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Haine : un roman qui fait mal

José Manuel Fajardo, Haine, traduit de l'Espagnol par Claude Bleton, Éditions Métailié, 2021, 112p., 15€Marre des films à l’eau de rose de Noël ? Alors, lisez Haine, le dernier roman de l’auteur espagnol José Manuel Fajardo, publié aux éditions Métailié en 2021. Deux vies y sont mises en parallèle : celle de Jack Wildwood, artisan et propriétaire d’un magasin de cannes à Soho, Londres, au XIXe siècle, et celle de Harcha, jeune homme grandi en banlieue parisienne qui cherche à échapper à sa situation au XXIe siècle. Tous deux sont en désaccord avec la société dans laquelle ils vivent : ils haïssent.

Première description de Jack Wildwood :

Au cœur de Soho, à deux rues de la place qui donnait son nom au quartier, se trouvait la boutique de cannes, gants et maroquinerie tenue par Jack Wildwood. Dire que ce monsieur détestait ses semblables serait une façon miséricordieuse de le décrire. En réalité, Mr. Wildwood éprouvait une haine féroce pour la meute, ainsi la nommait-il, qui peuplait les rues de Soho. Bien sûr, si on l’avait interrogé sur ses concitoyens, il aurait nié de bonne foi que tel était son sentiment. Au pire, il aurait admis une contrariété, voire de l’indignation, devant ces vies, mais sans plus. Sa haine était devenue aussi naturelle que sa respiration, un sentiment dépourvu de toute connotation morale, une seconde peau dont il n’avait même pas conscience. Il haïssait, jour après jour et sans mélange, et il déplorait avec la même constance la brutalité et le ressentiment ambiants, selon lui les principaux attributs de la plupart de ses concitoyens. Une opinion qui se renforçait chaque soir, à la lecture du journal, quand il cherchait le récit des vols, crimes et abus commis dans la ville.

Cet homme hait le prolétariat, la bourgeoisie, les hommes politiques (surtout de gauche)… Il semble seulement trouver un peu de répit quand il commence à fréquenter un respectable pub d’Edgeware Road, dans lequel l’introduit un ancien ami d’enfance. Il y fait la connaissance d’hommes aisés et cultivés qui ne tardent pas à repérer la canne de Mr Wildwood et à devenir ses clients. Un jour, un nouveau client entre dans son magasin, un homme hautement désagréable, néanmoins recommandé par un de ces hommes respectables du pub. Mr Wildwood lui fabrique une première canne et accepte, à contrecœur car cet homme le dégoûte, de lui en fabriquer une deuxième. Peu après, il apprend au pub que ce même homme a commis un meurtre – avec la canne produite par ses mains ! Au lieu de se scandaliser, il se réjouit et attend désormais avec ferveur que l’assassin vienne chercher son autre commande : « La simple perspective de remettre à Mr. Hyde sa nouvelle canne maintenait un peu de chaleur dans son cœur, une tiède braise de haine et de vengeance prête à s’enflammer quand celui-ci pousserait la porte de son échoppe, donnant enfin un sens à toutes les heures de travail et de délire de ces derniers mois ». Or, Mr Hyde ne revient pas, et Mr Wildwood décide alors que c’est à lui d’utiliser cette canne et de se venger.

Quant à Harcha, fils du « roi des pneus » – un Algérien conservateur qui enferme sa femme et ses filles chez lui –, il ne se sent bien ni dans sa banlieue, ni à Paris, où il se fait régulièrement contrôler par la police :

Dans ces cas-là, Harcha sentait grandir dans son cœur une haine semblable à celle de certains jeunes de son âge, qu’il voyait se rassembler à la sortie de la mosquée, l’air grave, la barbe naissante et noire, feignant sans doute une maturité qui les mettrait sur le même plan que l’imam et ses idées enflammées. Il entendait aussi leurs discussions animées dans les cours du quartier, chaque fois qu’aux informations on parlait d’une nouvelle action djihadiste, comme celle qui avait eu lieu quelques mois plus tôt contre Charlie Hebdo. Ces massacres éveillaient chez Harcha une horreur mêlée d’admiration, qu’il avait déjà éprouvée dans son enfance au moment des manifestations qui avaient secoué la banlieue parisienne, où les groupes d’incendiaires parcouraient les rues du quartier en brûlant les voitures, dont l’éclat des flammes anticipait l’arrivée d’un jour nouveau. Plus d’une fois il avait envisagé d’aller à la mosquée, mais son père, outre qu’il n’était pas très attaché à la religion, méprisait l’imam qu’il trouvait trop radical, et il avait interdit à son fils de l’approcher, lui et son cercle.

La première échappatoire que Harcha trouve alors est la drogue. Un jour, rentrant chez lui, il tombe sur plusieurs hommes dans la cour, en train de parler avec son père. Il en reconnaît un : celui qui parfois lui fournit des drogues, sans nécessairement le faire payer. Ce dernier lui offre discrètement deux pilules, une rouge, pour se défoncer, et une blanche, pour redescendre. Mais il n’a pas le temps de donner la deuxième à Harcha car son père arrive. Harcha, pour cacher le cadeau, porte la première à sa bouche et sent immédiatement l’effet. Il décide alors de piquer la moto de son dealer d’occasion – moto qui contient une petite cargaison de ces pilules – et s’élance dans une course à travers Paris, où il fait connaissance d’une mannequin qui lui fait rencontrer Malambruno, un dealer d’un plus gros calibre – et propriétaire, ironiquement, des pilules que Harcha a volées et veut lui vendre avec l’aide de la mannequin. Malambruno, au lieu de le punir, comme il le fera avec la jeune femme, lui demande un service qui aura de lourdes conséquences pour la société française – et Harcha sent enfin qu’il a trouvé sa place, une place où il pourra se venger de cette société impure et non-croyante qui l’a si longtemps ignoré et exclu.

Haine est un livre qui plonge les lecteur·rice·s dans une ambiance hostile ; un récit qui oblige à revoir les mécanismes constitutifs de notre société occidentale sous la lumière douloureuse de deux moments charnières de son histoire. Une confrontation à la fois avec notre passé et avec notre présent. À travers ses protagonistes, le roman examine la haine grandissante dans l’esprit humain. Un sentiment qui cache derrière lui un phénomène social, celui-ci dépassant les limites de l’individualité pour se répandre sous forme de violence dans le corps collectif. Deux événements mêlant fiction et réalité sont ici mis en perspective : la série de crimes commise par Jack l’Éventreur en 1888 à Londres, et la terreur djihadiste de l’année 2015 à Paris.

Le récit de Fajardo nous rappelle que l’exclusion sociale n’est pas un problème récent et que, malgré les distances temporelles et/ou géographiques, elle se reproduit systématiquement au fil des siècles. Et si dans ce passage du temps, les discours et les formes d’expression de l’exclusion se renouvellent et s’adaptent au milieu, c’est moins parce qu’ils se transforment que parce qu’ils réitèrent et répètent le même fond.

Gianna Schmitter et Priscilla Coutinho
Littératures

José Manuel Fajardo, Haine, traduit de l’Espagnol par Claude Bleton, Éditions Métailié, 2021, 112p., 15€. 

 

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