XX. La Main de la Fatalité

Après une enfance difficile en Taïga orientale, devenu orphelin sur les rivages du bassin d’A., Tigrovich, tigre, prince et artiste, a connu la débauche et, sous le fouet et les caresses du plus grands des dompteurs du monde, la gloire internationale. Nous l’avons laissé.e au sommet de son art, célébré.e par toutes et tous, de Brest à Vladivostok and beyond. Or c’est là, au sommet, que l’on commence généralement à dégringoler. Cet épisode peut heurter la sensibilité des artistes de cirque et des lecteurs les plus fragiles.

C’est une redingote bleu pâle qu’il avait choisi de revêtir le jour où elle frappa. Il s’en souvint et, plus tard, rechigna à s’en parer, allant même jusqu’à la céder, pour rien, à un vagabond qu’il croisa de nuit, dans l’un de ces quartiers où on le rencontra parfois, après l’événement. Il s’en était paré le matin, et aux petites heures du jour avait parcouru les boulevards. Il riait sous ses moustaches et ses lunettes fumées, lorsque les quidams laborieux ralentissaient leur pas à sa vue, troublés par la confuse intuition que le cambré qu’il venait de croiser était célèbre, oui mais d’où en avaient-ils l’idée et où donc l’avaient-ils vu déjà. La journée avait été banale. Et ce n’est qu’après coup que l’on tenta d’y voir, ou de chercher dans les jours qui précédèrent, quelque incident exceptionnel qui expliquât la tragédie. Mais rien de particulier vraiment. Quelques entretiens avec la presse internationale parcimonieusement accordés, deux ou trois mais sans plus ; quatre à cinq heures d’entraînement et pratique des prochains numéros – c’était la saison d’hiver celle qu’ils consacraient, dans la capitale, à l’invention dans le calepin rose de nouveaux spectacles, tandis que le soir, chaque soir, ils se donnaient au cherpublic de la Capitale qui avait bercé en son sein leur gloire internationale quand elle était encore naissante, parfois un show, parfois deux – depending on the demand, disait Ali – puis, vers midi, essayage, pour l’un, de nouvelles lunettes fumées, montures roses à rayures, pour l’autre, jeux boursiers sur la nouvelle machine électronique dont il avait fait l’acquisition ; déjeuner (viande crue à volonté pour tout le monde) ; sieste, facultative mais appréciée, assurément, par l’une et l’autre partie, une à deux heure de balayage enfin, car Tigrovich refusait d’y renoncer, bien qu’Ali depuis longtemps, ne vérifiât plus la netteté du couloir qui menait à la piste.

Une journée aussi douce et glorieuse que les précédentes et, croyaient-ils alors, que les suivantes. Une journée presque écœurante tant était y prégnant le goût sucré du bonheur. Un de ces jours où adviennent les catastrophes car rien précisément ne les laisse présager. C’est ainsi qu’elle procède la hyène, la Fatalité armée de sa main cruelle, habile à ourdir les plans les plus imprévus.Who would have thought, indeed, dirait plus tard Ali.

Il n’était, donc, l’artiste, pas plus distrait qu’un autre jour. Il marchait droit, autant que le permettait son allure naturellement chaloupée. Et c’est droit et la tête haute qu’il se dirigea vers le trapèze. Récitant, comme l’exigeait ce numéro-là, quelques vers d’un poète français dont l’obscurité importait peu, le cherpublic dans sa touchante naïveté, retenant de l’exercice le seul fait qu’un tigre parlât, peu importe après tout ce qu’il pouvait bien dire. Mais il n’est plus temps d’évoquer l’émerveillement du public. Ou plutôt si. Évoquons-le encore un peu, quelques secondes, le temps d’en jouir comme en jouit ce jour-là le tigre, alors que de la corde et sans appui, il réalisait le triple salto arrière latéral décalé qui devait, comme tant d’autres fois, le conduire au trapèze, alors qu’Ali, de son côté, cambré, montait minutieusement à l’arbre artificiel, un if je crois, installé à l’arrière de la piste. Il devait, comme il était prévu, tendre le bras et d’une main négligente (mais d’autant plus ferme qu’un aimant puissant y était dissimulée si bien qu’il était impossible que l’armature en fer doré dont le tigre était harnaché ne s’y rendit pas en droite ligne, quelle qu’ait été, par ailleurs, la direction de son écroulement) récupérer dans sa fausse chute le tigre qui, lâché depuis le trapèze, continuait à réciter, plus ou moins au hasard, des vers empruntés à la poésie française (de sa famille, éminemment francophile, Ali avait reçu en héritage, entre autres babioles et fonds à placer, un volume curieusement intitulé Perles obscures de la poésie française de MS à SM et c’est là qu’ils puisaient ces répliques).

L’émerveillement donc saisit le cherpublic quand Tigrovich alla de la corde au trapèze, ce qui fut bien exécuté. Et il aurait, l’émerveillement, continué de le saisir, le cherpublic, au moment où le tigre tombant aurait rejoint la main d’Ali qui était juste là pour ça. C’eut été, comme souvent, un aaaaah suivi d’un oooooh (la fausse chute), corrigé, en decrescendo, d’un autre aaaaah mais plus aigu, plus long, quand la main secourait le tigre. Or ce rythme bien huilé, aaaaah, ooooooh, aaaaaaaaah, connut, ce soir-là, un raté, un temps en trop si l’on veut. Tous les artistes du cirque, présents pour le spectacle, les uns s’occupant de retendre les cordes, les autres préparant la machine qui devait agrémenter la suite du numéro, d’autres encore agrandissant leurs bouches d’un trait épais qui les faisaient grimacer en un sourire de clown, ou encore piaffant, se faisant harnacher, orner la trompe ou masser les articulations, dressèrent, au même instant, une oreille alarmée, quand le cherpublicmoteur fit entendre comme un raté : aaaaah, oooooh, oh ?, oooooooooh, iiiiiiiih (du côté d’un groupe de jeunes filles). Pas normal dirent, hennirent et barrirent-ils. Et tous de piaffer, inquiets. Puis ce fut le bruit. Le bruit terrible, plus que fatal, qui accompagne toujours l’instant que craignent les artistes au point de le mimer toujours, pour en détourner la venue chaque jour davantage, ce bruit reconnaissable entre tous que chacun au cirque finira par entendre et dont chacun pourtant fait mine qu’il ne l’entendra jamais, le bruit sec, brutal, sans appel, de l’accident : boum.

Ce n’était pas au moment des saltos qui menaient le tigre au trapèze que la chose avait eu lieu comme le montrait bien le aaaah, tout ce qu’il y a de plus normal, lancé au bon endroit par les gradins. Ce n’était pas non plus au moment de la réception subséquente à la fausse chute, car de fausse chute il n’y en avait pas eu, pas le temps, hélas. Toutes les oreilles expérimentées l’avaient noté : le second oooooh n’était pas venu au bon moment mais quand, on ne sait pourquoi, sur son trapèze la patte de Tigrovich se mit à danser la gigue au point que son équilibre semblât au bord de la rupture. Pour le oh ? interloqué, sans doute s’expliquait-il, du moins c’est ce qu’on pensa, quand on put y repenser, par la grimace aussi soudaine qu’inesthétique qui traversa la face élégante de l’artiste. Comme sous l’effet, incongru en ces lieux, d’une piqûre de taon, il pencha vers l’avant, pédala énergiquement vers l’arrière, et vers l’arrière pencha alors, rétablit les choses un instant par forces moulinets, écarquilla les yeux, et lâcha tout, d’un seul coup, masse soudainement inerte qui tomba, boum, sur la piste, d’où le dernier oooooh et sa variante, dans les aigus, du côté des jeunes filles.

L’orchestre s’arrêta net. Le noir se fit, comme il se fait dans ces cas-là. Une simple poursuite éclaira pour le dompteur, sans une ni deux descendu de son arbre, le visage du tigre, blafard sous les rayures. Qui ouvrit cependant un œil. Puis une oreille. Assez pour entendre l’ordre que depuis des temps immémoriaux, on donne, dans le monde du cirque, aux artistes chus : « Salue ».

Ainsi dit Ali à Tigrovich, sans un mot de plus, sans vaine question sur la douleur et les causes de la chute. Quels que soient les membres fracturés, les échines brisées, les pattes et moustaches foulées, quiconque a pratiqué l’art du cirque sait qu’en de tels instants, avant le corps, c’est l’âme qui hurle de douleur, blessée en son point d’honneur. « Salue », dit Ali à Tigrovich, sous la lumière blafarde de la poursuite de secours, pathétique et troublant contraste avec les feux de la rampe. Et Tigrovich, on ne sait comment, se releva, se cambra et face au cherpublic, fièrement, salua. Puis, se retournant, il fixa le seul qui alors comptait, hormis le cherpublicrassuré, son repère, étoile et maître, son amour, son dompteur le Providentiel. Comme le veut l’usage, il débriefa en une phrase : « J’ai voulu me gratter la patte et je me suis mordu la langue. » Ali rétorquant quelques mots dont la postérité n’a pas retenu la teneur, « Oui mais bon » dit Tigrovich. Et il s’évanouit. Tandis qu’une cavale légère ramassait discrètement le corps inanimé de l’artiste et le plaçant en travers de son dos quittait le chapiteau, déjà la lumière revenait plus intense que jamais. L’orchestre –  Badaboum, TSOIN, TUT, TUT, TUT, TUT – lançait des flonflons impérieux, de ceux qui disent que tout va bien.

Et comment ne pas croire, en effet, que tout allait parfaitement puisque après le salut du tigre, on ne vit rien des gradins sinon l’entrée, comme attendue, de douze écuyères en tutus, perchées sur des chevaux légers aux harnais d’argents et d’ivoire, jonglant et dansant tout ensemble, alors qu’alentours cabriolaient clowns, acrobates et contorsionnistes, sans oublier les otaries et les deux éléphants de service. Le cherpublic d’applaudir, trompé qu’il était mais c’est ainsi, le spectacle must continuar et il continua indeed, comme put l’assurer Ali à Tigrovich défaillant mais revenu à lui, une fois qu’il eut été transporté sur les soieries soudainement dérisoires du canapé disposé dans l’angle droit de la roulotte. Plus tard, les clowns, jongleurs et écuyères vinrent, anxieux, aux nouvelles et Patrick aussi, de La Gazette du cirque, et son amant, et quelques photographes, puis ceux qui du cherpublic (fort peu nombreux, car l’accident avait été professionnellement masqué et la masse rassurée) connaissaient assez le cirque pour s’alarmer malgré tout. À tous Ali, défait, assis sur les marches de la roulotte, faisait la même réponse : « We don’t know yet. El doctor l’examine. »

Ce n’est que plus tard que dans la petite foule monta un frisson d’angoisse, quand dans une ambulance blanche, sortie d’on ne sait où dans la nuit qui tombait, on vit entrer un brancard, vaguement mais à peine rayé, prestement glissé à l’intérieur du véhicule qui, toutes sirènes hurlantes, emporta notre héros. Où ? Vers quel lit de souffrance, en quel hospice loqueteux, aussi luxueux eut-il pu être ? Qu’importe, car le blanc véhicule, et sur ce point, au moins, nul doute n’était possible, l’emportait, inéluctablement, loin du cirque. Le tigre n’était pas mort. Mais il avait été blessé.

Sophie Rabau
Les aventures de Tigrovich

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de Tigrovich et de son dompteur »