Le Grand Cahier, lecture forcée

Le grand cahier d’Agota Kristof adapté par la compagnie Forced entertainement © Hugo Glendinning
Le grand cahier d’Agota Kristof adapté parForced entertainement, avec Robin Arthur et Richard Lowdon © Hugo Glendinning

Nous sommes des jumeaux. La preuve, nous sommes habillés pareil, costumes gris, pull tomate à torsades, plus godassés que chaussés. Et nous nous tenons debout côte à côte, un livre à la main, le même livre. Nous vous lisons, à vous public, ce livre qui est celui de notre vie, notre grand cahier. À l’unisson quand nous rapportons ce que nous avons fait et ce que nous avons dit ; quand nous rapportons les mots et faits et gestes des autres, c’est tantôt l’un de nous qui parle, tantôt l’autre de nous.

Parfois nous nous asseyons, bord à bord, sur deux chaises alignées. C’est que notre histoire est longue et que nous allons vous la raconter presque entière, pendant deux heures et demie, sans rien vous épargner.

Ce « nous », c’est l’inoubliable « nous » des deux narrateurs du Grand Cahier (1995), le roman-bombe d’Agota Kristof, sorte de récit d’apprentissage de deux frères jumeaux placés, pendant la Guerre, chez leur grand-mère, à la campagne.

Deux acteurs (Richard Lowdon et Robin Arthur) du collectif anglais Forced Entertainment en présentent au théâtre de la Bastille une lecture performée. Une lecture, oui. Une lecture fidèle d’environ deux tiers du texte, dont le chapitrage est conservé. Deux comédiens, deux chaises, un espace nu.

Contre-pied ? Contre-emploi ? Forced Entertainment, n’est-ce pas ce groupe culte de six comédiens qui depuis 35 ans, refusant le théâtre de texte, créent des performances punkoïdes fondées sur l’improvisation ? N’ont-ils pas monté Shakespeare sur des tables de cuisine, en version compactée de trois-quarts d’heure, sans aucun égard pour la langue élisabéthaine ? Oui, et d’ailleurs une bouteille de ketchup composait un admirable roi Lear. Quoi alors ? Les rebelles se sont assagis ? académisés ?

Pas du tout. Punk’s not dead. D’abord, ce texte, Le Grand Cahier, est un couteau, écrit dans un style couteau – phrases sèches, micro-paragraphes, ellipses brutales. En comparaison, et pour s’en tenir aux récits d’enfance brutalisée, Jules Vallès (L’enfant) et Jules Renard (Poil de carotte) font figure de bavards sentimentaux.

Ensuite, il y a ce parti-pris radical (ou « geste unique », dirait Tim Etchells, le metteur en scène et directeur artistique du groupe). Allons-nous reconstituer, comme dans une pièce naturaliste, la maison crasseuse de Grand-Mère, le galetas des jumeaux, la chambre de l’officier étranger ? Figurer le jardin, le potager, la basse-cour ? Dessiner à l’arrière plan la frontière, ses barbelés et ses miradors, la rivière et la forêt ? Incarner le facteur et le cordonnier, le prêtre et le papetier ? Représenter la scène où Bec-de-lièvre, la souillon aux dents noires, se fait prendre en levrette par le chien des jumeaux ? Tranchons-en : bien sûr que non.

On a retenu du Grand Cahier qu’il racontait l’histoire de deux enfants devenus monstrueux pour survivre en temps de guerre. Rien n’est moins vrai. Les jumeaux prennent Bec-de-lièvre sous leur aile (« tu t’occupes de ta mère, tu es une fille bien »), nourrissent un déserteur affamé, protègent une jeune fille, sans doute juive, que Grand-Mère livrerait bien à l’occupant nazi pour s’emparer de ses bijoux. S’ils tuent, c’est pour épargner des souffrances plus grandes : la mère de Bec-de-Lièvre voudrait mourir brûlée, les jumeaux ont l’obligeance de lui trancher la gorge. Ils sont impitoyables et droits, atroces et respectueux de leur parole, comme mus par un impératif catégorique (leur seul livre : la Bible). Anges exterminateurs sur la toute fin, c’est vrai, mais à la guerre comme à la guerre.

De cette ambiguïté, cet indécidable, les deux comédiens, tous deux grands conteurs-liseurs, rendent compte à merveille. Ils en rajoutent sans doute un peu dans l’accent South-East, délicieusement BBC, soigneusement articulé, qui encore rend plus savoureuses les nombreuses pointes d’humour très noir qui trouent le livre.

« Quand on a trouvé ce soldat mort, il lui manquait son fusil, ses cartouches, ses grenades. »

Nous disons :

« Il devait être bien distrait et négligent, ce soldat, pour avoir perdu tous ces objets indispensables à un militaire. »

JB Corteggiani
Théâtre

The Notebook, d’après Agota Kristof, ms de Forced Entertainment, en anglais surtitré, Théâtre de la Bastille (Festival d’Automne), jusqu’au 19 novembre.

Deux autres spectacles de Force Entertainment sont au programme du Festival d’Automne, au Centre Pompidou : 12AM Awake & Looking Down le 18 décembre et And On The Thousandth Night…, le 19 décembre. 

 

 

Le Grand Cahier d’Agota Kristof adapté par la compagnie Forced entertainement ©Hugo Glendinning
© Hugo Glendinning