement des canards et à l’assommage des lapins plus ou moins récalcitrants devant leur destin. C’est cette main qui venait d’ouvrir un épais classeur sur la table. De l’angle où se trouvait Tigrovich, on en apercevait parfaitement le contenu, une suite de vulgaires intercalaires transparents protégeant vaguement d’excellentes empreintes photographiques. Où l’on voyait (et c’était le hic) en vrac : Emma embrassant Tigrovich, à l’ombre d’un imposant trombone à piston ; Ignacio soutenant et réciproquement notre héros au sortir d’un chapiteau assez peu artistique ; le même avec le même contemplant un spectateur qui, un soir d’annulation de pyramide écroulée, avait lui-même été, c’était manifeste, écroulé, suite sans doute à des réticences devant la négociation commerciale qu’on entendait lui proposer ; puis dans des poses variées, le tigre faisant valoir ses avantages auprès de quelques beautés faisant valoir les leurs – dans la pénombre les yeux d’Emma ; les mêmes, yeux posés sur des rixes diversement inspirées où l’artiste réglait leur compte à des rivaux trop heureux ; on voyait même un très joli cliché qui avait saisi Tigrovich entre un trapèze et un cheval, muscles bandés, excellente attitude, bonne mise en valeur du costume (rose orangée ce soir-là, éclairage dans les mêmes tons).

D’une voix qui aurait pu, en des circonstances plus sereines, évoquer le doux rugissement d’un tigre amoureux, comme on l’entend parfois les soirs de lune dans la Taïga orientale, Auguste, plus grand et plus humain que jamais, reprit dans l’ordre. Il possédait une connaissance intime des programmes artistiques de la ville de B., autant de ceux qui étaient annoncés dans La Gazette du Cirque que de ceux, plus originaux, que décrivaient par le menu certains rapports de la maréchaussée. À propos de rapport il en avait un, oui, de rapport, celui qu’avait rédigé avec soin et sur son ordre le faux impresario qui était un vrai limier, enquêteur, détective comme ils disent, dont les services avaient été achetés à prix d’or, mais ça c’était pas difficile, parce que quand on fait commerce d’huître et pas de falbalas, tralalas roses et paillette, on a de l’argent monsieur et avec son argent on paie, mon gars, des détectives, si on veut, quand on veut, pour savoir à quoi jouent les drôles qui devraient être aux huîtres et qui font (ici un crachat) l’artiste. À quoi il fut ajouté (rugissement monocorde) et dans l’ordre alphabético-chronologique, les noms et principales activités des frères Romanès, les titres de gloire (pourtant nombreux) de la famille Romanès-Volkovitch dont le nom fut écorché juste ce qu’il faut. Puis, le ton enflant, presque un soulagement tant l’orage s’était fait attendre, on entendit diverses considérations attendues sur la virilité douteuse des artistes d’origine métèque, la vraie place des tigres (aux huîtres vous disait-on) dans la société, et la vertu discutable des écuyères.

Au nom d’Emma, Tigrovich se cambra comme seuls les tigres se cambrent. La pose eût été parfaite et quasi majestueuse, n’eussent été les paillettes rose pâle, dont il avait omis, dans la précipitation du départ, de débarrasser ses moustaches. Il se cambra et non sans courage, mais non quand même à voix haute, plutôt en un bredouillement prudemment inaudible, déclara ce que nous savons déjà, mais qu’il fallait bien dire : « C’est artiste que je veux faire. » L’orage que nous en sommes venus à désirer dans la nuit moite et iodée de cette roulotte éclata finalement. Une voix tonnante lui demanda de répéter un peu pour voir, ce qu’il fit. La même voix, déclinant non sans talent les tonalités de la foudre, dit qu’on avait mal entendu, qu’il fallait le redire encore, ce qui fut fait sur divers tons. Puis silence. Silence iodé mais silence. Enfin, dans l’œil du cyclone, Auguste la joua vulgaire : « Artiste ? Pute, j’aimerais mieux. » Tigrovich jugea prudent de ne pas préciser qu’à ce sujet on n’en n’était pas loin. Puis il se sentit, pour ainsi dire, bancal. Ou encore estropié. Mais de cette blessure, il n’eut guère le temps de se remettre. L’action trop longtemps retardée se précipita. Se retrouvant d’abord sous le bras de son parâtre, il fut en un rien de temps jeté à la place avant d’un véhicule, dont nous avons déjà dit qu’il vantait, sur ses coffres et portières, les vertus des produits de l’ostréiculture. L’humain maugréait, le tigre reniflait, le véhicule ahanait, et se brinquebalaient, à l’arrière, quelques huîtres qui avaient tenté l’aventure.

Ce  concert les conduisit vers ce que l’on nomme un quai, où se trouvait une baraque, celle-là même où Tigrovich avait, dans sa prime jeunesse, aguerri ses muscles tendres par des jongleries solitaires avec quelques instruments dont la destination première visait plutôt à l’apprêtage des poissons, crustacés et autres fruits de la mer. Sans autre forme de procès, le tigre y fut enfermé. S’asseyant sur un filet usé comme un artiste sur le retour, il soupesa sans joie sa situation sans issue. Le menton posé sur la patte, il lissa d’une griffe soucieuse sa houppette de poils à présent déconfite, tout en contemplant tristement une vague lucarne dont le verre, trop longtemps soumis aux émanations du travail de l’huître, avait perdu jusqu’au souvenir même de la transparence. L’instant eut été propice à une méditation intérieure sur le cours d’un destin malicieux qui venant le tirer de P. pour le conduire à B., semblait à présent se raviser et de B. le ramener à P., de l’huître à l’art et aller-retour, plus de paillettes et guère de perles, fini cirque, amours, jeux et cavales, évanoui le rire d’Emma, et le sourire d’Ignacio. Finies la Gloire et la Beauté, vaines et frivoles espérances d’un jeune extravagant.

Or, au moment de pousser un noble gémissement, le tigre aperçut, dans l’angle droit de la lucarne, un éclat plus vif, vert pour tout dire mais d’un vert qui n’avait rien d’un glauque-huître, un beau vert émeraude ou anis, ou, pour être plus exact, deux éclats toutes en ovale, non quatre, à y bien regarder, mais les deux autres bleu saphir. Son cœur fit ce qu’il avait à faire : il bondit. Il avait reconnu, le guettant à travers la lucarne, les deux yeux verts de son amante et ceux, fraternel accompagnement, d’Ismaël qui s’était dévoué. Le Tigre avait été suivi, et à bon escient encore.

La suite alla très vite. Car, en matière d’ouverture de serrure, de courses à l’aveugle dans la nuit, d’emprunt de véhicules à moteurs et de chemins plus ou moins détournés, Ismaël était au sommet de son art. Tigrovich, sidéré, se laissa mener, embrasser, masser, doucement rudoyer, tirer les moustaches, lustrer les rayures et aussi vite qu’il en était parti se retrouva sous un chapiteau qu’il n’aurait jamais dû quitter, n’eut été la suite d’incidents que nous avons relatés. Or sans plus avoir la force de méditer encore sur la rouerie du destin, sans même regarder Emma autrement que de côté, il s’approcha de la corde brillante qui montait au trapèze, s’y nicha, comme seuls les fauves se nichent, et soupirant, s’endormit. Le tigre était heureux. L’était-il vraiment ? Le cours de ses aventures avait trop longtemps bégayé en ces allers-retours régionaux. Déjà le chapiteau craquait sous les poussées de sa grandeur naissante. Le tigre dormait, ignorant ce que nous saurons bientôt : c’en était bien fini de B.

À l’horizon se profilait, imposante et tentante, obstinée dans son appel, séduisante et majestueuse, inaccessible et pourtant proche, la capitale de la France.

Sophie Rabau
Les aventures de Tigrovich

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