La théorie du manchot émissaire

« Le miracle du sacrifice, c’est la formidable “économie de violence” qu’il réalise. Il polarise contre une seule victime toute la violence qui, un instant plus tôt, menaçait la communauté entière »

René Girard, Le Sacrifice

Le Manchot émissaire livré en pâture à l’orque chasseresse

L’Orque, cette majestueuse bête, aime se repaître de manchots. Le fait est connu, c’est le péché mignon de l’odontocète (cétacé à grandes dents). Grande chasseresse devant l’éternel, qualifiée même de superprédatrice, l’orque n’est pas sans ignorer que pour broyer entre ses mâchoires quelques uns de ces piafs des mers du Grand Sud, il lui suffit d’attendre sous l’eau, à ¡proximité des colonies où ils sautent régulièrement à l’eau pour regagner l’océan, quand eux-mêmes ressentent le besoin de se sustenter.

Roder près des plongeoirs naturels que sont les abords des colonies de manchots est par conséquent une technique de chasse très efficace, mais celle-ci réclame un peu plus de subtilités qu’il n’y paraît de prime abord.

Car les manchots ne sont pas stupides non plus, et, cela peut surprendre, il n’y a rien qu’ils détestent plus que d’être dévorés en allant casser la croûte : l’arroseur arrosé. Craintifs, ils se rassemblent donc au bord de l’eau et observent attentivement les alentours à la recherche du moindre signalement d’orque, de sa superbe robe noire et blanche, ou bien du souffle émis par son évent.

Pour le plus grand malheur des manchots, les orques ne sont pas nées de la dernière pluie, et ayant perfectionné génération après génération leur stratagème, elles ont appris à respirer, et donc à reprendre de l’air, en remontant à la surface suffisamment loin pour ne pas être repérées, puis à revenir en catimini apnéique se cacher sous les glaces proches des colonies de manchots ; ses plongées ont une durée comprise entre 4 et 10 minutes. Plus d’une fois, des orques à l’affût ont reçu sur leur crâne, comme la taupe du conte d’enfant, la déjection qu’un manchot artificier avait expulsé de son rectum sous pression depuis une respectable distance (cf. Poopal Velocity sur cette même et très vénérable revue). Dans ces pénibles mais stercoraires circonstances, apprendre à ne rien laisser paraître et demeurer camouflées est l’un des défis posés aux jeunes orques lors de leur apprentissage cynégétique. Dans le monde animal comme chez les hommes, l’humilité est une vertu importante du savoir chasser ; les orques aussi ont leurs petits scarabées…

Mais les choses n’en sont pas restées là. À une action, il y a réaction, puis contre-réaction. Après s’être faits avoir pendant des lustres sur leurs rivages devenus aussi dangereux que ceux d’Amity Island dans les Dents de la Mer, les manchots sont devenus particulièrement vigilants en matière de baignade. Ils savent bien qu’il faut se méfier de l’eau qui dort, et conséquemment aucun d’entre eux n’a le désir – mimétique ou pas – d’être le premier à plonger. Tous sont volontaires pour céder la place et cet honneur à leur prochain. D’où l’indispensable adaptation des colonies à ce léger manque d’initiative personnelle qui peut finir par poser problème à l’ensemble de la collectivité : le développement de la théorie du sacrifice du manchot émissaire s’est donc imposé à la colonie comme une évidence d’ordre éthologique. Comme l’a exprimé René Girard, un mode de gestion de la violence a fini par voir le jour, pour la décharger, dans tous les types de sociétés, et les colonies de manchots ne font pas exception ici, pour permettre au plus grand nombre de vaquer à la principale préoccupation du moment : plonger en toute sécurité dans la flotte et trouver à bouffer sans se faire bouffer : pas soi-même comme un autre. Ceci fait qu’à un moment donné, parmi les manchots rassemblés au bord de l’eau, l’un d’entre eux pris au hasard va recevoir un coup de patte dans l’arrière train, ou bien il y aura une bousculade dans l’attroupement des manchots, et je vous laisse imaginer le reste…. Quand enfin choit le manchot émissaire, la tension du groupe est à son comble. L’excitation a atteint son acmé comme on dit. Tous observent avec la même fascination morbide le résultat de cette ordalie polaire. Achevant sa chute, le corps du manchot émissaire frappe la surface de l’eau et… S’il est englouti dans les secondes qui suivent, alors la preuve est faite – indubitable – de la présence d’une orque tapie sous la glace, et plus aucune de ces bestioles rusées, agglutinées sur la glace, n’ira se risquer à tremper ses plumes malgré la faim qui les tiraille.

“Tu montreras mon bec à la colonie, il en vaut la peine.” Photographe: Holly Fearnbach, NOAA Southwest Fisheries Science Center

Mais ce n’est pas fini ! Là où les choses deviennent vraiment extraordinaires, c’est qu’à la contre-réaction s’est ensuivie une contre-contre-réaction, et que les orques, témoignant d’une intelligence hors du commun dans le règne animal, ont manifesté une connaissance intuitive de l’œuvre de René Girard, dont la portée ne laisse donc pas de nous ébahir. Car le coup du sacrifice du manchot émissaire, cela fait belle lurette qu’elles ont appris à ne plus s’y laisser prendre, les orques. Pour maximiser leurs profits, elles ont compris qu’elles devaient dans un premier temps donner le change à leur gibier putatif. D’où leur décision de laisser nager puis déjeuner en paix le premier manchot de la colonie à s’être risqué dans les flots tourmentés. Encore une fois, l’apprentissage des jeunes orques passent par cette difficile maîtrise de la retenue de ses instincts naturels. Parce que vous l’aurez compris, il y a gros à gagner à laisser le premier manchot sain et sauf : le vrai festin sera à portée de crocs d’orques dès que le gros des troupes de manchots, rassuré par la vision de l’émissaire intact et batifolant, va se décider à le rejoindre pour la curée. Le manchot émissaire pourrait peut-être prévenir ses congénères du danger encouru, mais, à sa place, moi, comme lui, je n’en ferais rien après le sale coup perpétré par ceux-là.

Bref, la morale à tirer de cette histoire de morfalous, si vous êtes un manchot, est qu’il vaut mieux être un meneur qu’un suiveur. Il est plus judicieux de se jeter à l’eau le premier plutôt que de suivre en secteur reconnu, en pensant ce dernier sécurisé. Au sens où l’entendaient les Grecs anciens qui n’ont jamais croisé de manchots dans leurs périples – Pythéas, à la rigueur, a peut-être aperçu des pingouins du côté de Thulé – c’est une apologie de l’aristocratie chez les sphéniscidés ! Foncer tête baissée vers l’inconnu s’avère donc la meilleure option du point de vue du manchot, et le sacrifice inabouti de l’émissaire fait de lui un héros unique et non imitable : un aristocrate. Du point de vue de l’orque, c’est exactement l’inverse, la retenue doit primer pour attendre le moment propice, et ne déclencher son attaque que lorsque la maximisation des gains apparaît à son sommet : une boutiquière.

Du coup, racontar antarctique ou pas, cette édifiante histoire s’est révélée pour moi authentique support décisionnel cet été. Car avant de me décider à aller me faire vacciner contre le Covid, je me suis posé la seule question qui vaille : suis-je plutôt du genre sphénisciforme ou odontocète ? Finalement, c’est avec un livre de René Girard à la main que j’ai médité dans le vaccinodrome le plus proche de mon domicile avant de plonger dans les profondeurs salvatrices. 

Arnaud Hédouin 

Les manchots

Une première version de ce texte a été publiée sur le blog Charabanc