La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

J10 – “Et puis est retourné, plein d’usage et raison”
| 21 Oct 2015

“Footbologies” : les mythes et les représentations propres à un championnat de football analysés journée après journée de Ligue 1.

De Joachim du Bellay, le footballeur ne retient que le premier vers : “Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage”. Une carrière est une fuite en avant, une suite de départs vers de meilleurs championnats, de plus grands clubs, de plus hauts salaires, des trophées : “Et comme celui-là qui conquit la Champion’s”. La mondialisation n’a fait qu’accentuer le mercenariat. On s’engage parfois pour quelques mois, les destinations sont de plus en plus lointaines avec l’essor des championnats indien, américain ou russe. Jadis on achevait sa carrière dans son club formateur, on s’en va aujourd’hui au Qatar, s’assurer une retraite. Or c’est précisément à ce panorama qu’on doit l’apparition du mythe du retour.

Le joueur qui revient, ce serpent de mer, ce monstre du Loch Ness, cette arlésienne. Une légende surgie du passé, au même titre que le joueur d’un seul club, parce que le retour est une des formes de la fidélité, cette valeur absolue du football. Drogba reviendra-t-il à l’OM ? Gourcuff à Bordeaux ? Ulysse à Ithaque ? Mystères du mythe ! 

Retour au bercail, retour au pays, retour au club formateur. Ailleurs, c’est la norme : depuis Maradona à Boca Juniors, les joueurs latino-américains rentrent finir leur carrière chez eux, sur un air de tango à la Carlos Gardel : “Volver con la frente marchita, las nieves del tiempo platearon mi sien”(1). Carlos Tévez à Boca, Javier Saviola et Pablo Aimar à River Plate. La nostalgie. L’idéal du tango : “vivir con mamá otra vez”(2) !

Mais en France, l’odyssée vers Ithaque est parsemée d’épreuves, le plus souvent financières : rares sont les clubs français à pouvoir aligner leurs salaires sur les clubs étrangers. Alors, on revient s’amuser, donner un coup de main en amateur, comme Ludovic Giuly à Monts d’Or Azergues, mais les expériences réussies en professionnel sont rares, ce qui tend à conférer au retour un statut presque magique.

Ainsi d’Eric Abidal en 2013 : après six saisons au FC Barcelone, et trois mois après une greffe du foie, il signe au FC Monaco, son premier club professionnel. Après la maladie, le retour aux sources comme une cure, une thérapie post-traumatique. Le Barça lui offrait un poste d’ambassadeur du club, une retraite dorée ; Abidal fera son retour en équipe de France, avant de signer un dernier contrat à l’Olympiakos. 

Fontaine de Jouvence, deuxième jeunesse des corps : ainsi du retour gagnant de Steed Malbranque à l’Olympique Lyonnais, à 33 ans, l’âge des résurrections. Mais aussi, régénération des esprits, car on revient dans l’espace, mais aussi dans le temps. Le retour au bercail, c’est la machine à remonter le temps. A Ithaque, Pénélope aimante fait oublier à Ulysse les tourments de l’Odyssée : le chant trompeur de sirènes qui ne se prénomment pas toutes Zahia, les cyclopes mangeurs d’hommes qu’on appelle aussi des agents de joueurs, le sac d’or d’Eole qui ne contenait que du vent, et tant d’errances entre Charybde et Scylla. Toutes épreuves qui s’évanouissent à la vue des rivages d’Ithaque. Le retour, c’est un trait tiré sur le passé, et c’est une rédemption.

Et voici que deux exemples semblent donner corps au mythe : Hatem Ben Arfa et Lassana Diarra, chacun “retourné, plein d’usage et raison, / vivre entre ses parents, le reste de son âge”, la leçon de Du Bellay bien comprise. En attendant Abou Diaby, c’est le retour en France des fils prodigues, les enfants perdus de la mondialisation, pour lesquels le terroir offre un refuge : le retour au pays, c’est le retour au passé, et à ses vieilles valeurs oubliées, celles d’un temps où l’on tenait la porte à la dame et l’on enlevait son chapeau pour dire bonjour. C’est l’enfance, l’innocence retrouvée. Désormais travailleur et discret, Hatem Ben Arfa est poli avec les journalistes, altruiste avec ses partenaires, et joue mieux que jamais. Témoins ses buts épiques face à Caen et Rennes, et son statut de meilleur buteur du championnat, quand Diarra a retrouvé l’équipe de France après cinq ans d’absence.

Il n’y a pas de morale à cette histoire. Seulement qu’en football comme ailleurs, les mythes ont leur raison d’être.

Sébastien Rutés
Footbologies

(1) Revenir, le front ridé, les tempes blanchies par les neiges du temps (“Volver” d’Alfredo Le Pera).

(2) Vivre à nouveau avec maman (“Victoria”, d’Enrique Santos Discépolo).

[print_link]

0 commentaires

Dans la même catégorie

J38 – Ecce homo

En cette dernière journée de la saison, une question demeure : pourquoi une telle popularité du football ? Parce que le supporteur s’y reconnaît mieux que dans n’importe quel autre sport. Assurément, le football est le sport le plus humain. Trop humain. Le football est un miroir où le supporteur contemple son propre portrait. Le spectateur se regarde lui-même. Pas comme Méduse qui se pétrifie elle-même à la vue de son reflet dans le bouclier que lui tend Persée. Au contraire, c’est Narcisse tombé amoureux de son propre visage à la surface de l’eau. (Lire l’article)

J35 – Le bien et le mal

Ses détracteurs comparent souvent le football à une religion. Le terme est péjoratif pour les athées, les croyants moquent une telle prétention, et pourtant certains supporteurs revendiquent la métaphore. Le ballon leur est une divinité aux rebonds impénétrables et le stade une cathédrale où ils communient en reprenant en chœur des alléluias profanes. Selon une enquête réalisée en 2104 aux États-Unis, les amateurs de sport sont plus croyants que le reste de la population. Les liens entre sport et religion sont nombreux : superstition, déification des sportifs, sens du sacré, communautarisme, pratique de la foi… Mais surtout, football et religion ont en commun de dépeindre un monde manichéen. (Lire l’article)

J34 – L’opium du peuple

Devant son écran, le supporteur hésite. Soirée électorale ou Lyon-Monaco ? Voire, le clásico Madrid-Barcelone ? Il se sent coupable, la voix de la raison martèle ses arguments. À la différence des précédents, le scrutin est serré, quatre candidats pourraient passer au second tour. D’accord, mais après quatre saisons dominées par le Paris Saint-Germain, la Ligue 1 offre enfin un peu de suspense… Dilemme. Alors, le supporteur décide de zapper d’une chaîne à l’autre, un peu honteux. Le football est l’opium du peuple, et il se sait dépendant… (Lire l’article)

J33 – Coup de comm’

Candidat à l’élection présidentielle, Emmanuel Macron a récemment déclaré sa flamme à l’Olympique de Marseille. Dans un football français polarisé par la rivalité Paris-Marseille révélatrice de vieux enjeux socio-culturels, voilà une prise de position étonnamment tranchée pour celui que ses adversaires accusent d’être « d’accord avec tout le monde ». Dans des campagnes électorales où tout est précisément calculé par les conseillers en communication, le supporteur voudrait que le choix du club fût celui du cœur. Il n’en est rien, les clubs ont une image qu’il est plus ou moins recommandable d’associer à celle d’un candidat. Alors, pourquoi ce choix en apparence clivant pour le candidat du consensus ? (Lire l’article)

J32 – Les fils de Samson

Contre Lille, Mario Balotelli a inscrit un doublé. L’efficacité retrouvée de la plus célèbre crête de Ligue 1 offre l’opportunité de s’interroger sur les rapports complexes des footballeurs à leur coiffure. À première vue, la coupe de cheveux participe de la mise en valeur du corps, au même titre que le tatouage. Le corps est un instrument de travail dont on prend soin. Son efficacité suscite une fierté qui mérite d’être rendue publique. On se souvient du même Balotelli, torse nu, immobile, tous muscles bandés après son chef-d’œuvre contre l’Allemagne à l’Euro 2012 : le rapport amoureux de l’artisan à ses outils. (Lire l’article)