XXX. Une surprise

Arraché dès l’enfance à sa natale Taïga, adopté par un couple d’ostréiculteurs rustauds sur les bords, amoureux d’une écuyère, puis d’Ali iibn-el-Fahed,  le plus grand des Dompteurs, qui le mène à la Gloire internationale, Tigrovich, tigre, prince et artiste a connu la gloire internationale et la déchéance de l’artiste mélancolique. Un jour son dompteur disparaît. Mais le clown Démétrios a persuadé notre héros de prendre la route à la recherche de l’étoile de sa vie, son dompteur qui a opportunément laissé quelques indications permettant de le retrouver un jour, mais pas tout de suite, en Égypte, dans un coffee-shop. Embarqués à bord du Circuscommandé par Youssef, capitaine corse, ils ont levé l’ancre et rencontré comme il arrive sur les cargos et paquebots, une mystérieuse passagère clandestine, un chanteuse égyptienne qui vient de leur raconter son histoire particulièrement poignante, son amour pour un marin, la perte de ses trois fils à elle arrachées et autres malheurs. À bord du Circus, tout le monde est très ému et ne s’attend pas… à ce qui va suivre.

Ainsi parlait-elle et tous pleuraient. Il pleurait Démétrios, clown, fils de clown et neveu d’amiral, il pleurait Youssef, capitaine au long cours, il pleurait Tigrovich, tigre, prince et artiste. Ils pleuraient, et à gros bouillons, les trois marins de Youssef.

Or les choses se télescopèrent. Comme Youssef s’approchait de la femme éplorée, l’assurant que nul ne la jetterait par-dessus bord, lui capitaine du Circus, et invitant chacun à se restaurer et à retenir ses larmes car il n’est pas bon, quand on partage le pain, de se laisser aller à des pleurs, le plus costaud des trois marins le poussa contre le grand mât et se rua vers la cantatrice, en brandissant bien haut une médaille qu’il portait à son cou : « Hélas, maman, ne reconnais-tu pas tes trois fils ? », mais il se heurta au dos de la cantatrice qui, s’étant retournée, fixait Tigrovich, les yeux secs, lequel tigre semblait troublé mais hésitant. Le marin s’était agenouillé et, serrant les cuisses de la cantatrice égyptienne, pleurait sur son postérieur, disait « maman, maman », mais tandis que Youssef s’apprêtait à la contourner, un morceau de pain à la main, elle fit mine de s’arracher à nouveau les cheveux mais n’arracha qu’une perruque de cheveux noirs, tout en essuyant d’une main négligente le far qu’elle portait aux paupières. « Ciel !» s’écria Démétrios. « Ah cruel coup du sort, imposteur qui es-tu ?», éructèrent d’une seule voix les trois marins. Il y avait de quoi éructer, car dépouillé de son déguisement, rétabli dans sa virilité triomphante, venait d’apparaître, encore revêtu de ses vêtements de femme, mais pourtant c’était lui aucun doute, Ali, le dompteur tant aimé. Himself, indeed.

Tigrovich resta sans voix un instant que Nicomède-Gaétan, Nathan-Gilbert et Norbert-Georges mirent à profit pour s’écrier en cœur, puis successivement : « Ciel nous sommes tes fils mais tu n’es pas notre mère ! », cependant que Démétrios cabriolait de joie et que Youssef, à tout hasard, continuait à faire circuler dans l’assistance une corbeille de pain et quelques rafraîchissements. Le Circus, quant à lui, s’obstinait dans le cap qu’on lui avait fixé et qu’il entendait bien suivre contre vents, marées, tigres, dompteurs et cantatrices égyptiennes.

« Je t’avais reconnu », crâna un instant Tigrovich. Puis il éclata en sanglots. Ali tendit les bras à sa droite vers le tigre qui s’y serait jeté, si, à sa gauche, les trois frères, qui étaient bien marins mais n’étaient point corses, en dépit des  apparences, n’avaient, jouant du couteau, dirigé leur pas menaçants vers l’imposteur. Démétrios cabriolait toujours. D’où, émanant de l’imposteur-cher-dompteur, quelques répliques bien lancées : « Your mother, no, I am not but wait chouilla : I am votre oncle », « Démétrios please stop cabrioling ainsi », « Ach je te retrouve enfin, Tigre maudit de mon cœur ». Et les réponses attendues : « Ah me pardonneras-tu jamais ?», « Notre oncle mais comment ? », « C’est la joie, mon ami, qui cause ces cabrioles », « Un peu plus de pain peut-être ? ».

D’un coup de fouet bien placé, Ali fit taire tout son monde. Paroles, cabrioles et corbeille de pain cessèrent net. Dans le silence retrouvé, il s’expliqua enfin tandis que le Circus, imperturbable, fendait l’écume comme il se doit. De son exposé clair et précis, bien que linguistiquement chamarré, il ressortit que voulant mettre à l’épreuve et l’amour de son tigre et celui de ses neveux que le destin avait arrachés à sa sœur bien aimée, il avait choisi le biais de cet innocent subterfuge pour sonder et le cœur félin et celui, filial, des trois marins de Youssef. Que voyant leurs larmes, il ne doutait plus ni du sincère repentir de l’artiste, ni de la piété filiale de ses trois neveux dont le cœur, malgré l’absence et les calomnies, n’avait jamais abandonné leur pauvre mère, sa sœur, qui les attendait, mais oui, à Alexandrie, où son frère lui avait juré, sur la tombe de leur vieux père, de ne pas revenir sans la chair de sa chair. Nico, Nath et Nono laissèrent éclater leur joie. Alors Ali ibn Fahed et Alii, dompteur de renommée internationale, tourna les yeux vers Tigrovich qui, un peu gêné, s’absorbait dans la contemplation de l’une de ses griffes.

– Tiger , commença Ali.
– Yes ?  fit Tigrovich prudent.
– J’ai sondé ton cœur.
– Oh…  dit Démetrios.
– Et l’ai trouvé, indeed, very pur. 
– Ah !  (Le même)
– Nous irons à Alexandrie.
– Ah, ah !!  (Toujours lui)
– Et y ferons le plus beau des spectacles, un opéra circassien où le chant de ma sœur accompagnera, I tell you, ton art à nouveau florissant. Il avait dit tout cela en égyptien, sachant que son tigre en avait acquis quelques rudiments à son contact.

Cette fois le tigre n’y tint plus et toutes griffes cessantes se jeta dans les bras ouverts de son dompteur adoré. L’Espoir renaissait avec l’Art. La Beauté triompherait de la Fatalité. Le spectacle serait mirifique, singulier et prodigieux ; Alexandrie resplendirait de leur gloire retrouvée. Mais comme Ali perdait l’équilibre sous l’étreinte enthousiaste de son tigre et amant(e) retrouvé(e), le Circus frémit en son étrave, pressentant un sombre danger. Youssef levant les yeux laissa tomber sa corbeille de pain. Au loin, mais plus si loin, cinglant l’écume en direction duCircus, on voyait venir, au vent levant, une noire frégate. C’étaient des pirates.

Sophie Rabau
Les aventures de Tigrovich