Peut-on traduire un poème?

Les mots de notre quotidien, anodins ou loufoques, parfois nous font de loin un petit clin d’œil, pour nous inviter à aller y voir de plus près. Mot à mot, une chronique pour suivre à la trace nos mots et leurs pérégrinations imaginaires.

En ces temps de polémique autour de la traduction de The Hill We Climb, le texte qu’Amanda Gorman, son autrice, a lu lors de l’investiture de Joe Biden et que diverses maisons d’édition, à l’étranger, se disposent à publier, je pourrais vous conseiller le dossier que le Courrier des idées, la newsletter du Courrier international lui consacre ce mois-ci. Je pourrais également vous parler d’un petit poème…

— C’est un tout petit poème, même pas un poème, trois vers de rien du tout…
— Tiens, et pourquoi tu as choisis ça, si c’est si insignifiant ?
— Ah mais ça n’est pas du tout insignifiant, au contraire…
— Ça parle de quoi ?
— Ça parle de toi.
— Hein ?
— Si si, tu vas voir…
— Attends, il est de qui, d’abord, ce poème ?
— D’un homme qui s’appelle Miguel Hernández.
— Je connais pas… ça m’étonnerait qu’il parle de moi… et quand est-ce qu’il l’a écrit ?
— On ne sait pas exactement…
— Ah bon ? Pourquoi on ne sait pas ?
— On sait juste que c’était entre 1938 et 1942. L’homme est prisonnier, dans les geôles franquistes, il va y mourir, en 42. Après sa mort, on a retrouvé ses cahiers, et, dedans, les poèmes qu’il écrivait.
— C’est triste… Mais enfin, quel rapport avec moi ? Et ils disent quoi, ces trois petits vers de rien du tout ?
— Ils disent le vide, le ciel, l’amour, ils disent son premier né qui vient de mourir, ils disent la solitude, l’abattement, et aussi la rencontre de deux corps qui s’aiment, l’absence, l’espoir, le désespoir…
— Tout ça en trois vers ?
— Oui
— Et… tout ça à la fois ? Ça ne va pas ensemble, la rencontre et l’absence, l’amour et le désespoir…
— Non, ça ne va pas ensemble, mais c’est justement ça, un poème…
— Tu peux me le lire ?
— Bien sûr, c’est pour ça qu’il l’a écrit, pour qu’on se le dise :

¿ Quién llenará este vacío
de cielo desalentado
que deja tu cuerpo al mío ?

— Ah !! mais ce n’est pas en français !
— Non, évidemment, il était espagnol, Miguel Hernández !
— Tu peux traduire alors ?
– Ouh la la, c’est compliqué…
— Ah bon ? Ces trois petits vers de rien du tout, c’est compliqué ?
— Ce n’est pas le poème qui est compliqué… mais, c’est que… je n’ai pas entre 28 et 31ans…
— Quoi ???
— Je ne suis pas en prison…
— Et alors ?
— Je n’ai pas d’enfant.
— Mais on s’en fiche !
— Je n’ai jamais été condamnée pour motifs politiques…
— Mais enfin…
— Je ne suis pas un homme…
— C’est ridicule !
— Et puis, je ne suis pas mort…
— ???
— Tu as compris ?
— Oui… En gros, tu ne t’appelles pas Miguel Hernández.
— Voilà. C’est ça…
– Il faut s’appeler Miguel pour aimer, pour être désespéré ? Pour regarder le ciel ? Pour souffrir quand on a perdu quelqu’un  ? Mais alors… je ne saurai jamais ce qu’il a écrit 
— Si, si, ensemble, on va les traduire, ces trois petits vers. Avec les mots de Miguel, et les miens et les tiens. C’est fait pour ça les mots, pour qu’on se comprenne. Quels sont les mots, justement, que tu n’as pas ?
— « Vacío ».
—  « Vacío », ça veut dire vide
— L’absence ?
— Exactement, on pourrait traduire par absence, vide, néant…
— Et « desalentado » ?
– « Desalentado » c’est quand on a perdu le souffle, l’ « aliento », qu’on n’a plus la force, le courage d’aller de l’avant. Il y a un autre mot en espagnol, très proche, qui est « desanimado », c’est quand on a perdu l’âme, le désir, l’énergie de continuer… tu vois 
— Je vois très bien…
— Alors, allons-y :

Qui comblera cette absence,
ce ciel déshabité,
qu’est mon corps, privé du tien ?

Qui comblera ce néant,
ce ciel déserté
que ton corps laisse en moi ?

Qui remplira ce vide,
comme un ciel hors d’haleine, 
qu’est mon corps sans le tien ?

Ciel. Photo de Jacqueline Phocas Sabbah

—  Quelle traduction tu préfères ?
— Je ne sais pas, elles disent des choses semblables, et différentes à la fois.
— Je t’ai déjà dit que c’était ça, un poème…
— C’est un corps essoufflé après l’amour, c’est un Ciel privé de Dieu, c’est le désir inassouvi, c’est le vide que laisse la mort d’un petit enfant… Tout ça en même temps…
— Eh oui… Alors, à la fin, de quoi parle-t-il, ce petit poème de rien du tout ?
— Il parle de moi…
— Tu vois… Voilà, c’est un poème en forme de question,
une question
que l’on s’est tous posée,
une fois,
toi,
moi,
Miguel,
quand on s’est retrouvés,
un jour,
sous un ciel sans âme
au fond d’un cachot.
Alors,
homme ou femme
Miguel ou pas,
avec les couleurs de nos alphabets,
A noir
E blanc
I rouge
U vert
O bleu,
écrivons,
lisons,
traduisons,
passons nous les mots…

— Tu parles un peu en poète, non ?
— Eh oui, la poésie, c’est contagieux…

Jacqueline Phocas Sabbah
Mot à mot