La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

5 – Lundi 25 avril, 20 heures
| 05 Juil 2022

Parfaitement. Une révélation. Un scoop? Je n’irais pas jusque-là. Enfin puisqu’il faut le dire. Lizz, la maîtresse de l’artiste, entretenait une autre liaison. Je ne voulais pas dévoiler le pot aux roses avant d’être certain de l’information. Mais il n’y a maintenant plus aucun doute à ce sujet. Elle a tout avoué. Il lui était difficile de ne pas reconnaître les faits. Nous l’avons prise en flagrant délit d’adultère hier matin au saut du lit de Mohamed. Marie nous avait mis la puce à l’oreille en s’étonnant des allées et venues de la jeune femme à des heures singulières. Elle et l’artiste se couchent tard, souvent aux aurores. Lui s’endort comme une masse, assommé par l’alcool et les nombreux cachets qu’il ingurgite chaque soir afin de calmer ses angoisses. Puis il sommeille une bonne dizaine d’heures, jusque treize ou quatorze heures en règle générale. La jeunesse éprouve le besoin de longues nuits réparatrices.

À son réveil, Lizz, la tête enfoncée dans un oreiller king size, dort toujours d’un sommeil profond et ne se lève que bien après lui. Elle boit beaucoup pour son âge. Sur ce point, il faut reconnaître que la vie de l’artiste et de ses proches est tout à fait conforme à la légende. Soirées alcoolisées, la drogue probablement, une existence endiablée. Le chanteur connaît des rythmes de travail fortement décalés par rapport à la moyenne nationale. Capable des semaines durant de se consacrer à sa passion plus de douze heures par jour pour ne vivre ensuite que de l’air du temps. Forcément une pareille démesure laisse des traces dans le cerveau de l’artiste où se bousculent des substances de toute sorte: amphétamine, anxiolytique, hypnotique pour ne citer que les plus communes. Le génie est à ce prix.

Or chaque dimanche matin vers 11h Lizz quitte le lit conjugal, boit un café brûlant, en prenant soin ensuite de laver, sécher et ranger sa tasse, de faire disparaître la capsule Cafexo en la jetant dans un petit sac plastique qu’elle emporte avec elle pour s’en débarrasser dans la première poubelle de rue qu’elle croise, généralement la même. Marie s’en est assurée. Puis la jeune fille s’en va cheveux au vent, les fesses moulées dans un jeans rapiécé rejoindre son amant de quinze ans son aîné. Mohamed n’habite qu’à quelques encablures de la propriété. Il est 11h05, 11h10 lorsqu’elle referme la porte du manoir derrière elle.

Aurait-elle ce jour-là choisi de voler la bague dans l’idée romanesque d’avoir de quoi filer le parfait amour avec le jardinier dans un décor un peu plus agréable que le petit deux pièces qu’il loue dans une HLM? Elle consultait régulièrement depuis quelque temps des sites de voyage, avec une prédilection pour les Seychelles: la mer, des plages de sable fin, les cocotiers, le ciel toujours bleu. Interrogée, elle jura ses grands dieux qu’elle rêvait d’emmener l’artiste loin de la pression des paparazzis. Et les Seychelles perdues au beau milieu de l’océan, quoi de mieux? L’hypothèse d’un Mohamed bassement intéressé nous a effleuré l’esprit. Il n’aurait sauté la petite que pour atteindre le grand artiste. D’une pierre deux coups. D’autant que son salaire lui suffit à peine à payer le terme.

Mais nous n’allons pas recommencer les mêmes erreurs qu’avec la bonne. Mohamed est de plus un homme équilibré, la tête sur les épaules, amoureux de son métier. Nous avons parlé fleurs, arbustes, plantes grasses et gazon durant une demi-heure. Billot, c’est une manie, tenait à la piste terroriste. Il voyait en Mohamed un barbu déguisé en petit père Dupont: rasé de près, habillé à l’occidentale d’un jeans et d’un polo, ses pieds arborent non sans fierté une jolie paire de Nike. N’était la peau à peine cuivrée, il ressemble à vous et moi. Un français impeccable, des manières policées. De petite taille néanmoins. Ce que la petite a pu lui trouver? Je veux dire de plus qu’au chanteur?

Billot a quelques défauts. Les qualités de Mohamed lui paraissaient autant de preuves de son affiliation à un groupe salafiste. Pénétrer les lignes de l’ennemi en commençant par Lizz justement. Tactique de l’infiltration. Ceux qui nous ressemblent, assure Billot, sont les plus dangereux parce qu’on ne s’en méfie pas. Les autres, on les voit venir de loin avec leur djellaba, leur barbe hirsute et leurs babouches. J’ai vertement tancé Billot. La police doit se montrer exemplaire et se hisser au-dessus des préjugés. Où irions-nous? Billot n’est pas du reste un mauvais bougre. Bon père de famille, officier méritant, passionné de foot, il ne ferait pas de mal à une mouche. Ses idées toutefois sont en accord avec sa silhouette, un peu enrobée. Il a l’esprit lent et perméable aux opinions communes. Ce n’est pas un penseur. Ça Billot, non. Inutile d’entamer une discussion avec lui. Vous risquez l’enlisement plus vite que vous ne l’imaginez. Dès le premier argument, il déclare d’un air morne: je ne vous suis plus, patron.

Ce défaut de conversation a cependant un avantage. Billot n’est pas bavard. Il observe, il note, il interroge le péquin, consigne dans un carnet les faits et dires de la personne, et c’est à peu près tout. Ce n’est déjà pas si mal. Sans lui je serais comme amputé d’un bras. Nous faisons la paire si je puis dire. Nous nous sommes coulés dans le moule comme tant d’autres avant nous. Voyez Laurel et Hardy, Watson et Sherlock Holmes, Tintin et le capitaine Haddock. Les exemples sont légion. La tête et les jambes. Il est vrai que Billot n’est pas très rapide à la course. Son embonpoint lui nuit. Enfin il a tout de même fini par reconnaître son erreur. Mohamed est au-dessus de tout soupçon.

Il n’en va pas de même de Lizz. La petite n’a pas un sou en poche. Une groupie amoureuse d’un chanteur. Originaire du Mans. Autant dire sortie de nulle part. Le Mans. Elle s’éprend de l’artiste vers l’âge de dix-sept ans, cesse aussitôt de fréquenter son lycée pour suivre le chanteur dans tous ses déplacements. Rompt avec sa famille qu’elle hait selon ses propres mots. Connaît la rue, la drogue, la prostitution peut-être. Mais nous n’avons aucun signalement à son propos de la part de la brigade des mœurs. Elle vivote en somme pendant dix à douze mois. Puis la rencontre a lieu à la fin d’un concert. Alors qu’elle se tient devant la scène, hurlant, gesticulant la poitrine dénudée, l’artiste la remarque. Il entonne un dernier air, salue la salle de façon théâtrale, entend les applaudissements redoubler, et tend soudain les bras à l’intention de Lizz afin qu’elle le rejoigne. La voilà sur la scène, éblouie par les projecteurs, intimidée, exaltée, ses tempes battent à tout rompre, elle n’entend plus les vivats du public, ignore le guitariste, le batteur, ne voit que lui. La suite manque un peu de poésie. Le chanteur l’emmène dans sa caravane d’artiste où il la viole sans ménagement. C’était il y a huit mois.

Elle le suit depuis comme elle avait commencé de le faire bien avant leur rencontre. Lorsque je l’ai interrogée, elle paraissait cependant avoir quelque peu atterri. Déçue probablement. Quoiqu’elle partage sa couche, l’artiste la néglige, s’en sert comme d’un doudou, lui dit deux mots par jour, ne la voit plus, il l’ignore en fin de compte.

Ce n’a pas été une mince affaire de lui arracher cette confession. La petite commença par se poser en muse du grand homme. Son inspiratrice. Durant deux ou trois semaines elle avait fait la une des magazines people. L’artiste amoureux. Lizz ou la passion. Pourquoi Lizz a renoncé à ses études pour suivre l’amour de sa vie. Les parents de la muse. Le frère, la sœur également. Puis le filon s’était tari. Il n’y avait sans doute plus grand-chose à gratter dans sa pauvre existence. Il fallut l’intervention de l’artiste pour qu’un journal renonce à titrer sur son année d’errance dans les villes de province: comment il sauve une jeune SDF de la prostitution. C’en était trop. Pas assez glamour. Lui était tombé des nues. L’existence de sa compagne commençait le soir où il l’avait remarquée et s’arrêterait nécessairement au moment où il lui demanderait de plier bagage. Lizz n’avait été qu’un bon coup de deux ou trois nuits. Il l’avait ensuite emmenée avec lui comme on emporte des bagages, sans y penser.

Les artistes sont des monstres, insensibles, égoïstes, violents parfois. L’art occupe toutes leurs pensées, leur prend tout leur temps, les vampirise positivement. Les êtres de chair et d’os qui les entourent et les choient quand leur génie vacille, ces êtres ne sont trop souvent pour eux que de simples marionnettes. Lizz ne tarda pas à comprendre sa méprise. Humiliée, offensée, délaissée, trompée sans doute, mais avec qui (Billot est déjà sur le coup), la petite aurait songé à se venger en s’emparant de cette bague mystérieuse qui l’avait tant de fois éblouie lorsqu’elle n’était encore qu’une groupie parmi d’autres.

À l’évidence cette bague servait à l’artiste de fétiche, elle possédait la valeur d’un talisman. Nous en sommes là aujourd’hui. La cause du vol se trouve dans l’origine de la bague, probablement. J’ai vu une nouvelle fois Bartier. Non. La petite est trop sotte, trop peu calculatrice pour avoir ne serait-ce qu’envisagé de dérober le bijou. Son histoire avec le jardiner est ce qu’elle a trouvé de mieux pour se dédommager en humiliant l’artiste. Trompé avec un employé et arabe de surcroît. Oui. Les artistes n’ont pas nécessairement les idées larges. Sous leurs paillettes, ils sont comme tout le monde, hélas. Je le déplore, soyez-en sûre. Que voulez-vous, avec Billot, j’ai pris l’habitude de voir le monde par le petit bout de la lorgnette.

Si Mohamed en pince pour la groupie? C’est une autre paire de manches. Mais je crois bien que non. Lui aussi aura vu dans cette nymphette une occasion facile de prendre du bon temps. À Rambouillet, que M. le Maire me le pardonne, ce n’est pas tous les jours dimanche. Les résidents préfèrent prendre le train pour aller s’amuser dans la capitale. Encore faut-il en avoir les moyens. Paris coûte cher. Les plaisirs y sont souvent inabordables. La classe moyenne se réfugie en périphérie des villes, l’ouvrier est contraint de déménager en grande banlieue, à moins d’avoir la chance de loger dans une HLM, comme Mohamed. C’est pourquoi je ne crois pas qu’on puisse lui imputer des sentiments sincères à l’égard de la petite. Comment lui en vouloir?

Quand hier matin je l’ai prise en flagrant délit de ce qui n’était pourtant pas réellement un adultère, Lizz n’étant pas mariée à l’artiste, quand elle nous a découverts, Billot et moi, dans l’encadrement de la porte que nous venions de forcer sur ordre du procureur, elle ne paraissait pas avoir passé un mauvais moment. Elle était nue, les deux mains portées sur ses seins afin de les dissimuler à la police, négligeant par la même occasion de protéger son sexe qui luisait encore des plaisirs qu’elle venait de prendre dans les bras de son jardinier. Un tableau à la manière de William Hogarth. La peinture des vices. Il est certain que la jeune fille ne savait plus du tout ce qu’elle faisait. Surprise plus que scandalisée. Elle en aura vu d’autres. Et des plus salées probablement. De là à affirmer que la petite n’est qu’une salope. Billot évidemment ne s’est pas gêné pour me souffler le mot à l’oreille.

Mon franc-parler vous scandalise, Mme Balfour? Il est pourtant la condition d’une enquête véritable. Si nous devions commencer à employer des euphémismes, nous perdrions rapidement le sens des réalités. Il faut appeler un chat un chat. Sinon comment voulez-vous reconnaître l’animal? L’identification reste notre priorité. Je prends les mots comme ils viennent, sans chichi, sans bla-bla, pour ce qu’ils sont, des mots. Avec tout cela, il est absolument certain que la compagne de l’artiste n’est pas notre voleur. Une idiote trop encline au plaisir pour se lancer dans une grande aventure. Le vol réclame de l’entendement, du sang froid, un sens de la distance, des qualités dont cette petite est totalement dépourvue. La bonne nous aura fait part de ses doutes concernant la conduite de la fille pour éloigner d’elle les soupçons, peut-être aussi pour se venger de l’affront qu’elle subit d’avoir à servir chaque jour une enfant capricieuse qui se pavane comme une star dans des draps en satin. Les femmes sont assez vaches entre elles. Il n’est pas exclu non plus que Marie nourrisse un béguin à l’endroit du grand homme. La jalousie.

 

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