La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

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Ceux qui comptent
| 29 Déc 2015

“Le Nombre imaginaire” ou les mathématiques comme terrain de jeu où l’imagination seule fixe les limites.

Un oiseau, deux oiseaux… tous ces oiseaux ! La chasse sera bonne.

Tout a commencé ainsi, et nous en sommes longtemps restés là. Que veut dire compter, quand chaque jour apporte ce qu’il faut de nourriture – ou pas ? Quand ni hier ni demain ne comptent, justement, et que vous ne trouverez plénitude ou famine que dans l’éternel aujourd’hui, sans devoir ni pouvoir thésauriser, sans chercher à prévoir l’imprévisible ?

Parmi les derniers chasseurs-cueilleurs, les Pirahãs du Brésil n’ont de mots que pour “un ”, “deux”, et “beaucoup”. Leur mémoire collective, elle non plus, ne s’étend pas au-delà de deux générations. Éternel présent, éternelle réinvention du réel – et disparition silencieuse de ces cultures qui, peut-être, pourraient nous enseigner l’ici et le maintenant. Les Pirahãs n’étaient plus que 150 en 2004…

Mais passe le temps et, pour ceux qui décident de se joindre à lui, vient l’ère de la sédentarisation, de l’agriculture, de l’élevage. Compter, il faudra bien s’y résoudre. Le nombre s’imposera d’abord par nécessité pratique, avant de pénétrer les territoires de l’imaginaire et du sacré. Combien de vaches ? Combien de veaux demain ? Quelle surface, ce champ, et comment répartir les biens que l’on transmet ? Combien de lunes jusqu’aux semailles, jusqu’aux moissons ?

Nos dix doigts trouvent alors valeur de symbole, d’abord purement pratiques, bien avant la Kabbale et la sacralisation du Chiffre. C’est aussi dans cette mouvance que naît à Babylone la subdivision par 60 ou 3600 que nous retrouvons aujourd’hui dans nos horloges et nos compas. Deux standards indémodables qui traverseront les ères sans remise en cause, au point que nous oublions leur caractère purement arbitraire. Ce n’est que très récemment qu’on a réellement compris pourquoi nos ordinateurs peuvent tout faire avec deux chiffres, et ce que cela révèle sur la nature profonde de la réalité. De cela nous reparlerons.

Mais revenons-en à nos moutons et à ceux qui les comptent, scribes et commerçants, et bientôt philosophes. Avec la sédentarisation vient l’impôt, dû d’abord aux dieux qui régulent les saisons puis aux hommes qui les représentent ; tout cela se calcule. Le nombre gouverne donc la nature et les hommes, sert la Loi, se fait Loi.

Peut-on alors comprendre les lois du Cosmos en comprenant les lois du Nombre ? Pourquoi, quand un nombre est un multiple de neuf, est-ce aussi le cas de la somme de ses chiffres ? Pourquoi certains nombre résistent-ils à toute tentative de division, de rangement en lignes et en colonnes ? Pourquoi une pyramide formée de triangles a-t-elle quatre faces, un cube formé de carrés six ? L’harmonie de la musique est-elle harmonie du nombre ? Peut-on mettre en nombre les cycles des planètes, comme ceux de la Lune et du Soleil ? Si un nom détermine le réel, quel est le nombre de ce nom ? Le nombre se fait idée, se fait langage, se fait aussi arcane divinatoire.

Arcane à double titre, car ils sont bien incommodes par ailleurs, ces systèmes de numération antiques. Faire une addition en nombres romains, c’est un cauchemar. A se demander comment leurs temples tenaient debout. C’est qu’il y avait un grand absent… l’absence, justement.

Yannick Cras
Le nombre imaginaire

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