La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

45 – Vendredi 14 juillet, 13h.
| 14 Août 2022

L’événement s’est produit ce matin. Je ne pensais pas intervenir sur votre antenne mais les circonstances exceptionnelles exigent que je prenne la parole.

Le président de la République vient d’échapper à un attentat. Il avait passé en revue les troupes et s’apprêtait à gagner la tribune d’honneur lorsque la bombe a explosé. L’obélisque a tremblé sur sa base. Un épais nuage de fumée empêchait de distinguer la voiture du président. Les membres du gouvernement qui avaient déjà pris place dans la tribune se sont levés comme un seul homme. Les représentants des délégations étrangères leur ont emboîté le pas. Le feu gagnait les planches. Une cohue s’est produite, chacun poussant devant soi dans un sauve-qui peut général. On courait en descendant les gradins, l’ambassadeur du Maroc aurait été piétiné. La canicule avait desséché le bois de la tribune qui s’est embrasé comme une torche. Nous ne savons pas encore s’il y a des victimes parmi les nombreux blessés.

Le président est sain et sauf bien qu’il s’en soit fallu de peu. Il ne doit la vie qu’à l’amateurisme des terroristes. La revue est réglée comme du papier à musique. Il était facile de prévoir à la seconde près le moment où la voiture présidentielle s’arrêterait devant la tribune. Mais voilà ces brutes ne semblent être qu’une bande de pieds nickelés. Des incapables. Des idiots. La minuterie de leur engin avançait de trois minutes. La bombe a explosé trop tôt, endommageant la base de la tribune sans toucher la fonction suprême. Nous sommes tirés d’affaire mais jusque quand?

Les terroristes sont dans la nature malgré l’assaut donné par la Garde nationale. Le monde qui se pressait sur la place de la Concorde facilitait leur fuite en même temps que la foule gênait la manœuvre des forces armées. Des blessés sont à déplorer dans le public à la suite d’une bousculade invraisemblable. Une quinzaine de touristes belges passablement éméchés auraient été renversés avant de mourir asphyxiés, talonnés et brisés sous des milliers de pas. Un massacre que le roi des Belges a d’ores et déjà condamné.

Sur les conseils pressants de son entourage le président de la République a quitté la capitale en compagnie de son épouse et du premier ministre qui souffre de nombreuses contusions. Le gouverneur militaire de Paris en charge de l’organisation du défilé a été limogé. On ne donne pas cher non plus de la tête du préfet de police. L’état d’urgence devrait être décrété dans les prochaines heures.

J’observe de très près les rebondissements de ce drame qui donnent un coup d’accélérateur inattendu à mon enquête. Ils sont bien parmi nous. Quoi d’étonnant? Billot était arrivé hier soir de Hambourg qu’il avait quitté après avoir appris le départ des sœurs Langost pour Paris. Il les avait manquées de peu à l’aéroport de Finkenwerder. Son coup de fil à la police était resté lettre morte. Pour des raisons que je ne m’explique pas, les Allemands ne prennent pas assez au sérieux cette affaire. Von Eppendorf n’a pas rappelé. À Roissy bien sûr nous n’avions trouvé aucune trace d’Ursula et d’Ingrid. Elles avaient voyagé sous une fausse identité pour autant que Langost soit leur véritable patronyme.

Un steward d’une compagnie low-cost croit cependant avoir remarqué au cours du vol deux filles qui correspondent à leur signalement. Deux grandes blondes. Leur ressemblance l’avait frappé. Pas commode les louloutes. À peine bonjour en entrant dans l’avion, pas un sourire. Pourtant les guitaristes sont d’ordinaires des personnes avenantes, me dit le steward avec cette naïveté qui semble caractériser sa profession. Elles ne portaient aucun autre bagage. Elle n’avait que leur étui à guitare. Toutes les deux? Oui, ça m’avait surpris, ces deux grandes sauterelles habillées d’un jeans et d’un blouson kaki qui n’emportaient même pas une trousse de maquillage.

Je rêvais les yeux ouverts en écoutant mon témoin. Je n’étais pas au bout de mes peines. Les sœurs portaient des lunettes noires. Et ça ne vous a pas mis la puce à l’oreille, ces deux grandes bringues au regard masqué avec à la main un fusil mitraillette? Le steward a manqué s’évanouir. Pour sa défense il a invoqué la saison d’été propice au port des lunettes de soleil. Puis il avait fait si chaud pendant la journée.

J’ai appris que Roissy et Orly allait devoir annuler les vols si la température ne baissait pas. Le tarmac a commencé à fondre par endroits. Le macadam des autoroutes ne va pas mieux, paraît-il. Si nous dépassons les 50 degrés à l’ombre, il faudra interdire la circulation. L’eau risque d’être rationnée. L’heure est grave. Le président doit tenir un conseil restreint. Notre chance viendra peut-être de la météo. Les terroristes ne pourront pas quitter la capitale. Les caténaires des TGV sautent les unes après les autres.

 

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