XV. Nuançons

Résumé des épisodes précédents : Comme elle est loin l’enfance douloureuse de Tigrovich, tigre, prince et artiste, arraché dès l’âge tendre à sa Taïga orientale native. Il a presque oublié le grand humain à la grosse moustache et son épouse, ces ostréiculteurs qui l’adoptèrent. Il se souvient à peine d’Emma la belle écuyère qui fut son premier amour. C’est qu’il est monté à Paris où il a rencontré le plus merveilleux de dompteurs et même des Dompteurs, Ali Ibn-El-Fahed et autres noms et a signé un contrat qui marque le début de sa grande période. On a pu croire que ce contrat était au désavantage du tigre. Il faut nuancer. Nuançons.

Non, lecteur inattentif, prompt, trop prompt, à sauter de la prémisse aux conclusions, amateur d’inductions à la gomme, ne proteste pas, indigné, ne va pas, dans ton injuste colère, nous accuser de mensonge. Nous le disons fermement : les choses n’allaient pas si mal pour notre héros. Tu as lu distraitement, sans trop y penser, avoue, car l’affaire semblait entendue, la rencontre fatalement prédestinée entre à ma droite le héros, le nôtre, et à ma gauche, le dompteur, le sien. Tu as cru, et cela se comprend, que l’un était naïf et l’autre un bel escroc. De quoi te mêles-tu et sur quoi fondes-tu ces conclusions hâtives ? Et puis que connais-tu au cirque, au juste ? Il faut nuancer. Nuançons.

L’escroc, pour aimer l’argent, aimait aussi le cirque. Lorsque l’on sent, dans ses veines, bouillonner le boum-boum obsédant d’un sang mêlé, lorsque l’on vient par ses vaisseaux et artères de ces pays où l’art se confond avec la nature, on n’échappe pas à l’appel du cirque. On peut être un escroc. Mais être escroc sans aimer l’odeur si particulière du chapiteau, voilà qui ne se peut. Et si d’aucuns croyaient, le plaignant presque, que Tigrovich venait de tomber, pour son malheur, sur un individu peu recommandable, prêt à sucer jusqu’à la moelle de son épine nerveuse la substance fauvesque qui faisait son talent, ceux-là auraient raison, on ne le niera pas, mais tort aussi, tout à fait tort. Oui le patron, le plus louche du cirque le plus miteux, chef d’un clan d’écuyers et jongleurs prompts à bondir au-delà des bornes de la loi, mal rasé, bouche tordue, yeux chassieux quand ils ne sont pas rougis par l’on ne sait quoi, ce patron-là, même lui, reste un humble serviteur de l’art. Oui, peu nous chaut le nombre de clients délestés, de coups échangés, de quidams séduits, de cartes truquées. Rien de tout cela jamais n’a empêché que le soir, d’une manière ou d’une autre, tant bien que mal, on est d’accord, le projecteur scande le rythme du trombone, et les petits enfants, cher public, petitzetgrands, tous frappent des mains quand s’ouvrent sur la troupe les rideaux cramoisis de la piste étoilée. Oui, Romanès avait aimé le cirque. Et Ali aussi l’aimait, plus recommandable encore en cela que ne l’avait été le premier maître du félin, d’autant plus recommandable, pourrions-nous dire, qu’il était moins honnête. C’est la dure loi du cirque que le génie de la paillette est inversement proportionnel au respect des frontières de la légalité, dont l’âme artiste connaît l’incertain tremblement.

Et le contrat, me direz-vous ? Ce contrat n’était-il pas injuste, scandaleux, dangereux pour le tigre et tout au déshonneur du cirque ? « Quel contrat ? », vous répondrai-je. Et croyez-m’en sur ce point, c’est aussi ce que vous répondrait Ali, si des circonstances qu’il nous faudra bien développer en leur temps ne l’en empêchaient pas. Le contrat ne comptait pas. Ou comptait pour ce qu’il fallait et ce qu’il fallait n’était pas grand chose. Un contrat, lecteur, se déchire – et je t’invite à le faire, dubitatif que tu es, déchire donc ces pages, maudites puisqu’elles t’induisent en erreur. Allons courage, reviens en arrière dans le livre, arrache et hardiment encore, arrache et puis lacère, que ce point, celui-là au moins, ne s’interpose plus entre nous. La perte ne sera pas bien grande, allez. Ne ratiocine pas déchire et si tu lis ce mémoire sur autre chose qu’une page, déchire quand-même, comme tu peux. Nous y verrons plus clair dans l’affaire. Qui était une bonne affaire, nous sommes d’accord, mais n’en parlons plus. Parlons d’art. Enfin. (Et d’amour, mais un peu plus tard).

Dans l’atmosphère interlope de ces salles obscures et de ces souterrains montés par la main de l’homme qui vont de la cage à la piste et de la loge aux lumières, là où s’échangent maintes marchandises propres à renflouer les comptes hasardeux des sociétés de spectacles et le moral hagard de quelques quidams intoxiqués par des substances aux noms riants, Tigrovich sut alterner balayages et musculation, épluchage et art du trapèze, haute cavale du salut et basses œuvres de la tambouille. Le tout était désordonné, décousu, juxtaposé. Mais c’est dans ce chaos dont les tourbillons dissimulaient le plan bien arrêté de quelque divinité tutélaire du cirque (il y en a), que l’artiste en Tigrovich perça sous le pelage, parfois miteux, du cirque, dépeçant son âme troublée par les circonstances et détails de son enfance et de sa jeunesse. Et sous la masse grasse, que la ville de B., le contact des Romanès, et plus haut dans l’histoire, les habitudes, parfois malsaines, du village de P. sur le bassin d’A., avaient contribué à épanouir, se dessinaient à chaque coup de balai, comme à chaque salto, les lignes de ce qu’il nous faut bien appeler, quoi que nous en ayons, une musculature saillante et bien dessinée, en particulier sur l’échine, que quelques coups de fouet judicieusement placés avait rendue nerveuse. Et rien de tel qu’une échine nerveuse pour passer du superflu à l’essentiel. Pendant un mois encore, chaque matin, juste après que le tigre reconnaissant lui avait porté sur un plateau déposé entre ses oreilles (l’équilibre est nécessaire à l’artiste) café et croissants confectionnés à la pâte (de tigre), Ali menait l’artiste sur la piste à demi éclairée, et l’initiait à quelques exercices, puis à quelques numéros, dont il tenait la mémoire de ses pères, à moins, pour quelques-uns, qu’il n’en fût l’inventeur. Et les premiers tours inscrits dans la mémoire de Tigrovich grâce aux enseignements de Tigrovna, les exercices auxquels, pataud mais fier, il s’était essayé en échappant aux regards ostréicoles d’Auguste, les mille tours et manières (souvent surannés, quelque chose d’un peu ringard ou mignard, mais c’était déjà ça) qu’Emma Volkovitch lui avait inculqués entre deux baisers, tout cela prenait sens et matière, s’organisait en une architecture, des lignes et des courbes qui bientôt formeraient l’armature d’un numéro dont le succès ne serait rien, et qu’il ne vaudrait guère la peine de mentionner, s’il n’était pas devenu, bien vite et après quelques améliorations dont nous dirons un mot, l’apothéose d’un spectacle qui attirait, chaque soir, badauds, enfants et amateurs sous le chapiteau pierreux du cirque des grands boulevards.

Car le grand soir était venu. Le soir où, tremblant, Tigrovich avait revêtu son maillot – il n’était pas rose, cette faute de goût tigresque avait été corrigée – le soir où Ali, non moins tremblant mais serein de cette sérénité qui permet la maîtrise des grand fauves et leur insuffle une trompeuse tranquillité, avait passé cette redingote dont le rouge éclatant était encore rehaussé par les galons dorés qui en ornaient poitrail et épaules. Dans le rond de lumière les gestes de l’un avaient répondu aux coups de cravache de l’autre, en cette osmose que seuls des jours arides de travail peuvent créer. Une mécanique humaine et animale tout autant, étrange fusion de l’art et de la nature – au point que l’on ne sait plus qui du couple fait l’homme et qui est l’animal –avait déroulé ses rouages, du tabouret haut au tabouret bas, de l’estrade au cerceau et du cerceau au feu, de la gueule au visage ou du visage à la gueule, de l’ordre au rugissement et du rugissement au morceau de viande (deuxième choix) négligemment jeté à la bête dont la reconnaissance, factice mais si bien imitée par les effets de l’art, s’exprimait à son tour, par quelques coups de tête dont la fureur se mêlait de tendresse. Puis, après les exercices d’école, l’inattendu. Comment n’aurait-il pas frémi, le cher public, petitzetgrands, mesdaammes et meeeeessieurs, quand le tigre, portant en sa gueule Ali, s’élança vers le trapèze en un saut, que dis-je un saut, un envol, qui le porta, un temps qui sembla infini, au-dessus de la piste, puis au-dessus des gradins jusqu’aux sommets du chapiteau. Et tout cela sans filet.

Mais j’anticipe. Il sera bien temps de parler de ces brillants numéros, dont on parle encore aux alentours des chapiteaux, tant ils marquèrent la mémoire du cirque et furent la cause de tant d’effets merveilleux que le devoir m’impose encore de narrer. Le premier effet de cette cause avait été cette rumeur qui s’était enflée d’un petitenfant à l’autre, d’une madame à un monsieur, d’une écuyère à une ouvreuse (bouche bée elle ne demandait plus que l’on demandât le programme, car tout cela était au-delà de tout programme et de toute expression), et de chaque ouvreuse judicieusement placée aux endroits stratégiques des gradins aux impresarios présents, et pour ceux qui étaient absents à leur représentants légaux, puis la rumeur bienveillante s’était portée comme une caresse sur les oreilles des deux artistes qui un instant avaient pu en apprécier la voix suave, pour, capricieuse, aller encore d’un amateur à l’autre, d’un béotien présent par hasard (cirque aujourd’hui, et pourquoi pas ?) à un nostalgique (enfant, n’allais-je pas au cirque ?). Puis, retrouvant le cours naturel de son cheminement, aussi précise que l’était l’envol du fauve et son maître, la rumeur avait visé juste et en droite ligne. Elle avait touché sa cible, la seule qui importât : la presse, puisqu’il faut bien l’appeler par son nom.

Sophie Rabau
Les aventures de Tigrovich

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