XIX. Intimité de Tigrovich et de son dompteur

Sous la conduite du plus grand des dompteurs et même des Dompteurs, Ali Ibn-El Fahed et autres noms, la carrière de Tigrovich et son art touchent des sommets jamais atteints dans l’histoire mondiale du cirque.  On va de tournée en tournée et partout c’est le succès, la gloire, le firmament de l’art. Ce qui n’empêchait pas Tigrovich et Ali d’avoir des moments plus intimes. Attention : certaines descriptions de cet épisode sont susceptibles de choquer les jeunes spectateurs du cirque.

Silence.

À cette entreprise,  il faut du silence.

Avant les sauts périlleux, de même, la salle retient son souffle.

Taisons-nous. Une patte rayée se rapproche d’un bras poilu. La griffe se crispe ; le poil se hérisse. Sur la hanche de l’un glisse la patte de l’autre. Et réciproquement parfois. Des encouragements à ne point cesser en diverses langues (encore, ancora, again, etc.) se font entendre. Les tambours d’une parade – demain grand spectacle de cirque – lancent non loin leur rythme que soutient un autre rythme, cadence de griffes et de fouet. C’est la nuit, parfois vers l’aube, le plus souvent aux heures chaudes de l’après-midi. Quand le soleil vient en rayons obliques caresser l’ombre des volets, sur le goudron brûlant de la roulotte. Les tambours vont plus vite encore, les griffes ne se contiennent plus. Le fouet, soudain bohème, lacère le vide, erratique. Puis l’on entend le chant des anges au paradis des tigres et des dompteurs, et de l’église voisine, surtout si l’on est dimanche, s’élèvent des alléluias, ou du chapiteau des vivats, ou du débit de boisson des « remets-nous ça, c’est ma tournée ». À cette invite souvent ils répondent, quand ils peuvent encore. Mais le plus beau n’est pas cela. Plutôt à l’entraînement. Les jours où Tigrovich, nonchalant, désespère, Ali avec lui, de bien exécuter quelques attitudes fondamentales. Le tigre se tient sur la piste, le bras, par exemple, maladroitement levé, pas dans la bonne direction. Le fouet claque mais reste à terre. Le fauve sent venir, derrière lui, le dompteur. Qui s’approche jusqu’à faire sentir son souffle. Pose une main sur l’épaule du tigre. L’autre main touche le bras musculeux. Et en corrige, douceur mêlée de fermeté, le mouvement. Tigrovich frisonne. C’est tout.

Parfois, aussi, ils jouaient aux dames, et, plus souvent encore, au tric trac. D’autres fois, Tigrovich tricotait, tandis qu’Ali époussetait son fouet. Ils aimaient aussi à échanger quelques devinettes et à se lancer des saillies, à moins que dans la décapotable jaune dont Ali avait fait l’acquisition, peu après la tournée « Tiger Nationwide », ils ne se lançassent dans des courses qui les menaient jusqu’aux rivages des lieux où ils se trouvaient ce jour-là. On a dit que de ces rivages ils revenaient parfois plus nombreux qu’ils n’étaient venus, mais que nous importe le nombre, pourvu que nous sachions qu’à la fin, fouettés par les embruns salins, battus par les flots et leurs vagues, ivres de zénith et de ressac, leurs corps souvent s’abandonnaient. Qu’il nous suffise de le savoir, d’en avoir, en nos âmes inquiètes, la rassurante certitude. Et de nous répéter maintes fois, comme le fit plus tard Tigrovich, quand ces bonheurs innocents semblèrent avoir déserté le fil incertain de son existence, cette douce antienne berçante, secret suavement délicieux, havre dans les tempêtes de l’Art : Ali et Tigrovich s’aimèrent. Cela sera tout, vraiment. Passez votre chemin.

Ce bonheur dont aucun tabloïd n’a jamais traduit le dixième, nul n’en saurait rien, si je n’avais décidé à présent de vous en donner l’idée, même vague. Non qu’il importe tant de corriger l’impression selon laquelle, en ces années, Tigrovich et Ali furent tout dévoués à l’art, sans jamais rien goûter des autres joies que le vulgaire nomme vulgaires. Vulgaires le furent ces tabloïds, ignominieux et stupides plus encore, qui profanèrent ce qu’avait de pur l’alliance de l’homme et de l’animal. Seule une âme obtuse et bornée, rivée à la surface des choses, pourrait croire que Tigrovich et Ali n’aimèrent respectivement que les tailleurs pour tigre et l’argent déposé sur le compte du Crédit Hélvète, sis à Beyrouth, rue des Banques. Seule une âme laborieuse, tâcheronne et gâte-sauce, croira plus de quelques minutes que leur vie ne fut que labeur, entraînement et répétition, coup de fouet et odeur de fauve mêlés à la sciure épandue sur la piste. Ce fut cela mais plus encore. Fêtes glorieuses, courses dans la nuit, bains de mers et bains de foules, entretiens parcimonieusement distribués à la presse internationale, retours piteux à la roulotte, dîners avec clowns et jongleurs, lecture de vieux grimoires où se déroulait l’art du cirque, spectacles à n’en plus finir, au point qu’il leur semblait parfois vivre sans discontinuer dans une perpétuelle représentation, mesdames et messieurs le spectacle continue, the show is going to go on, ne quittez pas vos sièges et ouvrez grandes vos mirettes, encore ! Et ces placements judicieux, où s’amassaient les fonds récoltés par la suractivité commerciale de l’un, s’épanouirent et se multiplièrent. Et cette garde-robe, toutes de redingotes, de kilts roses et rayés, de soieries et satineries s’amassa dans les armoires de l’autre, si bien que sa roulotte fut vite connue, partout où ils se rendirent lors de leurs triomphantes tournées, sous le nom de « dressing rose ». Oui, tout cela il faut le dire, voguer encore quelques instants sur la mer paisible et enflammée de beauté de cette bienheureuse période. En profiter si c’est possible, si l’on ne sent pas déjà, frémissante, attendant son heure, tapie dans son coin mais pas pour longtemps, prête à frapper comme elle avait déjà frappé, incurable récidiviste mais cette fois ce fut bien pire, celle qui jamais ne renonce et dont le sommeil n’est qu’un leurre, trompeuse apparence hélas, créature malveillante, hargneuse, aigrie, telle enfin que l’ont peinte, décrite, esquissée, dite et maudite, peintres, poètes et troubadours : la Main de la Fatalité.

Sophie Rabau
Les aventures de Tigrovich

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