Un mot pour un autre

Le coin des traîtres : pièges, surprises, vertiges, plaisirs et mystères de la traduction…

En parcourant avec une crédulité enthousiaste la traduction anglaise d’un certain philosophe chinois, je tombai sur ce passage mémorable : « Peu importe au condamné à mort d’être au bord du précipice puisqu’il a renoncé à la vie. » À cet endroit, le traducteur a placé un astérisque pour me prévenir que son interprétation était meilleure que celle d’un sinologue rival qui traduisait de cette manière : « Les serviteurs détruisent les œuvres d’art pour ne pas avoir à juger leurs beautés et leurs défauts. » À cet instant, tels Paolo et Francesca, je cessai ma lecture : un étrange scepticisme s’était insinué dans mon âme.
Jorge Luis Borges

  

On a coutume de considérer la traduction comme le transfert d’un message d’une langue à une autre. Roman Jakobson, dans ses Essais de linguistique générale [1], met en lumière plusieurs catégories de traduction : la traduction interlinguale, ou « traduction proprement dite consist[ant] en l’interprétation des signes linguistiques au moyen d’une autre langue », la traduction intersémiotique, ou « interprétation des signes linguistiques au moyen de systèmes de signes non linguistiques » et la traduction intralinguale, dite aussi « reformulation » ou « interprétation des signes linguistiques au moyen d’autres signes de la même langue ».

Chacun a pu faire l’expérience de la traduction intersémiotique en regardant, par exemple, la version cinématographique d’un roman. Et qui n’a pas déploré, au moins une fois, le fait que l’adaptation (car c’est ainsi qu’on la nomme généralement) n’était pas à la hauteur de l’original. Et qui ne s’est pas dit, au moins une fois, qu’il ne fallait pas juger ladite adaptation à l’aune de l’original mais l’apprécier, plutôt, comme une œuvre autonome.

De traduction intralinguale, Sébastien Rutés nous a livré de beaux exemples dans son lexique choisi de la campagne présidentielle. Il nous y rappelle que la traduction peut aussi être pratiquée à des fins de manipulation, un mot pouvant parfois en cacher un autre. Et la traduction interlinguale n’est pas en reste. Certains se sont même pris au jeu… 

Retour sur la cérémonie des Césars 2017. Sur scène, deux avatars complices du clown blanc et de l’Auguste, George Clooney et Jean Dujardin, se livrent à un exercice de mauvaise traduction (jusqu’à 03:20) : 

La séquence est comique et joue sur une forme de traduction : l’interprétation. L’interprète étant ici ostensiblement infidèle au texte à traduire (le sous-titrage le confirme au spectateur non anglophone). Après tout, il interprète. Mais à sa manière. Pourtant, s’il est bien des traducteurs dont on attend la fidélité absolue, ce sont les interprètes (sauf quand l’interprète est comédien, danseur, chanteur ou musicien). Il en est même des assermentés, c’est dire… D’où l’effet comique : la manipulation est ici exhibée, elle fait partie du gag. On rit, c’est fait pour.

Le procédé, même s’il est efficace, n’est pas nouveau. Un exemple, pour rester dans le registre de la légèreté : dans les années 80, une série télévisée voit le jour, inspirée de L’Histoire de Babar, le petit éléphant et de son personnage éponyme créé une cinquantaine d’années avant par Jean de Brunhoff. Dans l’un des épisodes, intitulé « Le choix de Babar », on peut voir un traducteur à l’œuvre : Pompadour s’improvise en effet interprète gorille–éléphant (ou gorille–français, puisque les éléphants du royaume de Babar parlent français) et rivalise non de bilinguisme mais de diplomatie et de précautions de langage avec le vieux conseiller Cornelius : 

« Sa Gorilleresse dit qu’Elle est absolument enchantée d’avoir été invitée à un événement aussi exceptionnel… ou alors… qu’Elle s’ennuie à mourir. »

Un autre exemple un peu plus loin dans le même épisode :

« Sa Gorilleté dit qu’Elle passe une soirée tout-à-fait délirante… ou qu’Elle a une crise de foie. »

Ces écarts non pas de langage mais de versions n’existent pas qu’à la télévision. Il faudrait un traducteur en langue des sigles pour expliquer ici ce qui se passe à la Sorbonne Nouvelle. Disons qu’il a été décidé en haut lieu que cette université ferait l’objet d’une fusion avec d’autres établissements de la COMUE dite Université Sorbonne Paris Cité, l’enjeu étant paraît-il de récupérer un IDEX perdu, et que cette fusion annoncée est loin d’être du goût de tout le monde. Le président de la Sorbonne Nouvelle a récemment communiqué des documents faisant état d’Une nouvelle ambition pour Université Sorbonne Paris Cité. De son côté, Michel Bernard, professeur au département de Littérature et linguistique françaises et latines, a pris la peine de comparer les deux versions du projet : l’original rédigé en anglais (adressé au Commissaire général à l’investissement) et sa traduction en français (adressée au personnel de la Sorbonne Nouvelle). Nous reproduisons ici quelques fragments de son étude comparée : 

  • VO : « the university resulting from the integration of the three universities is to formally replace Sorbonne Nouvelle, Paris Descartes and Paris Diderot universities »

    VF : « la création de l’université issue de l’intégration des trois universités Sorbonne Nouvelle, Paris Descartes et Paris Diderot »

    Commentaire : « Le document en anglais souligne que les trois universités fusionnées disparaîtront, ce qu’il a été jugé préférable de passer sous silence dans la version française. »

  • VO : « Beyond these two main strengths, we are developing projects and initiatives which could be built around the core curriculum of arts and sciences »

    VF : « Au-delà de ces deux points forts, voici une liste non exhaustive d’initiatives et projets qui pourront être mis en place autour d’un noyau disciplinaire en Sciences et en Humanités »

    Commentaire : « On assure au jury que ces projets sont en cours mais il est difficile de le faire croire à ceux qui sont sur le terrain… d’autant plus qu’aucune décision formelle n’a été prise sur ce qui reste de vagues projets. »

  • VO : « Paris 13 has strived to build a reputation for inclusiveness in one of the less socially privileged suburbs of Paris »

    VF : « Paris 13 aspire à bâtir une réputation d’ouverture dans un territoire longtemps défavorisé mais dont le potentiel de développement est particulièrement important.« 

    Commentaire : « Quelques flatteries et atténuations pour l’université Paris 13 [située à Villetaneuse, ndlr] dans la version française… »

  • VO : « systemising the definition of prerequisites for the enrolment in our undergraduate programs »

    VF : « la systématisation d’une orientation active à l’entrée de nos cursus de premier cycle »

    Commentaire : « traduction de ‘prerequisites’ en ‘orientation active’. Bel exemple de masquage d’une réalité peu populaire : la sélection à l’entrée à l’université. »

La version originale et sa traduction française sont ici présentées comme les deux pans d’un double discours, ladite traduction relevant, pour l’auteur de cette lecture comparée, d’une « escroquerie intellectuelle » élaborée à des fins de communication. 

Barak Obama s’était à l’inverse prêté à un tout autre exercice de traduction, en 2015, lors du dîner annuel de l’Association des correspondants à la Maison-Blanche, lorsqu’il avait convié un « anger translator » (traducteur en colère ?) à venir pratiquer une traduction intralinguale visant à révéler – donc à ridiculiser – les mécanismes de la manipulation diplomatique  :

Et quand la diplomatie n’est plus en péril, que la traduction n’est plus un enjeu, l’adaptation n’est plus nécessaire :

Christilla Vasserot
Le coin des traîtres

[1] Roman Jakobson, Essais de linguistique générale, traduction et préface de Nicolas Ruwet, Minuit, 1963.