La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

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| 14 Avr 2019

Signes précurseurs de la fin du monde : chaque semaine, l’Apocalypse en cinquante leçons et chansons. Ou peut-être moins si elle survenait plus tôt que prévu.

Le secrétariat de la présidence de la République nous a fait parvenir le courrier suivant :

Madame, Monsieur,

Votre revue a publié le 31 mars 2019, dans le cadre de la chronique Signes précurseurs de la fin du monde, un article titré I-Feel-Like-I’m-Fixin’-To-Die Rag dont le caractère humoristique ne nous a pas échappé mais qui fait état d’informations confidentielles dont la divulgation est de nature à nuire à l’ordre public. Nous vous prions en conséquence d’en cesser au plus tôt la publication en ligne.

Pour votre information, sachez qu’un objet géocroiseur (2014 MF 18) sera effectivement au voisinage de la Terre au début du mois de juin. Cependant, en raison des imprécisions d’observation, des biais éventuels dans les modèles et des forces non gravitationnelles inconnues qui agissent sur cet objet, principalement l’effet Yarkovsky, sa position ne peut être déterminée que via un calcul de probabilité. Rien ne permet donc d’affirmer à ce jour que cet objet entrera en collision avec notre planète. Rien ne permet non plus d’évaluer les conséquences qu’aurait une éventuelle collision, le terme de « fin du monde » étant en tout cas grandement exagéré en l’état actuel de nos informations.

Par ailleurs, l’entretien qu’ont eu le président et le Premier ministre était de nature strictement confidentielle et sa divulgation pose problème à au moins deux titres. Premièrement, l’article 10 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et du citoyen qui protège la liberté d’expression stipule que l’exercice de cette liberté peut être soumis à certaines formalités, conditions, restrictions ou sanctions prévues par la loi, qui constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité nationale, à l’intégrité territoriale ou à la sûreté publique, afin d’empêcher la divulgation d’informations confidentielles.

Deuxièmement, l’article 27 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse dispose que la publication, la diffusion ou la reproduction, par quelque moyen que ce soit, de nouvelles fausses, de pièces fabriquées, falsifiées ou mensongèrement attribuées à des tiers lorsque, faite de mauvaise foi, elle aura troublé la paix publique, ou aura été susceptible de la troubler, sera punie d’une amende de 45 000 euros. Notez, puisque que les circonstances que vous évoquez seraient susceptibles d’entraîner une mobilisation générale, que les mêmes faits seront punis de 135 000 euros d’amende lorsque la publication sera de nature à ébranler la discipline ou le moral des armées ou à entraver l’effort de guerre de la Nation. 

Enfin, mais c’est plus accessoire, il est faux d’affirmer que la boisson consommée par M. Emmanuel Macron et M. Édouard Philippe lors de leur entretien était un alcool offert par le président de la République populaire de Chine, M. Xi Jiping. Il s’agissait en fait d’un calvados offert au président de la République, lors de sa visite du dernier Salon international de l’agriculture, par les responsables du pavillon Normandie. Il est également faux de prétendre que le chef de l’État et le chef du gouvernement ont entonné lors de leur rencontre la chanson américaine que vous citez en titre, puisqu’en réalité ils ont chanté Ma Normandie, air cher au cœur de M. Édouard Philippe comme vous le savez sans doute.

En vous remerciant d’avance de votre diligence, nous vous prions, Madame, Monsieur, d’agréer, etc.

(signature occultée)

Il est un âge dans la vie,
Où chaque rêve doit finir,
Un âge où l’âme recueillie
A besoin de se souvenir.
Lorsque ma muse refroidie
Aura fini ses chants d’amour,
J’irai revoir ma Normandie,
C’est le pays qui m’a donné le jour.

Édouard Launet
Signes précurseurs de la fin du monde

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