Conjuguer les peurs

Il faut peut-être dans une petite ville comme Uzès où quelques trublions ont graffé sur la promenade qui domine le panorama des mots définitifs : Et nous avons des nuits plus belles que vos jours. Le graffeur a pour nom Jean Racine. Rien d’anodin. En pleine période électorale (ce qui ne constitue pas le fonds du festival, plutôt attaché aux artistes), Uzès Danse, Centre de Développement chorégraphique qui vient d’obtenir le label « national », ce que nous ne commenterons pas, a rallié des hors marges, c’est-à-dire celles et ceux qui font la danse d’aujourd’hui, sans oublier les héritages du passé, notamment celui d’Anna Halprin, performeuse américaine sans complexe.

Sa prière, de Malika Djardi © Christophe Louergli - Festival Uzès Danse 2017. Un article de Marie-Christine Vernay
Sa prière, de Malika Djardi © Christophe Louergli

Malika Djardi, une danseuse qui ne refuse pas la prouesse (formation en autres au CNDC d’Angers) a présenté sa propre prière en réponse honorée, honorable à sa mère, catholique convertie à l’Islam. C’est drôle, jouissif. Dans Sa prière, elle bataille, elle offre son corps, fesses nues pour se moquer sans aucun doute des représentations exotiques de la femme orientale. Sur la voix de sa mère qu’elle interviewe, bande son à laquelle elle adjoint des musiques pétantes de Rihanna ou de Jordi Savall. Le solo est limpide, la danseuse puissante et son propos fragile mais ferme. Danser sur la voix de sa mère est une gageure, elle s’en sort magnifiquement, irrévérencieuse et aimante. 

Ecce (H)omo, de PaulaPi © Marc Coudrais - Festival Uzès Danse 2017. Un article de Marie-Christine Vernay
Ecce (H)omo, de PaulaPi © Marc Coudrais

Ce que fait également, dans un tout autre registre, Paula Pi qui reprend à son goût cinq solos de la chorégraphe allemande Dore Hoyer regroupés dans un cycle – Afectos humanos – composé avec son collaborateur de longue date, Dimitri Wiatowitsch dans les années 50. Une autre Allemande, Susanne Linke avait rendu hommage à cette danseuse qui se donna la mort en 1967. Avec la vanité, la haine, l’amour, le luxe, l’angoisse, les portraits sont dressés d’une femme en suspens. Intitulant son spectacle Ecce (H)omo, Paula Pi apparaît tout d’abord comme un danseur balinais travesti, puis se transforme en homme. C’est subjuguant, les pistes sont brouillées. Et pourtant, chaque solo révèle de notre perdition, de nos cupidités, de notre volonté aussi à passer les barrières des genres. Elle est en jeans, pantalon et chemise comprise, elle se dessine une barbe et une moustache. Et surtout, elle intègre le corps de Dore Hoyer dont nous savons si peu, qui a dit si peu de chose sur sa mort et sur celles de ses camarades. 

Conjurer la peur, de GaelleBourges © Danielle Voirin
Conjurer la peur, de GaelleBourges © Danielle Voirin

Avec Conjurer la peur de Gaëlle Bourges, on est dans une autre dimension, encore. La chorégraphe et dramaturge est, comme souvent, partie d’une peinture, ici une fresque de 1338, Allégorie du bon et du mauvais gouvernement, commande (onéreuse) de la ville de Sienne qui dirigeait alors sous la bannière de la collégialité et du bien commun mais se sentait menacée par le retour à un autoritarisme médiéval. Elle s’est appuyée sur le texte de Patrick Boucheron (Seuil, 2015) pour mettre en scène neuf individus qui posent, se reposent, qui s’amusent à l’endroit, à l’envers. En trois variations, elle nous trimballe avec justesse. On adore sa bande de danseurs et non-danseurs. On sourit et au moins, on pense que ceux qui ont vu le spectacle sauront pour qui voter dimanche.

Tout ce programme et bien d’autres choses qui vont arriver ce week-end sont dues à Liliane Schauss, directrice du CDC national d’Uzès Danse, celle que l’on ne cite jamais.

Marie-Christine Vernay
Danse

Festival Uzès Danse, jusqu’au 17 juin, 04 66 03 15 39